Mardi 2 juin 2009 2 02 /06 /2009 00:09


Honoré de Balzac - LA FEMME DE  TRENTE ANS - PREMIÈRES FAUTES


Partie 1

Au commencement du mois d’avril 1813, il y eut un di-
manche dont la matinée promettait un de ces beaux jours où les
Parisiens voient pour la première fois de l’année leurs pavés
sans boue et leur ciel sans nuages. Avant midi un cabriolet à
pompe attelé de deux chevaux fringants déboucha dans la rue
de Rivoli par la rue Castiglione, et s’arrêta derrière plusieurs
équipages stationnés à la grille nouvellement ouverte au milieu
de la terrasse des Feuillants. Cette leste voiture était conduite
par un homme en apparence soucieux et maladif ; des cheveux
grisonnants couvraient à peine son crâne jaune et le faisaient
vieux avant le temps ; il jeta les rênes au laquais à cheval qui
suivait sa voiture, et descendit pour prendre dans ses bras une
jeune fille dont la beauté mignonne attira l’attention des oisifs
en promenade sur la terrasse. La petite personne se laissa com-
plaisamment saisir par la taille quand elle fut debout sur le bord
de la voiture, et passa ses bras autour du cou de son guide, qui
la posa sur le trottoir, sans avoir chiffonné la garniture de sa
robe en reps vert. Un amant n’aurait pas eu tant de soin.
L’inconnu devait être le père de cette enfant qui, sans le remer-
cier, lui prit familièrement le bras et l’entraîna brusquement
dans le jardin. Le vieux père remarqua les regards émerveillés
de quelques jeunes gens, et la tristesse empreinte sur son visage
s’effaça pour un moment. Quoiqu’il fût arrivé depuis long-temps
à l’âge où les hommes doivent se contenter des trompeuses
jouissances que donne la vanité, il se mit à sourire.

– L’on te croit ma femme, dit-il à l’oreille de la jeune per-
sonne en se redressant et marchant avec une lenteur qui la dé-
sespéra.
 
Il semblait avoir de la coquetterie pour sa fille et jouissait
peut-être plus qu’elle des œillades que les curieux lançaient sur
ses petits pieds chaussés de brodequins en prunelle puce, sur
une taille délicieuse dessinée par une robe à guimpe, et sur le
cou frais qu’une collerette brodée ne cachait pas entièrement.
Les mouvements de la marche relevaient par instants la robe de
la jeune fille, et permettaient de voir, au-dessus des brodequins,
la rondeur d’une jambe finement moulée par un bas de soie à
jours. Aussi, plus d’un promeneur dépassa-t-il le couple pour
admirer ou pour revoir la jeune figure autour de laquelle se
jouaient quelques rouleaux de cheveux bruns, et dont la blan-
cheur et l’incarnat étaient rehaussés autant par les reflets du
satin rose qui doublait une élégante capote, que par le désir et
l’impatience qui pétillaient dans tous les traits de cette jolie per-
sonne. Une douce malice animait ses beaux yeux noirs, fendus
en amande, surmontés de sourcils bien arqués, bordés de longs
cils, et qui nageaient dans un fluide pur. La vie et la jeunesse
étalaient leurs trésors sur ce visage mutin et sur un buste, gra-
cieux encore, malgré la ceinture alors placée sous le sein. Insen-
sible aux hommages, la jeune fille regardait avec une espèce
d’anxiété le château des Tuileries, sans doute le but de sa pétu-
lante promenade. Il était midi moins un quart. Quelque mati-
nale que fût cette heure, plusieurs femmes, qui toutes avaient
voulu se montrer en toilette, revenaient du château, non sans
retourner la tête d’un air boudeur, comme si elles se repentaient
d’être venues trop tard pour jouir d’un spectacle désiré.
Quelques mots échappés à la mauvaise humeur de ces belles
promeneuses désappointées et saisis au vol par la jolie incon-
nue, l’avaient singulièrement inquiétée. Le vieillard épiait d’un
œil plus curieux que moqueur les signes d’impatience et de
crainte qui se jouaient sur le charmant visage de sa compagne,
et l’observait peut-être avec trop de soin pour ne pas avoir
quelque arrière-pensée paternelle.
 
Ce dimanche était le treizième de l’année 1813. Le surlen-
demain, Napoléon partait pour cette fatale campagne pendant
laquelle il allait perdre successivement Bessières et Duroc, ga-
gner les mémorables batailles de Lutzen et de Bautzen, se voir
trahi par l’Autriche, la Saxe, la Bavière, par Bernadotte, et dis-
puter la terrible bataille de Leipsick. La magnifique parade
commandée par l’empereur devait être la dernière de celles qui
excitèrent si long-temps l’admiration des Parisiens et des étran-
gers. La vieille garde allait exécuter pour la dernière fois les sa-
vantes manœuvres dont la pompe et la précision étonnèrent
quelquefois jusqu’à ce géant lui-même, qui s’apprêtait alors à
son duel avec l’Europe. Un sentiment triste amenait aux Tuile-
ries une brillante et curieuse population. Chacun semblait devi-
ner l’avenir, et pressentait peut-être que plus d’une fois
l’imagination aurait à retracer le tableau de cette scène, quand
ces temps héroïques de la France contracteraient, comme au-
jourd’hui, des teintes presque fabuleuses.
 
– Allons donc plus vite, mon père, disait la jeune fille avec
un air de lutinerie en entraînant le vieillard. J’entends les tam-
bours.
 
– C’est les troupes qui entrent aux Tuileries, répondit-il.
 
– Ou qui défilent, tout le monde revient ! répliqua-t-elle
avec une enfantine amertume qui fit sourire le vieillard.
 
– La parade ne commence qu’à midi et demi, dit le père qui
marchait presque en arrière de son impétueuse fille.
 
À voir le mouvement qu’elle imprimait à son bras droit,
vous eussiez dit qu’elle s’en aidait pour courir. Sa petite main,
bien gantée, froissait impatiemment un mouchoir, et ressem-
blait à la rame d’une barque qui fend les ondes. Le vieillard sou-
riait par moments ; mais parfois aussi des expressions sou-
cieuses attristaient passagèrement sa figure desséchée. Son
amour pour cette belle créature lui faisait autant admirer le pré-
sent que craindre l’avenir. Il semblait se dire : – Elle est heu-
reuse aujourd’hui, le sera-t-elle toujours ? Car les vieillards sont
assez enclins à doter de leurs chagrins l’avenir des jeunes gens.
Quand le père et la fille arrivèrent sous le péristyle du pavillon
au sommet duquel flottait le drapeau tricolore, et par où les
promeneurs vont et viennent du jardin des Tuileries dans le
Carrousel, les factionnaires leur crièrent d’une voix grave : – On
ne passe plus !
 
L’enfant se haussa sur la pointe des pieds, et put entrevoir
une foule de femmes parées qui encombrait les deux côtés de la
vieille arcade en marbre par où l’empereur devait sortir.
 
– Tu le vois bien, mon père, nous sommes partis trop tard.
 
Sa petite moue chagrine trahissait l’importance qu’elle
avait mise à se trouver à cette revue.
 
– Eh ! bien, Julie, allons-nous-en, tu n’aimes pas à être
foulée.
 
– Restons, mon père. D’ici je puis encore apercevoir
l’empereur. S’il périssait pendant la campagne, je ne l’aurais
jamais vu.
 
Le père tressaillit en entendant ces paroles, car sa fille avait
des larmes dans la voix ; il la regarda, et crut remarquer sous
ses paupières abaissées quelques pleurs causés moins par le dé-
pit que par un de ces premiers chagrins dont le secret est facile à
deviner pour un vieux père. Tout à coup Julie rougit, et jeta une
exclamation dont le sens ne fut compris ni par les sentinelles, ni
par le vieillard. À ce cri, un officier qui s’élançait de la cour vers
l’escalier se retourna vivement, s’avança jusqu’à l’arcade du jar-
din, reconnut la jeune personne un moment cachée par les gros
bonnets à poil des grenadiers, et fit fléchir aussitôt, pour elle et
pour son père, la consigne qu’il avait donnée lui-même ; puis,
sans se mettre en peine des murmures de la foule élégante qui
assiégeait l’arcade, il attira doucement à lui l’enfant enchantée.
 
– Je ne m’étonne plus de sa colère ni de son empresse-
ment, puisque tu étais de service, dit le vieillard à l’officier d’un
air aussi sérieux que railleur.
 
– Monsieur, répondit le jeune homme, si vous voulez être
bien placés, ne nous amusons point à causer. L’empereur n’aime
pas à attendre, et je suis chargé par le maréchal d’aller l’avertir.
 
Tout en parlant, il avait pris, avec une sorte de familiarité,
le bras de Julie, et l’entraînait rapidement vers le Carrousel. Ju-
lie aperçut avec étonnement une foule immense qui se pressait
dans le petit espace compris entre les murailles grises du palais
et les bornes réunies par des chaînes qui dessinent de grands
carrés sablés au milieu de la cour des Tuileries. Le cordon de
sentinelles, établi pour laisser un passage libre à l’empereur et à
son état-major, avait beaucoup de peine à ne pas être débordé
par cette foule empressée et bourdonnant comme un essaim.
 
– Cela sera donc bien beau, demanda Julie en souriant.
 
– Prenez donc garde, s’écria l’officier qui saisit Julie par la
taille et la souleva avec autant de vigueur que de rapidité pour la
transporter près d’une colonne.
 
Sans ce brusque enlèvement, sa curieuse parente allait être
froissée par la croupe du cheval blanc, harnaché d’une selle en
velours vert et or, que le Mameluck de Napoléon tenait par la
bride, presque sous l’arcade, à dix pas en arrière de tous les che-
vaux qui attendaient les grands-officiers, compagnons de
l’empereur. Le jeune homme plaça le père et la fille près de la
première borne de droite, devant la foule, et les recommanda
par un signe de tête aux deux vieux grenadiers entre lesquels ils
se trouvèrent. Quand l’officier revint au palais, un air de bon-
heur et de joie avait succédé sur sa figure au subit effroi que la
reculade du cheval y avait imprimé ; Julie lui avait serré mysté-
rieusement la main, soit pour le remercier du petit service qu’il
venait de lui rendre, soit pour lui dire : – Enfin je vais donc vous
voir ! Elle inclina même doucement la tête en réponse au salut
respectueux que l’officier lui fit, ainsi qu’à son père, avant de
disparaître avec prestesse. Le vieillard, qui semblait avoir ex-
près laissé les deux jeunes gens ensemble, restait dans une atti-
tude grave, un peu en arrière de sa fille ; mais il l’observait à la
dérobée, et tâchait de lui inspirer une fausse sécurité en parais-
sant absorbé dans la contemplation du magnifique spectacle
qu’offrait le Carrousel. Quand Julie reporta sur son père le re-
gard d’un écolier inquiet de son maître, le vieillard lui répondit
même par un sourire de gaieté bienveillante ; mais son œil per-
çant avait suivi l’officier jusque sous l’arcade, et aucun événe-
ment de cette scène rapide ne lui avait échappé.
 
