Lundi 22 juin 2009 1 22 /06 /2009 00:10

Alfred de Vigny - LES DESTINÉES

Depuis le premier jour de la création, 
Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée 
Pesaient sur chaque tête et sur toute action. 
 
Chaque front se courbait et traçait sa journée, 
Comme le front d'un bœuf creuse un sillon profond 
Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée. 
 
Ces froides déités liaient le joug de plomb 
Sur le crâne et les yeux des hommes leurs esclaves, 
Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond; 
 
Levant avec effort leurs pieds chargés d'entraves, 
Suivant le doigt d'airain dans le cercle fatal, 
Le doigt des Volontés inflexibles et graves. 
 
Tristes divinités du monde oriental, 
Femmes au voile blanc, immuables statues, 
Elles nous écrasaient de leur poids colossal. 

Comme un vol de vautours sur le sol abattues, 
Dans un ordre éternel, toujours en nombre égal 
Aux têtes des mortels sur la terre épandues, 
 
Elles avaient posé leur ongle sans pitié 
Sur les cheveux dressés des races éperdues, 
Traînant la femme en pleurs et l'homme humilié. 
 
Un soir, il arriva que l'antique planète 
Secoua sa poussière. - Il se fit un grand cri : 
«Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète; 
 
« Il a le front sanglant et le côté meurtri, 
Mais la Fatalité meurt au pied du Prophète; 
La Croix monte et s'étend sur nous comme un abri ! »
 
Avant l'heure où, jadis, ces choses arrivèrent, 
Tout homme était courbé, le front pâle et flétri; 
Quand ce cri fut jeté, tous ils se relevèrent. 
 
Détachant les nœuds lourds du joug de plomb du Sort, 
Toutes les nations à la fois s'écrièrent : 
« Ô Seigneur ! est-il vrai ? le Destin est-il mort ? »
 
Et l'on vit remonter vers le ciel, par volées, 
Les filles du Destin, ouvrant avec effort 
Leurs ongles qui pressaient nos races désolées; 
 
Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d'airain, 
Leur main inexorable et leur face inflexible; 
Montant avec lenteur en innombrable essaim, 
 
D'un vol inaperçu, sans ailes, insensible, 
Comme apparaît au soir, vers l'horizon lointain, 
D'un nuage orageux l'ascension paisible. 
 
- Un soupir de bonheur sortit du cœur humain; 
La terre frissonna dans son orbite immense, 
Comme un cheval frémit délivré de son frein. 
 
Tous les astres émus restèrent en silence, 
Attendant avec l'Homme, en la même stupeur, 
Le suprême décret de la Toute-Puissance, 
 
Quand ces filles du Ciel, retournant au Seigneur, 
Comme ayant retrouvé leurs régions natales, 
Autour de Jéhovah se rangèrent en chœur, 
 
D'un mouvement pareil levant leurs mains fatales, 
Puis chantant d'une voix leur hymne de douleur, 
Et baissant à la fois leurs fronts calmes et pâles : 
 
« Nous venons demander la Loi de l'avenir. 
Nous sommes, ô Seigneur, les froides Destinées 
Dont l'antique pouvoir ne devait point faillir. 
 
« Nous roulions sous nos doigts les jours et les années : 
Devons-nous vivre encore ou devons-nous finir, 
Des Puissances du ciel, nous, les fortes aînées ? 
 
« Vous détruisez d'un coup le grand piège du Sort 
Où tombaient tour à tour les races consternées. 
Faut-il combler la fosse et briser le ressort ? 

« Ne mènerons-nous plus ce troupeau faible et morne, 
Ces hommes d'un moment, ces condamnés à mort, 
Jusqu'au bout du chemin dont nous posions la borne ? 
 
« Le moule de la vie était creusé par nous. 
Toutes les passions y répandaient leur lave, 
Et les événements venaient s'y fondre tous. 
 
« Sur les tables d'airain où notre loi se grave, 
Vous effacez le nom de la FATALITÉ, 
Vous déliez les pieds de l'homme notre esclave. 
 
« Qui va porter le poids dont s'est épouvanté 
Tout ce qui fut créé ? ce poids sur la pensée, 
Dont le nom est en bas : RESPONSABILITÉ ? »
 
Il se fit un silence, et la terre affaissée 
S'arrêta comme fait la barque sans rameurs 
Sur les flots orageux, dans la nuit balancée. 
 
Une voix descendit, venant de ces hauteurs 
Où s'engendrent, sans fin, les mondes dans l'espace; 
Cette voix de la terre emplit les profondeurs : 
 
« Retournez en mon nom. Reines, je suis la Grâce. 
L'homme sera toujours un nageur incertain 
Dans les ondes du temps qui se mesure et passe. 
 
« Vous toucherez son front, ô filles du Destin ! 
Son bras ouvrira l'eau, qu'elle soit haute ou basse, 
Voulant trouver sa place et deviner sa fin. 
 
« Il sera plus heureux, se croyant maître et libre, 
En luttant contre vous dans un combat mauvais 
Où moi seule, d'en haut, je tiendrai l'équilibre. 
 
« De moi naîtra son souffle et sa force à jamais. 
Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle : 
Faire ce que je veux pour venir où JE SAIS. »
 
Et le chœur descendit vers sa proie éternelle 
Afin d'y ressaisir sa domination 
Sur la race timide, incomplète et rebelle. 
 