– Quel beau spectacle ! dit Julie à voix basse en pressant la
main de son père.
 
L’aspect pittoresque et grandiose que présentait en ce mo-
ment le Carrousel faisait prononcer cette exclamation par des
milliers de spectateurs dont toutes les figures étaient béantes
d’admiration. Une autre rangée de monde, tout aussi pressée
que celle où le vieillard et sa fille se tenaient, occupait, sur une
ligne parallèle au château, l’espace étroit et pavé qui longe la
grille du Carrousel. Cette foule achevait de dessiner fortement,
par la variété des toilettes de femmes, l’immense carré long que
forment les bâtiments des Tuileries et cette grille alors nouvel-
lement posée. Les régiments de la vieille garde qui allaient être
passés en revue remplissaient ce vaste terrain, où ils figuraient
en face du palais d’imposantes lignes bleues de dix rangs de
profondeur. Au delà de l’enceinte, et dans le Carrousel, se trou-
vaient, sur d’autres lignes parallèles, plusieurs régiments
d’infanterie et de cavalerie prêts à défiler sous l’arc triomphal
qui orne le milieu de la grille, et sur le faîte duquel se voyaient, à
cette époque, les magnifiques chevaux de Venise. La musique
des régiments placée au bas des galeries du Louvre, était mas-
quée par les lanciers polonais de service. Une grande partie du
carré sablé restait vide comme une arène préparée pour les
mouvements de ses corps silencieux dont les masses, disposées
avec la symétrie de l’art militaire, réfléchissaient les rayons du
soleil dans les feux triangulaires de dix mille baïonnettes. L’air,
en agitant les plumets des soldats, les faisait ondoyer comme les
arbres d’une forêt courbés sous un vent impétueux. Ces vieilles
bandes, muettes et brillantes, offraient mille contrastes de cou-
leurs dus à la diversité des uniformes, des parements, des armes
et des aiguillettes. Cet immense tableau, miniature d’un champ
de bataille avant le combat, était poétiquement encadré, avec
tous ses accessoires et ses accidents bizarres, par les hauts bâ-
timents majestueux, dont l’immobilité semblait imitée par les
chefs et les soldats. Le spectateur comparait involontairement
ses murs d’hommes à ces murs de pierre. Le soleil du prin-
temps, qui jetait profusément sa lumière sur les murs blancs
bâtis de la veille et sur les murs séculaires, éclairait pleinement
ces innombrables figures basanées qui toutes racontaient des
périls passés et attendaient gravement les périls à venir. Les
colonels de chaque régiment allaient et venaient seuls devant les
fronts que formaient ces hommes héroïques. Puis, derrière les
masses carrées de ces troupes bariolées d’argent, d’azur, de
pourpre et d’or, les curieux pouvaient apercevoir les banderoles
tricolores attachées aux lances de six infatigables cavaliers po-
lonais, qui, semblables aux chiens conduisant un troupeau le
long d’un champ, voltigeaient sans cesse entre les troupes et les
curieux, pour empêcher ces derniers de dépasser le petit espace
de terrain qui leur était concédé auprès de la grille impériale. À
ces mouvements près, on aurait pu se croire dans le palais de la
Belle au bois dormant. La brise du printemps, qui passait sur les
bonnets à longs poils des grenadiers, attestait l’immobilité des
soldats, de même que le sourd murmure de la foule accusait leur
silence. Parfois seulement le retentissement d’un chapeau chi-
nois, ou quelque léger coup frappé par inadvertance sur une
grosse caisse et répété par les échos du palais impérial, ressem-
blait à ces coups de tonnerre lointains qui annoncent un orage.
Un enthousiasme indescriptible éclatait dans l’attente de la
multitude. La France allait faire ses adieux à Napoléon, à la
veille d’une campagne dont les dangers étaient prévus par le
moindre citoyen. Il s’agissait, cette fois, pour l’Empire Français,
d’être ou de ne pas être. Cette pensée semblait animer la popu-
lation citadine et la population armée qui se pressaient, égale-
ment silencieuses, dans l’enceinte où planaient l’aigle et le génie
de Napoléon. Ces soldats, espoir de la France, ces soldats, sa
dernière goutte de sang, entraient aussi pour beaucoup dans
l’inquiète curiosité des spectateurs. Entre la plupart des assis-
tants et des militaires, il se disait des adieux peut-être éternels ;
mais tous les cœurs, même les plus hostiles à l’empereur, adres-
saient au ciel des vœux ardents pour la gloire de la patrie. Les
hommes les plus fatigués de la lutte commencée entre l’Europe
et la France avaient tous déposé leurs haines en passant sous
l’arc de triomphe, comprenant qu’au jour du danger Napoléon
était toute la France. L’horloge du château sonna une demi-
heure. En ce moment les bourdonnements de la foule cessèrent,
et le silence devint si profond, que l’on eût entendu la parole
d’un enfant. Le vieillard et sa fille, qui semblaient ne vivre que
par les yeux, distinguèrent alors un bruit d’éperons et un clique-
tis d’épées qui retentirent sous le sonore péristyle du château.
 
Un petit homme assez gras, vêtu d’un uniforme vert, d’une
culotte blanche, et chaussé de bottes à l’écuyère, parut tout à
coup en gardant sur sa tête un chapeau à trois cornes aussi pres-
tigieux que cet homme lui-même. Le large ruban rouge de la
Légion-d’Honneur flottait sur sa poitrine. Une petite épée était
à son côté. L’homme fut aperçu par tous les yeux, et à la fois, de
tous les points dans la place. Aussitôt, les tambours battirent
aux champs, les deux orchestres débutèrent par une phrase
dont l’expression guerrière fut répétée sur tous les instruments,
depuis la plus douce des flûtes jusqu’à la grosse caisse. À ce bel-
liqueux appel, les âmes tressaillirent, les drapeaux saluèrent, les
soldats présentèrent les armes par un mouvement unanime et
régulier qui agita les fusils depuis le premier rang jusqu’au der-
nier dans le Carrousel. Des mots de commandement
s’élancèrent de rang en rang comme des échos. Des cris de :
Vive l’empereur ! furent poussés par la multitude enthousias-
mée. Enfin tout frissonna, tout remua, tout s’ébranla. Napoléon
était monté à cheval. Ce mouvement avait imprimé la vie à ces
masses silencieuses, avait donné une voix aux instruments, un
élan aux aigles et aux drapeaux, une émotion à toutes les fi-
gures. Les murs des hautes galeries de ce vieux palais sem-
blaient crier aussi : Vive l’empereur ! Ce ne fut pas quelque
chose d’humain, ce fut une magie, un simulacre de la puissance
divine, ou mieux une fugitive image de ce règne si fugitif.
L’homme entouré de tant d’amour, d’enthousiasme, de dé-
vouement, de vœux, pour qui le soleil avait chassé les nuages du
ciel, resta sur son cheval, à trois pas en avant du petit escadron
doré qui le suivait, ayant le grand-maréchal à sa gauche, le ma-
réchal de service à sa droite. Au sein de tant d’émotions excitées
par lui, aucun trait de son visage ne parut s’émouvoir.
 
– Oh ! mon Dieu, oui. À Wagram au milieu du feu, à la
Moscowa parmi les morts, il est toujours tranquille comme Bap-
tiste, lui 
 
Cette réponse à de nombreuses interrogations était faite
par le grenadier qui se trouvait auprès de la jeune fille. Julie fut
pendant un moment absorbée par la contemplation de cette fi-
gure, dont le calme indiquait une si grande sécurité de puis-
sance. L’empereur se pencha vers Duroc, auquel il dit une
phrase courte qui fit sourire le grand-maréchal. Les manœuvres
commencèrent. Si jusqu’alors la jeune personne avait partagé
son attention entre la figure impassible de Napoléon et les
lignes bleues, vertes et rouges des troupes, en ce moment elle
s’occupa presque exclusivement, au milieu des mouvements
rapides et réguliers exécutés par ces vieux soldats, d’un jeune
officier qui courait à cheval parmi les lignes mouvantes, et reve-
nait avec une infatigable activité vers le groupe à la tête duquel
brillait le simple Napoléon. Cet officier montait un superbe che-
val noir, et se faisait distinguer, au sein de cette multitude cha-
marrée, par le bel uniforme bleu de ciel des officiers
d’ordonnance de l’empereur. Ses broderies pétillaient si vive-
ment au soleil, et l’aigrette de son schako étroit et long en rece-
vait de si fortes lueurs, que les spectateurs durent le comparer à
un feu follet, à une âme invisible chargée par l’empereur
d’animer, de conduire ces bataillons dont les armes ondoyantes
jetaient des flammes, quand, sur un seul signe de ses yeux, ils se
brisaient, se rassemblaient, tournoyaient comme les ondes d’un
gouffre, ou passaient devant lui comme ces lames longues,
droites et hautes que l’Océan courroucé dirige sur ses rivages.
 
Quand les manœuvres furent terminées, l’officier
d’ordonnance accourut à bride abattue, et s’arrêta devant
l’empereur pour en attendre les ordres. En ce moment, il était à
vingt pas de Julie, en face du groupe impérial, dans une attitude
assez semblable à celle que Gérard a donnée au général Rapp
dans le tableau de la Bataille d’Austerlitz. Il fut permis alors à la
jeune fille d’admirer son amant dans toute sa splendeur mili-
taire. Le colonel Victor d’Aiglemont à peine âgé de trente ans,
était grand, bien fait, svelte ; et ses heureuses proportions ne
ressortaient jamais mieux que quand il employait sa force à
gouverner un cheval dont le dos élégant et souple paraissait
plier sous lui. Sa figure mâle et brune possédait ce charme inex-
plicable qu’une parfaite régularité de traits communique à de
jeunes visages. Son front était large et haut. Ses yeux de feu,
ombragés de sourcils épais et bordés de longs cils, se dessi-
naient comme deux ovales blancs entre deux lignes noires. Son
nez offrait la gracieuse courbure d’un bec d’aigle. La pourpre de
ses lèvres était rehaussée par les sinuosités de l’inévitable mous-
tache noire. Ses joues larges et fortement colorées offraient des
tons bruns et jaunes qui dénotaient une vigueur extraordinaire.
Sa figure, une de celles que la bravoure a marquées de son ca-
chet, offrait le type que cherche aujourd’hui l’artiste quand il
songe à représenter un des héros de la France impériale. Le
cheval trempé de sueur, et dont la tête agitée exprimait une ex-
trême impatience, les deux pieds de devant écartés et arrêtés
sur une même ligne sans que l’un dépassât l’autre, faisait flotter
les longs crins de sa queue fournie ; et son dévouement offrait
une matérielle image de celui que son maître avait pour
l’empereur. En voyant son amant si occupé de saisir les regards
de Napoléon, Julie éprouva un moment de jalousie en pensant
qu’il ne l’avait pas encore regardée. Tout à coup, un mot est
prononcé par le souverain, Victor presse les flancs de son che-
val, et part au galop ; mais l’ombre d’une borne projetée sur le
sable effraie l’animal qui s’effarouche, recule, se dresse, et si
brusquement que le cavalier semble en danger. Julie jette un
cri, elle pâlit ; chacun la regarde avec curiosité ; elle ne voit per-
sonne ; ses yeux sont attachés sur ce cheval trop fougueux, que
l’officier châtie tout en courant redire les ordres de Napoléon.
Ces étourdissants tableaux absorbaient si bien Julie, qu’à son
insu elle s’était cramponnée au bras de son père à qui elle révé-
lait involontairement ses pensées par la pression plus ou moins
vive de ses doigts. Quand Victor fut sur le point d’être renversé
par le cheval, elle s’accrocha plus violemment encore à son père,
comme si elle-même eût été en danger de tomber. Le vieillard
contemplait avec une sombre et douloureuse inquiétude le vi-
sage épanoui de sa fille, et des sentiments de pitié, de jalousie,
des regrets même, se glissèrent dans toutes ses rides contrac-
tées. Mais quand l’éclat inaccoutumé des yeux de Julie, le cri
qu’elle venait de pousser et le mouvement convulsif de ses
doigts, achevèrent de lui dévoiler un amour secret ; certes, il dut
avoir quelques tristes révélations de l’avenir, car sa figure offrit
alors une expression sinistre. En ce moment, l’âme de Julie
semblait avoir passé dans celle de l’officier. Une pensée plus
cruelle que toutes celles qui avaient effrayé le vieillard crispa les
traits de son visage souffrant, quand il vit d’Aiglemont échan-
geant, en passant devant eux, un regard d’intelligence avec Julie
dont les yeux étaient humides, et dont le teint avait contracté
une vivacité extraordinaire. Il emmena brusquement sa fille
dans le jardin des Tuileries.
 
– Mais, mon père, disait-elle, il y a encore sur la place du
Carrousel des régiments qui vont manœuvrer.
 
– Non, mon enfant, toutes les troupes défilent.
 
– Je pense, mon père, que vous vous trompez. Monsieur
d’Aiglemont a dû les faire avancer…
 
– Mais, ma fille, je souffre et ne veux pas rester.
 
Julie n’eut pas de peine à croire son père quand elle eut jeté
les yeux sur ce visage, auquel de paternelles inquiétudes don-
naient un air abattu.
 
– Souffrez-vous beaucoup ? demanda-t-elle avec indiffé-
rence, tant elle était préoccupée.
 
– Chaque jour n’est-il pas un jour de grâce pour moi ? ré-
pondit le vieillard.
 
– Vous allez donc encore m’affliger en me parlant de votre
mort. J’étais si gaie ! Voulez-vous bien chasser vos vilaines idées
noires.
 
– Ah ! s’écria le père en poussant un soupir, enfant gâté !
les meilleurs cœurs sont quelquefois bien cruels. Vous consacrer
notre vie, ne penser qu’à vous, préparer votre bien-être, sacrifier
nos goûts à vos fantaisies, vous adorer, vous donner même
notre sang, ce n’est donc rien ? Hélas ! oui, vous acceptez tout
avec insouciance. Pour toujours obtenir vos sourires et votre
dédaigneux amour, il faudrait avoir la puissance de Dieu. Puis
enfin un autre arrive ! un amant, un mari nous ravissent vos
cœurs.
 
Julie étonnée regarda son père qui marchait lentement, et
qui jetait sur elle des regards sans lueur.
 
– Vous vous cachez même de nous, reprit-il, mais peut-être
aussi de vous-même…
 
– Que dites-vous donc, mon père ?
 
– Je pense, Julie, que vous avez des secrets pour moi. – Tu
aimes, reprit vivement le vieillard en s’apercevant que sa fille
venait de rougir. Ah ! j’espérais te voir fidèle à ton vieux père
jusqu’à sa mort, j’espérais te conserver près de moi heureuse et
brillante ! t’admirer comme tu étais encore naguère. En igno-
rant ton sort, j’aurais pu croire à un avenir tranquille pour toi ;
mais maintenant il est impossible que j’emporte une espérance
de bonheur pour ta vie, car tu aimes encore plus le colonel que
tu n’aimes le cousin. Je n’en puis plus douter.
 
– Pourquoi me serait-il interdit de l’aimer ? s’écria-t-elle
avec une vive expression de curiosité.
 
– Ah ! ma Julie, tu ne me comprendrais pas, répondit le
père en soupirant.
 
– Dites toujours ; reprit-elle en laissant échapper un mou-
vement de mutinerie.
 
– Eh ! bien, mon enfant, écoute-moi. Les jeunes filles se
créent souvent de nobles, de ravissantes images, des figures tout
idéales, et se forgent des idées chimériques sur les hommes, sur
les sentiments, sur le monde ; puis elles attribuent innocem-
ment à un caractère les perfections qu’elles ont rêvées, et s’y
confient ; elles aiment dans l’homme de leur choix cette créa-
ture imaginaire ; mais plus tard, quand il n’est plus temps de
s’affranchir du malheur, la trompeuse apparence qu’elles ont
embellie, leur première idole enfin se change en un squelette
odieux. Julie, j’aimerais mieux te savoir amoureuse d’un vieil-
lard que de te voir aimant le colonel. Ah ! si tu pouvais te placer
à dix ans d’ici dans la vie, tu rendrais justice à mon expérience.
Je connais Victor : sa gaieté est une gaieté sans esprit, une gaie-
té de caserne, il est sans talent et dépensier. C’est un de ces
hommes que le ciel a créés pour prendre et digérer quatre repas
par jour, dormir, aimer la première venue et se battre. Il
n’entend pas la vie. Son bon cœur, car il a bon cœur, l’entraînera
peut-être à donner sa bourse à un malheureux, à un camarade ;
mais il est insouciant, mais il n’est pas doué de cette délicatesse
de cœur qui nous rend esclaves du bonheur d’une femme ; mais
il est ignorant, égoïste… Il y a beaucoup de mais.
 
– Cependant, mon père, il faut bien qu’il ait de l’esprit et
des moyens pour avoir été fait colonel…
 
– Ma chère, Victor restera colonel toute sa vie. Je n’ai en-
core vu personne qui m’ait paru digne de toi, reprit le vieux père
avec une sorte d’enthousiasme. Il s’arrêta un moment, contem-
pla sa fille, et ajouta : – Mais, ma pauvre Julie, tu es encore trop
jeune, trop faible, trop délicate pour supporter les chagrins et
les tracas du mariage. D’Aiglemont a été gâté par ses parents, de
même que tu l’as été par ta mère et par moi. Comment espérer
que vous pourrez vous entendre tous deux avec des volontés
différentes dont les tyrannies seront inconciliables ? Tu seras ou
victime ou tyran. L’une ou l’autre alternative apporte une égale
somme de malheurs dans la vie d’une femme. Mais tu es douce
et modeste, tu plieras d’abord. Enfin tu as, dit-il d’une voix alté-
rée, une grâce de sentiment qui sera méconnue, et alors… Il
n’acheva pas, les larmes le gagnèrent. – Victor, reprit-il après
une pause, blessera les naïves qualités de ta jeune âme. Je con-
nais les militaires, ma Julie ; j’ai vécu aux armées. Il est rare que
le cœur de ces gens-là puisse triompher des habitudes produites
ou par les malheurs au sein desquels ils vivent, ou par les ha-
sards de leur vie aventurière.
 
– Vous voulez donc, mon père, répliqua Julie d’un ton qui
tenait le milieu entre le sérieux et la plaisanterie, contrarier mes
sentiments, me marier pour vous et non pour moi ?
 
– Te marier pour moi ! s’écria le père avec un mouvement
de surprise, pour moi, ma fille, de qui tu n’entendras bientôt
plus la voix si amicalement grondeuse. J’ai toujours vu les en-
fants attribuant à un sentiment personnel les sacrifices que leur
font les parents ! Épouse Victor, ma Julie. Un jour tu déploreras
amèrement sa nullité, son défaut d’ordre, son égoïsme, son in-
délicatesse, son ineptie en amour, et mille autres chagrins qui te
viendront par lui. Alors, souviens-toi que, sous ces arbres, la
voix prophétique de ton vieux père a retenti vainement à tes
oreilles !
 
Le vieillard se tut, il avait surpris sa fille agitant la tête
d’une manière mutine. Tous deux firent quelques pas vers la
grille où leur voiture était arrêtée. Pendant cette marche silen-
cieuse, la jeune fille examina furtivement le visage de son père
et quitta par degrés sa mine boudeuse. La profonde douleur
gravée sur ce front penché vers la terre lui fit une vive impres-
sion.
 
– Je vous promets, mon père, dit-elle d’une voix douce et
altérée, de ne pas vous parler de Victor avant que vous ne soyez
revenu de vos préventions contre lui.
 
Le vieillard regarda sa fille avec étonnement. Deux larmes
qui roulaient dans ses yeux tombèrent le long de ses joues ri-
dées. Il ne put embrasser Julie devant la foule qui les environ-
nait, mais il lui pressa tendrement la main. Quand il remonta en
voiture, toutes les pensées soucieuses qui s’étaient amassées sur
son front avaient complétement disparu. L’attitude un peu triste
de sa fille l’inquiétait alors bien moins que la joie innocente
dont le secret avait échappé pendant la revue à Julie.
 