On entendit venir la sombre Légion 
Et retomber les pieds des femmes inflexibles, 
Comme sur nos caveaux tombe un cercueil de plomb. 
 
Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles; 
Mais, plus forte à présent dans ce sombre duel, 
Notre âme en deuil combat ces Esprits impassibles. 
 
Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel. 
La volonté transporte à des hauteurs sublimes 
Notre front éclairé par un rayon du ciel. 
 
Cependant sur nos caps, sur nos rocs, sur nos cimes, 
Leur doigt rude et fatal se pose devant nous, 
Et, d'un coup, nous renverse au fond des noirs abîmes. 
 
Oh ! dans quel désespoir nous sommes encor tous ! 
Vous avez élargi le collier qui nous lie,
Mais qui donc tient la chaîne ? - Ah ! Dieu juste, est-ce vous ?

Arbitre libre et fier des actes de sa vie, 
Si notre cœur s'entr'ouvre au parfum des vertus, 
S'il s'embrase à l'amour, s'il s'élève au génie, 
 
Que l'ombre des Destins, Seigneur, n'oppose plus 
A nos belles ardeurs une immuable entrave, 
A nos efforts sans fin des coups inattendus ! 
 
Ô sujet d'épouvante à troubler le plus brave ! 
Question sans réponse où vos saints se sont tus ! 
Ô mystère ! ô tourment de l'âme forte et grave ! 
 
Notre mot éternel est-il : C'ETAIT ÉCRIT ? 
- SUR LE LIVRE DE DIEU, dit l'Orient esclave; 
Et l'Occident répond : SUR LE LIVRE DU CHRIST. 
Par Philippe96 - Publié dans : Poetes Divers - Communauté : Crèative Common - Textes Libre
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Commentaires

Bonjour, j'aime beaucoup ce poète, tu as mis 2 beaux poèmes de lui, merci ! Bise
Commentaire n°1 posté par Elena800 le 22/06/2009 à 07h48
Bonsoir Elena..Moi aussi ce weekend il faut que je refasse mes liens Vu le nombre de blogs intéressants qui sont arrivés sur Overblog.

Bises
Réponse de Philippe96 le 22/06/2009 à 21h19
J'ai pu te mettre dans mes favoris d'over-blog ainsi ce sera plus simple !
Commentaire n°2 posté par Elena800 le 22/06/2009 à 07h54
bonsoir mon ami philippe, je te souhaite une bonne nuit, bise a+
Commentaire n°3 posté par dalma-dog le 22/06/2009 à 23h05
Merci Dalma ..de ta visite et d'avoir créer un blog sur Over...Bises
Réponse de Philippe96 le 23/06/2009 à 21h05
Bonjour, tu me diras si tu as accès à over-blog ou pas ? Bise
Commentaire n°4 posté par Elena800 le 23/06/2009 à 04h39
Oui sans aucun problème..Bises
Réponse de Philippe96 le 23/06/2009 à 21h09

Bonjour, je suis de retour ! J'avais lu ce poème, comme il est long je le relis ! Bonne journée, bise

Commentaire n°5 posté par Elena800 le 01/07/2009 à 04h56
Heureux de te retrouver à de suite..bises
Réponse de Philippe96 le 03/07/2009 à 22h20
Bonjour, j'aime beaucoup A. De Vigny ! Bon courage pour la connexion ! Bisous
Commentaire n°6 posté par Elena800 le 04/07/2009 à 05h54
Merci Elena ce n'est que l'affaire de quelques jours ....Nous te souhaitons un bon et heureux Dimanche
Réponse de Philippe96 le 04/07/2009 à 18h13
Bonjour, j'espère que ta connexion va se remettre ! Bon dimanche, il fait beau, bises
Commentaire n°7 posté par Elena800 le 05/07/2009 à 05h37
Beau certes une chaleur étouffante avec des orages tout les soirs...Bises
Réponse de Philippe96 le 05/07/2009 à 21h10
Bonjour, bon lundi ! Bise
Commentaire n°8 posté par Elena800 le 06/07/2009 à 04h14
Bonne soirèe...Il fut bon...Bises
Réponse de Philippe96 le 06/07/2009 à 21h23
Bonjour, j'espère que tu n'es plus en panne ? Merci pour ton passage, bon mardi, bise
Commentaire n°9 posté par Elena800 le 07/07/2009 à 06h29
Non mais tu arrives toujours sur la même page..Peut être t'ai tu trompé?..Bises heureux mercredi
Réponse de Philippe96 le 07/07/2009 à 19h22
Bonjour, je te souhaite une bonne journée !Bises à vous deux
Commentaire n°10 posté par Elena800 le 09/07/2009 à 05h42
Nous te souhaitons un heureux Vendredi..
Ensoleillé
Réponse de Philippe96 le 09/07/2009 à 20h28
Bonjour, merci pour tes visites en tant qu'amateur de poésie ou d'écrits !
Bise
Commentaire n°11 posté par Elena le 17/10/2009 à 06h18
Poème à méditer pour certains ! Bon week-end !
Commentaire n°12 posté par Elena le 30/10/2009 à 06h06
Bonjour, j'espère que la ligne sera remise et que tu pourras reprendre le blog, il m'a manqué ! Bon courage à vous deux, c'est dur de perdre sa maison ! Bisous
Commentaire n°13 posté par Elena le 20/11/2009 à 06h50

PHILIPPE96


 



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