Dans les premiers jours du mois de mars 1814, un peu
moins d’un an après cette revue de l’empereur, une calèche rou-
lait sur la route d’Amboise à Tours. En quittant le dôme vert des
noyers sous lesquels se cachait la poste de la Frillière, cette voi-
ture fut entraînée avec une telle rapidité qu’en un moment elle
arriva au pont bâti sur la Cise, à l’embouchure de cette rivière
dans la Loire, et s’y arrêta. Un trait venait de se briser par suite
du mouvement impétueux que, sur l’ordre de son maître, un
jeune postillon avait imprimé à quatre des plus vigoureux che-
vaux du relais. Ainsi, par un effet du hasard, les deux personnes
qui se trouvaient dans la calèche eurent le loisir de contempler à
leur réveil un des plus beaux sites que puissent présenter les
séduisantes rives de la Loire. À sa droite, le voyageur embrasse
d’un regard toutes les sinuosités de la Cise, qui se roule, comme
un serpent argenté, dans l’herbe des prairies auxquelles les
premières pousses du printemps donnaient alors les couleurs de
l’émeraude. À gauche, la Loire apparaît dans toute sa magnifi-
cence. Les innombrables facettes de quelques roulées, produites
par une brise matinale un peu froide, réfléchissaient les scintil-
lements du soleil sur les vastes nappes que déploie cette majes-
tueuse rivière. Çà et là des îles verdoyantes se succèdent dans
l’étendue des eaux, comme les chatons d’un collier. De l’autre
côté du fleuve, les plus belles campagnes de la Touraine dérou-
lent leurs trésors à perte de vue. Dans le lointain, l’œil ne ren-
contre d’autres bornes que les collines du Cher, dont les cimes
dessinaient en ce moment des lignes lumineuses sur le transpa-
rent azur du ciel. À travers le tendre feuillage des îles, au fond
du tableau, Tours semble, comme Venise, sortir du sein des
eaux. Les campaniles de sa vieille cathédrale s’élancent dans les
airs, où ils se confondaient alors avec les créations fantastiques
de quelques nuages blanchâtres. Au delà du pont sur lequel la
voiture était arrêtée, le voyageur aperçoit devant lui, le long de
la Loire jusqu’à Tours, une chaîne de rochers qui, par une fan-
taisie de la nature, paraît avoir été posée pour encaisser le fleuve
dont les flots minent incessamment la pierre, spectacle qui fait
toujours l’étonnement du voyageur. Le village de Vouvray se
trouve comme niché dans les gorges et les éboulements de ces
roches, qui commencent à décrire un coude devant le pont de la
Cise. Puis, de Vouvray jusqu’à Tours, les effrayantes anfractuo-
sités de cette colline déchirée sont habitées par une population
de vignerons. En plus d’un endroit il existe trois étages de mai-
sons, creusées dans le roc et réunies par de dangereux escaliers
taillés à même la pierre. Au sommet d’un toit, une jeune fille en
jupon rouge court à son jardin. La fumée d’une cheminée s’élève
entre les sarments et le pampre naissant d’une vigne. Des clo-
siers labourent des champs perpendiculaires. Une vieille
femme, tranquille sur un quartier de roche éboulée, tourne son
rouet sous les fleurs d’un amandier, et regarde passer les voya-
geurs à ses pieds en souriant de leur effroi. Elle ne s’inquiète pas
plus des crevasses du sol que de la ruine pendante d’un vieux
mur dont les assises ne sont plus retenues que par les tor-
tueuses racines d’un manteau de lierre. Le marteau des tonne-
liers fait retentir les voûtes de caves aériennes. Enfin, la terre est
partout cultivée et partout féconde, là où la nature a refusé de la
terre à l’industrie humaine. Aussi rien n’est-il comparable, dans
le cours de la Loire, au riche panorama que la Touraine présente
alors aux yeux du voyageur. Le triple tableau de cette scène,
dont les aspects sont à peine indiqués, procure à l’âme un de ces
spectacles qu’elle inscrit à jamais dans son souvenir ; et, quand
un poète en a joui, ses rêves viennent souvent lui en recons-
truire fabuleusement les effets romantiques. Au moment où la
voiture parvint sur le pont de la Cise, plusieurs voiles blanches
débouchèrent entre les îles de la Loire, et donnèrent une nou-
velle harmonie à ce site harmonieux. La senteur des saules qui
bordent le fleuve ajoutait de pénétrants parfums au goût de la
brise humide. Les oiseaux faisaient entendre leurs prolixes con-
certs ; le chant monotone d’un gardeur de chèvres y joignait une
sorte de mélancolie, tandis que les cris des mariniers annon-
çaient une agitation lointaine. De molles vapeurs, capricieuse-
ment arrêtées autour des arbres épars dans ce vaste paysage, y
imprimaient une dernière grâce. C’était la Touraine dans toute
sa gloire, le printemps dans toute sa splendeur. Cette partie de
la France, la seule que les armées étrangères ne devaient point
troubler, était en ce moment la seule qui fût tranquille, et l’on
eût dit qu’elle défiait l’Invasion.
 
Une tête coiffée d’un bonnet de police se montra hors de la
calèche aussitôt qu’elle ne roula plus ; bientôt un militaire impa-
tient en ouvrit lui-même la portière, et sauta sur la route comme
pour aller quereller le postillon. L’intelligence avec laquelle ce
Tourangeau raccommodait le trait cassé rassura le colonel
comte d’Aiglemont, qui revint vers la portière en étendant ses
bras comme pour détirer ses muscles endormis ; il bâilla, regar-
da le paysage, et posa la main sur le bras d’une jeune femme
soigneusement enveloppée dans un vitchoura.
 
– Tiens, Julie, lui dit-il d’une voix enrouée, réveille-toi
donc pour examiner le pays ! Il est magnifique.
 
Julie avança la tête hors de la calèche. Un bonnet de martre
lui servait de coiffure, et les plis du manteau fourré dans lequel
elle était enveloppée déguisaient si bien ses formes qu’on ne
pouvait plus voir que sa figure. Julie d’Aiglemont ne ressemblait
déjà plus à la jeune fille qui courait naguère avec joie et bonheur
à la revue des Tuileries. Son visage, toujours délicat, était privé
des couleurs roses qui jadis lui donnaient un si riche éclat. Les
touffes noires de quelques cheveux défrisés par l’humidité de la
nuit faisaient ressortir la blancheur mate de sa tête, dont la vi-
vacité semblait engourdie. Cependant ses yeux brillaient d’un
feu surnaturel ; mais au-dessous de leurs paupières, quelques
teintes violettes se dessinaient sur les joues fatiguées. Elle exa-
mina d’un œil indifférent les campagnes du Cher, la Loire et ses
îles, Tours et les longs rochers de Vouvray ; puis, sans vouloir
regarder la ravissante vallée de la Cise, elle se rejeta prompte-
ment dans le fond de la calèche, et dit d’une voix qui en plein air
paraissait d’une extrême faiblesse : – Oui, c’est admirable. Elle
avait comme on le voit pour son malheur triomphé de son père.
 
– Julie, n’aimerais-tu pas à vivre ici ?
 
– Oh ! là ou ailleurs, dit-elle avec insouciance.
 
– Souffres-tu ? lui demanda le colonel d’Aiglemont.
 
– Pas du tout, répondit la jeune femme avec une vivacité
momentanée.
 
Elle contempla son mari en souriant et ajouta : – J’ai envie
de dormir.
 
Le galop d’un cheval retentit soudain. Victor d’Aiglemont
laissa la main de sa femme et tourna la tête vers le coude que la
route fait en cet endroit. Au moment où Julie ne fut plus vue par
le colonel, l’expression de gaieté qu’elle avait imprimée à son
pâle visage disparut comme si quelque lueur eût cessé de
l’éclairer. N’éprouvant ni le désir de revoir le paysage ni la cu-
riosité de savoir quel était le cavalier dont le cheval galopait si
furieusement, elle se replaça dans le coin de la calèche, et ses
yeux se fixèrent sur la croupe des chevaux sans trahir aucune
espèce de sentiment. Elle eut un air aussi stupide que peut l’être
celui d’un paysan breton écoutant le prône de son curé. Un
jeune homme, monté sur un cheval de prix sortit tout à coup
d’un bouquet de peupliers et d’aubépines en fleurs.
 
– C’est un Anglais dit le colonel.
 
– Oh ! mon Dieu oui, mon général, répliqua le postillon. Il
est de la race des gars qui veulent, dit-on, manger la France.

L’inconnu était un de ces voyageurs qui se trouvèrent sur le
continent lorsque Napoléon arrêta tous les Anglais en repré-
sailles de l’attentat commis envers le droit des gens par le cabi-
net de Saint-James lors de la rupture du traité d’Amiens. Sou-
mis au caprice du pouvoir impérial, ces prisonniers ne restèrent
pas tous dans les résidences où ils furent saisis ni dans celles
qu’ils eurent d’abord la liberté de choisir. La plupart de ceux qui
habitaient en ce moment la Touraine y furent transférés de di-
vers points de l’empire où leur séjour avait paru compromettre
les intérêts de la politique continentale. Le jeune captif qui
promenait en ce moment son ennui matinal était une victime de
la puissance bureaucratique. Depuis deux ans, un ordre parti du
ministère des Relations Extérieures l’avait arraché au climat de
Montpellier où la rupture de la paix le surprit autrefois cher-
chant à se guérir d’une affection de poitrine. Du moment où ce
jeune homme reconnut un militaire dans la personne du comte
d’Aiglemont, il s’empressa d’en éviter les regards en tournant
assez brusquement la tête vers les prairies de la Cise.
 
– Tous ces Anglais sont insolents comme si le globe leur
appartenait, dit le colonel en murmurant. Heureusement, Soult
va leur donner les étrivières.
 
Quand le prisonnier passa devant la calèche il y jeta les
yeux. Malgré la brièveté de son regard, il put alors admirer
l’expression de mélancolie qui donnait à la figure pensive de la
comtesse je ne sais quel attrait indéfinissable. Il y a beaucoup
d’hommes dont le cœur est puissamment ému par la seule ap-
parence de la souffrance chez une femme : pour eux la douleur
semble être une promesse de constance ou d’amour. Entière-
ment absorbée dans la contemplation d’un coussin de sa ca-
lèche, Julie ne fit attention ni au cheval ni au cavalier. Le trait
avait été solidement et promptement rajusté. Le comte remonta
en voiture. Le postillon s’efforça de regagner le temps perdu, et
mena rapidement les deux voyageurs sur la partie de la levée
que bordent les rochers suspendus au sein desquels mûrissent
les vins de Vouvray, d’où s’élancent tant de jolies maisons, où
apparaissent dans le lointain les ruines de cette si célèbre ab-
baye de Marmoutiers, la retraite de saint Martin.
 
– Que nous veut donc ce milord diaphane ? s’écria le colo-
nel en tournant la tête pour s’assurer que le cavalier qui depuis
le pont de la Cise suivait sa voiture était le jeune Anglais.
 
Comme l’inconnu ne violait aucune convenance de poli-
tesse en se promenant sur la berme de la levée, le colonel se re-
mit dans le coin de sa calèche après avoir jeté un regard mena-
çant sur l’Anglais. Mais il ne put malgré son involontaire inimi-
tié, s’empêcher de remarquer la beauté du cheval et la grâce du
cavalier. Le jeune homme avait une de ces figures britanniques
dont le teint est si fin, la peau si douce et si blanche qu’on est
quelquefois tenté de supposer qu’elles appartiennent au corps
délicat d’une jeune fille. Il était blond, mince et grand. Son cos-
tume avait ce caractère de recherche et de propreté qui dis-
tingue les fashionables de la prude Angleterre. On eût dit qu’il
rougissait plus par pudeur que par plaisir à l’aspect de la com-
tesse. Une seule fois Julie leva les yeux sur l’étranger ; mais elle
y fut en quelque sorte obligée par son mari qui voulait lui faire
admirer les jambes d’un cheval de race pure. Les yeux de Julie
rencontrèrent alors ceux du timide Anglais. Dès ce moment le
gentilhomme, au lieu de faire marcher son cheval près de la ca-
lèche, la suivit à quelques pas de distance. À peine la comtesse
regarda-t-elle l’inconnu. Elle n’aperçut aucune des perfections
humaines et chevalines qui lui étaient signalées, et se rejeta au
fond de la voiture après avoir laissé échapper un léger mouve-
ment de sourcils comme pour approuver son mari. Le colonel se
rendormit, et les deux époux arrivèrent à Tours sans s’être dit
une seule parole et sans que les ravissants paysages de la chan-
geante scène au sein de laquelle ils voyageaient attirassent une
seule fois l’attention de Julie. Quand son mari sommeilla, ma-
dame d’Aiglemont le contempla à plusieurs reprises. Au dernier
regard qu’elle lui jeta, un cahot fit tomber sur les genoux de la
jeune femme un médaillon suspendu à son cou par une chaîne
de deuil, et le portrait de son père lui apparut soudain. À cet
aspect, des larmes, jusque-là réprimées, roulèrent dans ses
yeux. L’Anglais vit peut-être les traces humides et brillantes que
ces pleurs laissèrent un moment sur les joues pâles de la com-
tesse, mais que l’air sécha promptement. Chargé par l’empereur
de porter des ordres au maréchal Soult, qui avait à défendre la
France de l’invasion faite par les Anglais dans le Béarn, le colo-
nel d’Aiglemont profitait de sa mission pour soustraire sa
femme aux dangers qui menaçaient alors Paris, et la conduisait
à Tours chez une vieille parente à lui. Bientôt la voiture roula
sur le pavé de Tours, sur le pont, dans la Grande-Rue, et s’arrêta
devant l’hôtel antique où demeurait la ci-devant comtesse de
Listomère-Landon.
 
La comtesse de Listomère-Landon était une de ces belles
vieilles femmes au teint pâle, à cheveux blancs, qui ont un sou-
rire fin, qui semblent porter des paniers, et sont coiffées d’un
bonnet dont la mode est inconnue. Portraits septuagénaires du
siècle de Louis XV, ces femmes sont presque toujours cares-
santes, comme si elles aimaient encore, moins pieuses que dé-
votes, et moins dévotes qu’elles n’en ont l’air ; toujours exhalant
la poudre à la maréchale, contant bien, causant mieux, et riant
plus d’un souvenir que d’une plaisanterie. L’actualité leur dé-
plaît. Quand une vieille femme de chambre vint annoncer à la
comtesse (car elle devait bientôt reprendre son titre) la visite
d’un neveu qu’elle n’avait pas vu depuis le commencement de la
guerre d’Espagne, elle ôta vivement ses lunettes, ferma la Gale-
rie de l’ancienne cour, son livre favori ; puis elle retrouva une
sorte d’agilité pour arriver sur son perron au moment où les
deux époux en montaient les marches.
 
La tante et la nièce se jetèrent un rapide coup d’œil.
 
– Bonjour, ma chère tante, s’écria le colonel en saisissant la
vieille femme et l’embrassant avec précipitation. Je vous amène
une jeune personne à garder. Je viens vous confier mon trésor.
Ma Julie n’est ni coquette ni jalouse, elle a une douceur d’ange…
Mais elle ne se gâtera pas ici, j’espère, dit-il en s’interrompant.
 
– Mauvais sujet ! répondit la comtesse en lui lançant un re-
gard moqueur.
 
Elle s’offrit, la première, avec une certaine grâce aimable, à
embrasser Julie qui restait pensive et paraissait plus embarras-
sée que curieuse.
 
– Nous allons donc faire connaissance, mon cher cœur ?
reprit la comtesse. Ne vous effrayez pas trop de moi, je tâche de
n’être jamais vieille avec les jeunes gens.
 
Avant d’arriver au salon, la marquise avait déjà, suivant
l’habitude des provinces, commandé à déjeuner pour ses deux
hôtes ; mais le comte arrêta l’éloquence de sa tante en lui disant
d’un ton sérieux qu’il ne pouvait pas lui donner plus de temps
que la poste n’en mettrait à relayer. Les trois parents entrèrent
donc au plus vite dans le salon, et le colonel eut à peine le temps
de raconter à sa grand’tante les événements politiques et mili-
taires qui l’obligeaient à lui demander un asile pour sa jeune
femme. Pendant ce récit, la tante regardait alternativement et
son neveu qui parlait sans être interrompu, et sa nièce dont la
pâleur et la tristesse lui parurent causées par cette séparation
forcée. Elle avait l’air de se dire : – Hé ! hé ! ces jeunes gens-là
s’aiment.
 
En ce moment, des claquements de fouet retentirent dans
la vieille cour silencieuse dont les pavés étaient dessinés par des
bouquets d’herbes, Victor embrassa derechef la comtesse, et
s’élança hors du logis.
 
– Adieu, ma chère, dit-il en embrassant sa femme qui
l’avait suivi jusqu’à la voiture.

– Oh ! Victor, laisse-moi t’accompagner plus loin encore,
dit-elle d’une voix caressante, je ne voudrais pas te quitter…
 
– Y penses-tu ?
 
– Eh ! bien, répliqua Julie, adieu, puisque tu le veux.
 
La voiture disparut.
 
– Vous aimez donc bien mon pauvre Victor ? demanda la
comtesse à sa nièce en l’interrogeant par un de ces savants re-
gards que les vieilles femmes jettent aux jeunes.
 
– Hélas ! madame, répondit Julie, ne faut-il pas bien aimer
un homme pour l’épouser ?
 
Cette dernière phrase fut accentuée par un ton de naïveté
qui trahissait tout à la fois un cœur pur ou de profonds mys-
tères. Or, il était bien difficile à une femme amie de Duclos et du
maréchal de Richelieu de ne pas chercher à deviner le secret de
ce jeune ménage. La tante et la nièce étaient en ce moment sur
le seuil de la porte cochère, occupées à regarder la calèche qui
fuyait. Les yeux de la comtesse n’exprimaient pas l’amour
comme la marquise le comprenait. La bonne dame était Proven-
çale, et ses passions avaient été vives.
 
– Vous vous êtes donc laissé prendre par mon vaurien de
neveu ? demanda-t-elle à sa nièce.
 
La comtesse tressaillit involontairement, car l’accent et le
regard de cette vieille coquette semblèrent lui annoncer une
connaissance du caractère de Victor plus approfondie peut-être
que ne l’était la sienne. Madame d’Aiglemont, inquiète,
s’enveloppa donc dans cette dissimulation maladroite, premier
refuge des cœurs naïfs et souffrants. Madame de Listomère se
contenta des réponses de Julie ; mais elle pensa joyeusement
que sa solitude allait être réjouie par quelque secret d’amour,
car sa nièce lui parut avoir quelque intrigue amusante à con-
duire. Quand madame d’Aiglemont se trouva dans un grand
salon, tendu de tapisseries encadrées par des baguettes dorées,
qu’elle fut assise devant un grand feu, abritée des bises fenes-
trales par un paravent chinois, sa tristesse ne put guère se dis-
siper. Il était difficile que la gaieté naquît sous de si vieux lam-
bris, entre des meubles séculaires. Néanmoins la jeune Pari-
sienne prit une sorte de plaisir à entrer dans cette solitude pro-
fonde, et dans le silence solennel de la province. Après avoir
échangé quelques mots avec cette tante, à laquelle elle avait
écrit naguère une lettre de nouvelle mariée, elle resta silen-
cieuse comme si elle eût écouté la musique d’un opéra. Ce ne fut
qu’après deux heures d’un calme digne de la Trappe qu’elle
s’aperçut de son impolitesse envers sa tante, elle se souvint de
ne lui avoir fait que de froides réponses. La vieille femme avait
respecté le caprice de sa nièce par cet instinct plein de grâce qui
caractérise les gens de l’ancien temps. En ce moment la douai-
rière tricotait. Elle s’était, à la vérité, absentée plusieurs fois
pour s’occuper d’une certaine chambre verte où devait coucher
la comtesse et où les gens de la maison plaçaient les bagages ;
mais alors elle avait repris sa place dans un grand fauteuil, et
regardait la jeune femme à la dérobée. Honteuse de s’être aban-
donnée à son irrésistible méditation, Julie essaya de se la faire
pardonner en s’en moquant.
 
– Ma chère petite, nous connaissons la douleur des veuves,
répondit la tante.
 
Il fallait avoir quarante ans pour deviner l’ironie
qu’exprimèrent les lèvres de la vieille dame. Le lendemain, la
comtesse fut beaucoup mieux, elle causa. Madame de Listomère
ne désespéra plus d’apprivoiser cette nouvelle mariée, qu’elle
avait d’abord jugée comme un être sauvage et stupide ; elle
l’entretint des joies du pays, des bals et des maisons où elles
pouvaient aller. Toutes les questions de la marquise furent,
pendant cette journée, autant de piéges que, par une ancienne
habitude de cour, elle ne put s’empêcher de tendre à sa nièce
pour en deviner le caractère. Julie résista à toutes les instances
qui lui furent faites pendant quelques jours d’aller chercher des
distractions au dehors. Aussi, malgré l’envie qu’avait la vieille
dame de promener orgueilleusement sa jolie nièce, finit-elle par
renoncer à vouloir la mener dans le monde. La comtesse avait
trouvé un prétexte à sa solitude et à sa tristesse dans le chagrin
que lui avait causé la mort de son père, de qui elle portait encore
le deuil. Au bout de huit jours, la douairière admira la douceur
angélique, les grâces modestes, l’esprit indulgent de Julie, et
s’intéressa, dès lors, prodigieusement à la mystérieuse mélanco-
lie qui rongeait ce jeune cœur. La comtesse était une de ces
femmes nées pour être aimables, et qui semblent apporter avec
elles le bonheur. Sa société devint si douce et si précieuse à ma-
dame de Listomère, qu’elle s’affola de sa nièce, et désira ne plus
la quitter. Un mois suffit pour établir entre elles une éternelle
amitié. La vieille dame remarqua, non sans surprise, les chan-
gements qui se firent dans la physionomie de madame
d’Aiglemont. Les couleurs vives qui embrasaient le teint
s’éteignirent insensiblement, et la figure prit des tons mats et
pâles. En perdant son éclat primitif, Julie devenait moins triste.
Parfois la douairière réveillait chez sa jeune parente des élans de
gaieté, ou des rires folâtres bientôt réprimés par une pensée im-
portune. Elle devina que ni le souvenir paternel ni l’absence de
Victor n’étaient la cause de la mélancolie profonde qui jetait un
voile sur la vie de sa nièce ; puis elle eut tant de mauvais soup-
çons, qu’il lui fut difficile de s’arrêter à la véritable cause du mal,
car nous ne rencontrons peut-être le vrai que par hasard. Un
jour, enfin, Julie fit briller aux yeux de sa tante étonnée un oubli
complet du mariage, une folie de jeune fille étourdie, une can-
deur d’esprit, un enfantillage digne du premier âge, tout cet es-
prit délicat, et parfois si profond, qui distingue les jeunes per-
sonnes en France. Madame de Listomère résolut alors de son-
der les mystères de cette âme dont le naturel extrême équivalait
à une impénétrable dissimulation. La nuit approchait, les deux
dames étaient assises devant une croisée qui donnait sur la rue,
Julie avait repris un air pensif, un homme à cheval vint à passer.
 
– Voilà une de vos victimes, dit la vieille dame.
 
Madame d’Aiglemont regarda sa tante en manifestant un
étonnement mêlé d’inquiétude.
 
– C’est un jeune Anglais, un gentilhomme, l’honorable Ar-
thur Ormond, fils aîné de lord Grenville. Son histoire est inté-
ressante. Il est venu à Montpellier en 1802, espérant que l’air de
ce pays, où il était envoyé par les médecins, le guérirait d’une
maladie de poitrine à laquelle il devait succomber. Comme tous
ses compatriotes, il a été arrêté par Bonaparte lors de la guerre,
car ce monstre-là ne peut se passer de guerroyer. Par distrac-
tion, ce jeune Anglais s’est mis à étudier sa maladie, que l’on
croyait mortelle. Insensiblement, il a pris goût à l’anatomie, à la
médecine ; il s’est passionné pour ces sortes d’arts, ce qui est
fort extraordinaire chez un homme de qualité ; mais le Régent
s’est bien occupé de chimie ! Bref, monsieur Arthur a fait des
progrès étonnants, même pour les professeurs de Montpellier ;
l’étude l’a consolé de sa captivité, et, en même temps, il s’est
radicalement guéri. On prétend qu’il est resté deux ans sans
parler, respirant rarement, demeurant couché dans une étable,
buvant du lait d’une vache venue de Suisse, et vivant de cresson.
Depuis qu’il est à Tours, il n’a vu personne, il est fier comme un
paon ; mais vous avez certainement fait sa conquête, car ce n’est
probablement pas pour moi qu’il passe sous nos fenêtres deux
fois par jour depuis que vous êtes ici… Certes, il vous aime.
 
Ces derniers mots réveillèrent la comtesse comme par ma-
gie. Elle laissa échapper un geste et un sourire qui surprirent la
marquise. Loin de témoigner cette satisfaction instinctive res-
sentie même par la femme la plus sévère quand elle apprend
qu’elle fait un malheureux, le regard de Julie fut terne et froid.

Son visage indiquait un sentiment de répulsion voisin de
l’horreur. Cette proscription n’était pas celle qu’une femme ai-
mante frappe sur le monde entier au profit d’un seul être ; elle
sait alors rire et plaisanter ; non, Julie était en ce moment
comme une personne à qui le souvenir d’un danger trop vive-
ment présent en fait ressentir encore la douleur. La tante, bien
convaincue que sa nièce n’aimait pas son neveu, fut stupéfaite
en découvrant qu’elle n’aimait personne. Elle trembla d’avoir à
reconnaître en Julie un cœur désenchanté, une jeune femme à
qui l’expérience d’un jour, d’une nuit peut-être, avait suffi pour
apprécier la nullité de Victor.
 
– Si elle le connaît, tout est dit, pensa-t-elle, mon neveu
subira bientôt les inconvénients du mariage.
 
Elle se proposait alors de convertir Julie aux doctrines mo-
narchiques du siècle de Louis XV ; mais, quelques heures plus
tard, elle apprit, ou plutôt elle devina la situation assez com-
mune dans le monde à laquelle la comtesse devait sa mélanco-
lie. Julie, devenue tout à coup pensive, se retira chez elle plus
tôt que de coutume. Quand sa femme de chambre l’eut désha-
billée et l’eut laissée prête à se coucher, elle resta devant le feu,
plongée dans une duchesse de velours jaune, meuble antique,
aussi favorable aux affligés qu’aux gens heureux ; elle pleura,
elle soupira, elle pensa ; puis elle prit une petite table, chercha
du papier, et se mit à écrire. Les heures passèrent rapidement,
la confidence que Julie faisait dans cette lettre paraissait lui
coûter beaucoup, chaque phrase amenait de longues rêveries ;
tout à coup la jeune femme fondit en larmes et s’arrêta. En ce
moment les horloges sonnèrent deux heures. Sa tête, aussi
lourde que celle d’une mourante, s’inclina sur son sein ; puis,
quand elle la releva, Julie vit sa tante surgie tout à coup, comme
un personnage qui se serait détaché de la tapisserie tendue sur
les murs.
 
– Qu’avez-vous donc, ma petite ? lui dit la tante. Pourquoi
veiller si tard, et surtout pourquoi pleurer seule, à votre âge ?
 
Elle s’assit sans autre cérémonie près de sa nièce et dévora
des yeux la lettre commencée.
 
– Vous écriviez à votre mari ?
 
– Sais-je où il est ? reprit la comtesse.
 
La tante prit le papier et le lut. Elle avait apporté ses lu-
nettes, il y avait préméditation. L’innocente créature laissa
prendre la lettre sans faire la moindre observation. Ce n’était ni
un défaut de dignité, ni quelque sentiment de culpabilité secrète
qui lui ôtait ainsi toute énergie ; non, sa tante se rencontra là
dans un de ces moments de crise où l’âme est sans ressort, où
tout est indifférent, le bien comme le mal, le silence aussi bien
que la confiance. Semblable à une jeune fille vertueuse qui ac-
cable un amant de dédains, mais qui, le soir, se trouve si triste,
si abandonnée, qu’elle le désire, et veut un cœur où déposer ses
souffrances, Julie laissa violer sans mot dire le cachet que la
délicatesse imprime à une lettre ouverte, et resta pensive pen-
dant que la marquise lisait.
 
« Ma chère Louisa, pourquoi réclamer tant de fois
l’accomplissement de la plus imprudente promesse que puissent
se faire deux jeunes filles ignorantes ? Tu te demandes souvent,
m’écris-tu, pourquoi je n’ai pas répondu depuis six mois à tes
interrogations. Si tu n’as pas compris mon silence, aujourd’hui
tu en devineras peut-être la raison en apprenant les mystères
que je vais trahir. Je les aurais à jamais ensevelis dans le fond de
mon cœur, si tu ne m’avertissais de ton prochain mariage. Tu
vas te marier, Louisa. Cette pensée me fait frémir. Pauvre petite,
marie-toi ; puis, dans quelques mois, un de tes plus poignants
regrets viendra du souvenir de ce que nous étions naguère,
quand un soir, à Écouen, parvenues toutes deux sous les plus
grands chênes de la montagne, nous contemplâmes la belle val-
lée que nous avions à nos pieds, et que nous y admirâmes les
rayons du soleil couchant dont les reflets nous enveloppaient.
Nous nous assîmes sur un quartier de roche, et tombâmes dans
un ravissement auquel succéda la plus douce mélancolie. Tu
trouvas la première que ce soleil lointain nous parlait d’avenir.
Nous étions bien curieuses et bien folles alors ! Te souviens-tu
de toutes nos extravagances ? Nous nous embrassâmes comme
deux amants, disions-nous. Nous nous jurâmes que la première
mariée de nous deux raconterait fidèlement à l’autre ces secrets
d’hyménée, ces joies que nos âmes enfantines nous peignaient si
délicieuses. Cette soirée fera ton désespoir, Louisa. Dans ce
temps, tu étais jeune, belle, insouciante, sinon heureuse ; un
mari te rendra, en peu de jours, ce que je suis déjà, laide, souf-
frante et vieille. Te dire combien j’étais fière, vaine et joyeuse
d’épouser le colonel Victor d’Aiglemont, ce serait une folie ! Et
même comment te le dirai-je ? je ne me souviens plus de moi-
même. En peu d’instants mon enfance est devenue comme un
songe. La contenance pendant la journée solennelle qui consa-
crait un lien dont l’étendue m’était cachée n’a pas été exempte
de reproches. Mon père a plus d’une fois tâché de réprimer ma
gaieté, car je témoignais des joies qu’on trouvait inconvenantes,
et mes discours révélaient de la malice, justement parce qu’ils
étaient sans malice. Je faisais mille enfantillages avec ce voile
nuptial, avec cette robe et ces fleurs. Restée seule, le soir, dans
la chambre où j’avais été conduite avec apparat, je méditai
quelque espièglerie pour intriguer Victor ; et, en attendant qu’il
vînt, j’avais des palpitations de cœur semblables à celles qui me
saisissaient autrefois en ces jours solennels du 31 décembre,
quand, sans être aperçue, je me glissais dans le salon où les
étrennes étaient entassées. Lorsque mon mari entra, qu’il me
chercha, le rire étouffé que je fis entendre sous les mousselines
qui m’enveloppaient a été le dernier éclat de cette gaieté douce
qui anima les jeux de notre enfance… » !
 
Quand la douairière eut achevé de lire cette lettre, qui,
commençant ainsi, devait contenir de bien tristes observations,
elle posa lentement ses lunettes sur la table, y remit aussitôt la
lettre, et arrêta sur sa nièce deux yeux verts dont le feu clair
n’était pas encore affaibli par son âge.
 
– Ma petite, dit-elle, une femme mariée ne saurait écrire
ainsi à une jeune personne sans manquer aux convenances…
 
– C’est ce que je pensais, répondit Julie en interrompant sa
tante, et j’avais honte de moi pendant que vous la lisiez…
 
– Si à table un mets ne nous semble pas bon, il n’en faut
dégoûter personne, mon enfant, reprit la vieille avec bonhomie,
surtout lorsque, depuis Ève jusqu’à nous, le mariage a paru
chose si excellente – Vous n’avez plus de mère ? dit la vieille
femme.
 
La comtesse tressaillit ; puis elle leva doucement la tête et
dit : – J’ai déjà regretté plus d’une fois ma mère depuis un an ;
mais j’ai eu le tort de ne pas avoir écouté la répugnance de mon
père qui ne voulait pas de Victor pour gendre.
 
Elle regarda sa tante, et un frisson de joie sécha ses larmes
quand elle aperçut l’air de bonté qui animait cette vieille figure.
Elle tendit sa jeune main à la marquise qui semblait la sollici-
ter ; et quand leurs doigts se pressèrent, ces deux femmes ache-
vèrent de se comprendre.
 
– Pauvre orpheline ! ajouta la marquise.
 
Ce mot fut un dernier trait de lumière pour Julie. Elle crut
entendre encore la voix prophétique de son père.
 
– Vous avez les mains brûlantes ! Sont-elles toujours ain-
si ? demanda la vieille femme.

– La fièvre ne m’a quittée que depuis sept ou huit jours, ré-
pondit-elle.
 
– Vous aviez la fièvre et vous me le cachiez !
 
– Je l’ai depuis un an, dit Julie avec une sorte d’anxiété pu-
dique.
 
– Ainsi, mon bon petit ange, reprit sa tante, le mariage n’a
été jusqu’à présent pour vous qu’une longue douleur ?
 
La jeune femme n’osa répondre, mais elle fit un geste af-
firmatif qui trahissait toutes ses souffrances.
 
– Vous êtes donc malheureuse ?
 
– Oh ! non, ma tante. Victor m’aime à l’idolâtrie, et je
l’adore, il est si bon !
 
– Oui, vous l’aimez ; mais vous le fuyez, n’est-ce pas ?
 
– Oui… quelquefois… Il me cherche trop souvent.
 
– N’êtes-vous pas souvent troublée dans la solitude par la
crainte qu’il ne vienne vous y surprendre ?
 
– Hélas ! oui, ma tante. Mais je l’aime bien, je vous assure.
 
– Ne vous accusez-vous pas en secret vous-même de ne pas
savoir ou de ne pouvoir partager ses plaisirs ? Parfois ne pen-
sez-vous point que l’amour légitime est plus dur à porter que ne
le serait une passion criminelle ?
 
– Oh ! c’est cela, dit-elle en pleurant. Vous devinez donc
tout, là où tout est énigme pour moi. Mes sens sont engourdis,
je suis sans idées, enfin, je vis difficilement. Mon âme est op-
pressée par une indéfinissable appréhension qui glace mes sen-
timents et me jette dans une torpeur continuelle. Je suis sans
voix pour me plaindre et sans paroles pour exprimer ma peine.
Je souffre, et j’ai honte de souffrir en voyant Victor heureux de
ce qui me tue.
 
– Enfantillages, niaiseries que tout cela ! s’écria la tante
dont le visage desséché s’anima tout à coup par un gai sourire,
reflet des joies de son jeune âge.
 
– Et vous aussi vous riez ! dit avec désespoir la jeune
femme.
 
– J’ai été ainsi, reprit promptement la marquise. Mainte-
nant que Victor vous a laissée seule, n’êtes-vous pas redevenue
jeune fille, tranquille ; sans plaisirs, mais sans souffrances ?
 
Julie ouvrit de grands yeux hébétés.
 
– Enfin, mon ange, vous adorez Victor, n’est-ce pas ? mais
vous aimeriez mieux être sa sœur que sa femme, et le mariage
enfin ne vous réussit point.
 
– Hé ! bien, oui, ma tante. Mais pourquoi sourire ?
 
– Oh ! vous avez raison, ma pauvre enfant. Il n’y a, dans
tout ceci, rien de bien gai. Votre avenir serait gros de plus d’un
malheur si je ne vous prenais sous ma protection, et si ma vieille
expérience ne savait pas deviner la cause bien innocente de vos
chagrins. Mon neveu ne méritait pas son bonheur, le sot ! Sous
le règne de notre bien-aimé Louis XV, une jeune femme qui se
serait trouvée dans la situation où vous êtes aurait bientôt puni
son mari de se conduire en vrai lansquenet. L’égoïste ! Les mili-
taires de ce tyran impérial sont tous de vilains ignorants. Ils
prennent la brutalité pour de la galanterie, ils ne connaissent
pas plus les femmes qu’ils ne savent aimer ; ils croient que
d’aller à la mort le lendemain les dispense d’avoir, la veille, des
égards et des attentions pour nous. Autrefois, l’on savait aussi
bien aimer que mourir à propos. Ma nièce, je vous le formerai.
Je mettrai fin au triste désaccord, assez naturel, qui vous con-
duirait à vous haïr l’un et l’autre, à souhaiter un divorce, si tou-
tefois vous n’étiez pas morte avant d’en venir au désespoir.
 
Julie écoutait sa tante avec autant d’étonnement que de
stupeur, surprise d’entendre des paroles dont la sagesse était
plutôt pressentie que comprise par elle, et très-effrayée de re-
trouver dans la bouche d’une parente pleine d’expérience, mais
sous une forme plus douce, l’arrêt porté par son père sur Victor.
Elle eut peut-être une vive intuition de son avenir, et sentit sans
doute le poids des malheurs qui devaient l’accabler ; car elle
fondit en larmes, et se jeta dans les bras de la vieille dame en lui
disant : – Soyez ma mère ! La tante ne pleura pas, car la Révolu-
tion a laissé aux femmes de l’ancienne monarchie peu de larmes
dans les yeux. Autrefois l’amour et plus tard la Terreur les ont
familiarisées avec les plus poignantes péripéties, en sorte
qu’elles conservent au milieu des dangers de la vie une dignité
froide, une affection sincère, mais sans expansion qui leur per-
met d’être toujours fidèles à l’étiquette et à une noblesse de
maintien que les mœurs nouvelles ont eu le grand tort de répu-
dier. La douairière prit la jeune femme dans ses bras, la baisa au
front avec une tendresse et une grâce qui souvent se trouvent
plus dans les manières et les habitudes de ces femmes que dans
leur cœur ; elle cajola sa nièce par de douces paroles, lui promit
un heureux avenir, la berça par des promesses d’amour en
l’aidant à se coucher, comme si elle eût été sa fille, une fille ché-
rie dont l’espoir et les chagrins devenaient les siens propres ;
elle se revoyait jeune, se retrouvait inexpériente et jolie en sa
nièce. La comtesse s’endormit, heureuse d’avoir rencontré une
amie, une mère à qui désormais elle pourrait tout dire. Le len-
demain matin, au moment où la tante et la nièce s’embrassaient
avec cette cordialité profonde et cet air d’intelligence qui prou-
vent un progrès dans le sentiment, une cohésion plus parfaite
entre deux âmes, elles entendirent le pas d’un cheval, tournè-
rent la tête en même temps, et virent le jeune Anglais qui pas-
sait lentement, selon son habitude. Il paraissait avoir fait une
certaine étude de la vie que menaient ces deux femmes soli-
taires, et ne manquait jamais à se trouver à leur déjeuner ou à
leur dîner. Son cheval ralentissait le pas sans avoir besoin d’être
averti ; puis, pendant le temps qu’il mettait à franchir l’espace
pris par les deux fenêtres de la salle à manger, Arthur y jetait un
regard mélancolique, la plupart du temps dédaigné par la com-
tesse, qui n’y faisait aucune attention. Mais accoutumée à ces
curiosités mesquines qui s’attachent aux plus petites choses afin
d’animer la vie de province, et dont se garantissent difficilement
les esprits supérieurs, la marquise s’amusait de l’amour timide
et sérieux, si tacitement exprimé par l’Anglais. Ces regards pé-
riodiques étaient devenus comme une habitude pour elle, et
chaque jour elle signalait le passage d’Arthur par de nouvelles
plaisanteries. En se mettant à table, les deux femmes regardè-
rent simultanément l’insulaire. Les yeux de Julie et d’Arthur se
rencontrèrent cette fois avec une telle précision de sentiment,
que la jeune femme rougit. Aussitôt l’Anglais pressa son cheval
et partit au galop.
 
– Mais, madame, dit Julie à sa tante, que faut-il faire ? Il
doit être constant pour les gens qui voient passer cet Anglais
que je suis….
 
– Oui, répondit la tante en l’interrompant.
 
– Hé ! bien, ne pourrais-je pas lui dire de ne pas se prome-
ner ainsi ?
 
– Ne serait-ce pas lui donner à penser qu’il est dangereux ?
Et d’ailleurs pouvez-vous empêcher un homme d’aller et venir
où bon lui semble ? Demain nous ne mangerons plus dans cette
salle ; quand il ne nous y verra plus, le jeune gentilhomme dis-
continuera de vous aimer par la fenêtre. Voilà, ma chère enfant,
comment se comporte une femme qui a l’usage du monde.
 
Mais le malheur de Julie devait être complet. À peine les
deux femmes se levaient-elles de table, que le valet de chambre
de Victor arriva soudain. Il venait de Bourges à franc étrier, par
des chemins détournés, et apportait à la comtesse une lettre de
son mari. Victor, qui avait quitté l’empereur, annonçait à sa
femme la chute du régime impérial, la prise de Paris, et
l’enthousiasme qui éclatait en faveur des Bourbons sur tous les
points de la France ; mais ne sachant comment pénétrer jusqu’à
Tours, il la priait de venir en toute hâte à Orléans où il espérait
se trouver avec des passeports pour elle. Ce valet de chambre,
ancien militaire, devait accompagner Julie de Tours à Orléans,
route que Victor croyait libre encore.
 
– Madame, vous n’avez pas un instant à perdre, dit le valet
de chambre, les Prussiens, les Autrichiens et les Anglais vont
faire leur jonction à Blois ou à Orléans…
 
En quelques heures la jeune femme fut prête, et partit dans
une vieille voiture de voyage que lui prêta sa tante.
 
– Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris avec nous ? dit-
elle en embrassant sa tante. Maintenant que les Bourbons se
rétablissent, vous y trouveriez…
 
– Sans ce retour inespéré j’y serais encore allée, ma pauvre
petite, car mes conseils vous sont trop nécessaires, et à Victor et
à vous. Aussi vais-je faire toutes mes dispositions pour vous y
rejoindre.
 
Julie partit accompagnée de sa femme de chambre et du
vieux militaire, qui galopait à côté de la chaise en veillant à la
sécurité de sa maîtresse. À la nuit, en arrivant à un relais en
avant de Blois, Julie, inquiète d’entendre une voiture qui mar-
chait derrière la sienne et ne l’avait pas quittée depuis Amboise,
se mit à la portière afin de voir quels étaient ses compagnons de
voyage. Le clair de lune lui permit d’apercevoir Arthur, debout,
à trois pas d’elle, les yeux attachés sur sa chaise. Leurs regards
se rencontrèrent. La comtesse se rejeta vivement au fond de sa
voiture, mais avec un sentiment de peur qui la fit palpiter.
Comme la plupart des jeunes femmes réellement innocentes et
sans expérience, elle voyait une faute dans un amour involontai-
rement inspiré à un homme. Elle ressentait une terreur instinc-
tive, que lui donnait peut-être la conscience de sa faiblesse de-
vant une si audacieuse agression. Une des plus fortes armes de
l’homme est ce pouvoir terrible d’occuper de lui-même une
femme dont l’imagination naturellement mobile s’effraie ou
s’offense d’une poursuite. La comtesse se souvint du conseil de
sa tante ; et résolut de rester pendant le voyage au fond de sa
chaise de poste, sans en sortir. Mais à chaque relais elle enten-
dait l’Anglais qui se promenait autour des deux voitures ; puis
sur la route, le bruit importun de sa calèche retentissait inces-
samment aux oreilles de Julie. La jeune femme pensa bientôt
qu’une fois réunie à son mari, Victor saurait la défendre contre
cette singulière persécution.
 
– Mais si ce jeune homme ne m’aimait pas cependant ?
 
Cette réflexion fut la dernière de toutes celles qu’elle fit. En
arrivant à Orléans, sa chaise de poste fut arrêtée par les Prus-
siens, conduite dans la cour d’une auberge, et gardée par des
soldats. La résistance était impossible. Les étrangers expliquè-
rent aux trois voyageurs, par des signes impératifs, qu’ils
avaient reçu la consigne de ne laisser sortir personne de la voi-
ture. La comtesse resta pleurant pendant deux heures environ
prisonnière au milieu des soldats qui fumaient, riaient, et par-
fois la regardaient avec une insolente curiosité ; mais enfin elle
les vit s’écartant de la voiture avec une sorte de respect en en-
tendant le bruit de plusieurs chevaux. Bientôt une troupe
d’officiers supérieurs étrangers, à la tête desquels était un géné-
ral autrichien, entoura la chaise de poste.
 
– Madame, lui dit le général, agréez nos excuses ; il y a eu
erreur, vous pouvez continuer sans crainte votre voyage, et voici
un passeport qui vous évitera désormais toute espèce d’avanie…
 
La comtesse prit le papier en tremblant, et balbutia de
vagues paroles. Elle voyait près du général et en costume
d’officier anglais, Arthur à qui sans doute elle devait sa prompte
délivrance. Tout à la fois joyeux et mélancolique, le jeune An-
glais détourna la tête, et n’osa regarder Julie qu’à la dérobée.
Grâce au passeport, madame d’Aiglemont parvint à Paris sans
aventure fâcheuse. Elle y retrouva son mari, qui, délié de son
serment de fidélité à l’empereur, avait reçu le plus flatteur ac-
cueil du comte d’Artois nommé lieutenant-général du royaume
par son frère Louis XVIII. Victor eut dans les gardes du corps
un grade éminent qui lui donna le rang de général. Cependant,
au milieu des fêtes qui marquèrent le retour des Bourbons, un
malheur bien profond, et qui devait influer sur sa vie, assaillit la
pauvre Julie : elle perdit la comtesse de Listomère-Landon. La
vieille dame mourut de joie et d’une goutte remontée au cœur,
en revoyant à Tours le duc d’Angoulême. Ainsi, la personne à
laquelle son âge donnait le droit d’éclairer Victor, la seule qui,
par d’adroits conseils, pouvait rendre l’accord de la femme et du
mari plus parfait, cette personne était morte. Julie sentit toute
l’étendue de cette perte. Il n’y avait plus qu’elle-même entre elle
et son mari. Mais, jeune et timide, elle devait préférer d’abord la
souffrance à la plainte. La perfection même de son caractère
s’opposait à ce qu’elle osât se soustraire à ses devoirs, ou tenter
de rechercher la cause de ses douleurs ; car les faire cesser eût
été chose trop délicate : Julie aurait craint d’offenser sa pudeur
de jeune fille.
 
Un mot sur les destinées de monsieur d’Aiglemont sous la
Restauration.

 
Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d’hommes dont la nullité
profonde est un secret pour la plupart des gens qui les connais-
sent ? Un haut rang, une illustre naissance, d’importantes fonc-
tions, un certain vernis de politesse, une grande réserve dans la
conduite, ou les prestiges de la fortune sont, pour eux, comme
des gardes qui empêchent les critiques de pénétrer jusqu’à leur
intime existence. Ces gens ressemblent aux rois dont la véritable
taille, le caractère et les mœurs ne peuvent jamais être ni bien
connus ni justement appréciés, parce qu’ils sont vus de trop loin
ou de trop près. Ces personnages à mérite factice interrogent au
lieu de parler, ont l’art de mettre les autres en scène pour éviter
de poser devant eux ; puis, avec une heureuse adresse, ils tirent
chacun par le fil de ses passions ou de ses intérêts, et se jouent
ainsi des hommes qui leur sont réellement supérieurs, en font
des marionnettes et les croient petits pour les avoir rabaissés
jusqu’à eux. Ils obtiennent alors le triomphe naturel d’une pen-
sée mesquine, mais fixe, sur la mobilité des grandes pensées.
Aussi pour juger ces têtes vides, et peser leurs valeurs négatives,
l’observateur doit-il posséder un esprit plus subtil que supé-
rieur, plus de patience que de portée dans la vue, plus de finesse
et de tact que d’élévation et grandeur dans les idées. Néan-
moins, quelque habileté que déploient ces usurpateurs en dé-
tendant leurs côtés faibles, il leur est bien difficile de tromper
leurs femmes, leurs mères, leurs enfants ou l’ami de la maison ;
mais ces personnes leur gardent presque toujours le secret sur
une chose qui touche, en quelque sorte, à l’honneur commun ;
et souvent même elles les aident à en imposer au monde. Si,
grâce à ces conspirations domestiques, beaucoup de niais pas-
sent pour des hommes supérieurs, ils compensent le nombre
d’hommes supérieurs qui passent pour des niais, en sorte que
l’État Social a toujours la même masse de capacités apparentes.
Songez maintenant au rôle que doit jouer une femme d’esprit et
de sentiment en présence d’un mari de ce genre, n’apercevez-
vous pas des existences pleines de douleurs et de dévouement
dont rien ici-bas ne saurait récompenser certains cœurs pleins
d’amour et de délicatesse ? Qu’il se rencontre une femme forte
dans cette horrible situation, elle en sort par un crime, comme
fit Catherine II, néanmoins nommée la Grande. Mais comme
toutes les femmes ne sont pas assises sur un trône, elles se
vouent, la plupart, à des malheurs domestiques qui, pour être
obscurs, n’en sont pas moins terribles. Celles qui cherchent ici-
bas des consolations immédiates à leurs maux ne font souvent
que changer de peines lorsqu’elles veulent rester fidèles à leurs
devoirs, ou commettent des fautes si elles violent les lois au pro-
fit de leurs plaisirs. Ces réflexions sont toutes applicables à
l’histoire secrète de Julie. Tant que Napoléon resta debout, le
comte d’Aiglemont, colonel comme tant d’autres, bon officier
d’ordonnance, excellant à remplir une mission dangereuse,
mais incapable d’un commandement de quelque importance
n’excita nulle envie, passa pour un des braves que favorisait
l’empereur, et fut ce que les militaires nomment vulgairement
un bon enfant. La Restauration, qui lui rendit le titre de mar-
quis, ne le trouva pas ingrat : il suivit les Bourbons à Gand. Cet
acte de logique et de fidélité fit mentir l’horoscope que jadis ti-
rait son beau-père en disant de son gendre qu’il resterait colo-
nel. Au second retour, nommé lieutenant-général et redevenu
marquis, monsieur d’Aiglemont eut l’ambition d’arriver à la pai-
rie, il adopta les maximes et la politique du Conservateur,
s’enveloppa d’une dissimulation qui ne cachait rien, devint
grave, interrogateur, peu parleur, et fut pris pour un homme
profond. Retranché sans cesse dans les formes de la politesse,
muni de formules, retenant et prodiguant les phrases toutes
faites qui se frappent régulièrement à Paris pour donner en pe-
tite monnaie aux sots le sens des grandes idées ou des faits, les
gens du monde le réputèrent homme de goût et de savoir. Entê-
té dans ses opinions aristocratiques, il fut cité comme ayant un
beau caractère. Si, par hasard, il devenait insouciant ou gai
comme il l’était jadis, l’insignifiance et la niaiserie de ses propos
avaient pour les autres des sous-entendus diplomatiques.

– Oh ! il ne dit que ce qu’il veut dire, pensaient de très-
honnêtes gens.
 
Il était aussi bien servi par ses qualités que par ses défauts.
Sa bravoure lui valait une haute réputation militaire que rien ne
démentait, parce qu’il n’avait jamais commandé en chef. Sa fi-
gure mâle et noble exprimait des pensées larges, et sa physio-
nomie n’était une imposture que pour sa femme. En entendant
tout le monde rendre justice à ses talents postiches, le marquis
d’Aiglemont finit par se persuader à lui-même qu’il était un des
hommes les plus remarquables de la cour où, grâce à ses dehors,
il sut plaire, et où ses différentes valeurs furent acceptées sans
protêt. Mais il était modeste au logis, il y sentait instinctivement
la supériorité de sa femme, quelque jeune qu’elle fût ; et, de ce
respect involontaire, naquit un pouvoir occulte que la marquise
se trouva forcée d’accepter, malgré tous ses efforts pour en re-
pousser le fardeau. Conseil de son mari, elle en dirigea les ac-
tions et la fortune. Cette influence contre nature fut pour elle
une espèce d’humiliation et la source de bien des peines qu’elle
ensevelissait dans son cœur. D’abord, son instinct si délicate-
ment féminin lui disait qu’il est bien plus beau d’obéir à un
homme de talent que de conduire un sot, et qu’une jeune
épouse, obligée de penser et d’agir en homme, n’est ni femme ni
homme, abdique toutes les grâces de son sexe en en perdant les
malheurs, et n’acquiert aucun des priviléges que nos lois ont
remis aux plus forts. Son existence cachait une bien amère déri-
sion. N’était-elle pas obligée d’honorer une idole creuse, de pro-
téger son protecteur, pauvre être qui, pour salaire d’un dévoue-
ment continu, lui jetait l’amour égoïste des maris, ne voyait en
elle que la femme, ne daignait ou ne savait pas, injure toute aus-
si profonde, s’inquiéter de ses plaisirs, ni d’où venaient sa tris-
tesse et son dépérissement ? Comme la plupart des maris qui
sentent le joug d’un esprit supérieur, le marquis sauvait son
amour-propre en concluant de la faiblesse physique, à la morale
de Julie qu’il se plaisait à plaindre en demandant compte au
sort de lui avoir donné pour épouse une jeune fille maladive.


Par Philippe96 - Publié dans : Ecrivains - Communauté : Crèative Common - Textes Libre
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Commentaires

Je voudrais vous remercier pour les photos du bébé hérisson ! c'est trop mignon, je n'ai jamais eu l'occasion d'en voir de près ! Bises. eva.
Commentaire n°1 posté par eva+baila le 02/06/2009 à 23h02
MERCI Eva.Il est comme vous le dites très mignon....ce qui est étonnant ce sont ses oreilles....

Bonne soirée ..Bises

http://eva.baila.overblog.com/
Réponse de Philippe96 le 03/06/2009 à 20h09
quelle belle histoire
je suis emue
bonne continuation pour votre site
geraldine de accessoires femme
Commentaire n°2 posté par accessoires femme le 17/06/2009 à 17h01
Nous vous remercions de votre commentaire et vous souhaitons une agréable soirée .

http://www.accessoiresfemme.net
Réponse de Philippe96 le 17/06/2009 à 21h15

PHILIPPE96


 



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