Mardi 2 juin 2009
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Honoré de Balzac - LA FEMME DE TRENTE ANS - LES DEUX RENCONTRES
Partie 2
Un profond silence succéda soudain à ces paroles. Les
spectateurs de cette scène, où tout froissait les sentiments vul-
gaires de la vie sociale, n’osaient se regarder. Tout à coup le
marquis aperçut ses pistolets, en saisit un, l’arma lestement et le
dirigea sur l’étranger. Au bruit que fit la batterie, cet homme se
retourna, jeta son regard calme et perçant sur le général dont le
bras, détendu par une invincible mollesse, retomba lourdement,
et le pistolet coula sur le tapis…
– Ma fille, dit alors le père abattu par cette lutte effroyable,
vous êtes libre. Embrassez votre mère, et elle y consent. Quant à
moi, je ne veux plus ni vous voir ni vous entendre…
– Hélène, dit la mère à la jeune fille, pensez donc que vous
serez dans la misère.
Une espèce de râle, parti de la large poitrine du meurtrier,
attira les regards sur lui. Une expression dédaigneuse était
peinte sur sa figure.
– L’hospitalité que je vous ai donnée me coûte cher, s’écria
le général en se levant. Vous n’avez tué, tout à l’heure, qu’un
vieillard ; ici, vous assassinez toute une famille. Quoi qu’il ar-
rive, il y aura du malheur dans cette maison.
– Et si votre fille est heureuse ? demanda le meurtrier en
regardant fixement le militaire.
– Si elle est heureuse avec vous, répondit le père en faisant
un incroyable effort, je ne la regretterai pas.
Hélène s’agenouilla timidement devant son père, et lui dit
d’une voix caressante : – Ô mon père, je vous aime et vous vé-
nère, que vous me prodiguiez des trésors de votre bonté, ou les
rigueurs de la disgrâce… Mais, je vous en supplie, que vos der-
nières paroles ne soient pas des paroles de colère.
Le général n’osa pas contempler sa fille. En ce moment
l’étranger s’avança, et jetant sur Hélène un sourire où il y avait à
la fois quelque chose d’infernal et de céleste : – Vous qu’un
meurtrier n’épouvante pas, ange de miséricorde, dit-il, venez,
puisque vous persistez à me confier votre destinée.
– Inconcevable ! s’écria le père.
La marquise lança sur sa fille un regard extraordinaire, et
lui ouvrit ses bras. Hélène s’y précipita en pleurant.
– Adieu, dit-elle, adieu, ma mère !
Hélène fit hardiment un signe à l’étranger, qui tressaillit.
Après avoir baisé la main de son père, embrassé précipitam-
ment, mais sans plaisir, Moïna et le petit Abel, elle disparut avec
le meurtrier.
– Par où vont-ils ? s’écria le général en écoutant les pas des
deux fugitifs. – Madame, reprit-il en s’adressant à sa femme, je
crois rêver : cette aventure me cache un mystère. Vous devez le
savoir.
La marquise frissonna.
– Depuis quelque temps, répondit-elle, votre fille était de-
venue extraordinairement romanesque et singulièrement exal-
tée. Malgré mes soins à combattre cette tendance de son carac-
tère…
– Cela n’est pas clair…
Mais, s’imaginant entendre dans le jardin les pas de sa fille
et de l’étranger, le général s’interrompit pour ouvrir précipi-
tamment la croisée.
– Hélène, cria-t-il.
Cette voix se perdit dans la nuit comme une vaine prophé-
tie. En prononçant ce nom, auquel rien ne répondait plus dans
le monde, le général rompit, comme par enchantement, le
charme auquel une puissance diabolique l’avait soumis. Une
sorte d’esprit lui passa sur la face. Il vit clairement la scène qui
venait de se passer, et maudit sa faiblesse qu’il ne comprenait
pas. Un frisson chaud alla de son cœur à sa tête, à ses pieds, il
redevint lui-même, terrible, affamé de vengeance, et poussa un
effroyable cri.
– Au secours ! au secours !…
Il courut aux cordons des sonnettes, les tira de manière à
les briser, après avoir fait retentir des tintements étranges. Tous
ses gens s’éveillèrent en sursaut. Pour lui, criant toujours, il ou-
vrit les fenêtres de la rue, appela les gendarmes, trouva ses pis-
tolets, les tira pour accélérer la marche des cavaliers, le lever de
ses gens et la venue des voisins. Les chiens reconnurent la voix
de leur maître et aboyèrent, les chevaux hennirent et piaffèrent.
Ce fut un tumulte affreux au milieu de cette nuit calme. En des-
cendant par les escaliers pour courir après sa fille, le général vit
ses gens épouvantés qui arrivaient de toutes parts.
– Ma fille ? Hélène est enlevée. Allez dans le jardin ! Gar-
dez la rue ! Ouvrez à la gendarmerie ! À l’assassin !
Aussitôt il brisa par un effort de rage la chaîne qui retenait
le gros chien de garde.
– Hélène ! Hélène ! lui dit-il.
Le chien bondit comme un lion, aboya furieusement et
s’élança dans le jardin si rapidement que le général ne put le
suivre. En ce moment le galop des chevaux retentit dans la rue,
et le général s’empressa d’ouvrir lui-même.
– Brigadier, s’écria-t-il, allez couper la retraite à l’assassin
de monsieur de Mauny. Ils s’en vont par mes jardins. Vite, cer-
nez les chemins de la butte de Picardie, je vais faire une battue
dans toutes les terres, les parcs, les maisons. – Vous autres, dit-
il à ses gens, veillez sur la rue et tenez la ligne depuis la barrière
jusqu’à Versailles. En avant, tous !
Il se saisit d’un fusil que lui apporta son valet de chambre,
et s’élança dans les jardins en criant au chien : – Cherche !
D’affreux aboiements lui répondirent dans le lointain, et il se
dirigea dans la direction d’où les râlements du chien semblaient
venir.
À sept heures du matin, les recherches de la gendarmerie,
du général, de ses gens et des voisins avaient été inutiles. Le
chien n’était pas revenu. Harassé de fatigue, et déjà vieilli par le
chagrin, le marquis rentra dans son salon, désert pour lui,
quoique ses trois autres enfants y fussent.
– Vous avez été bien froide pour votre fille, dit-il en regar-
dant sa femme. – Voilà donc ce qui nous reste d’elle ! ajouta-t-il
en montrant le métier où il voyait une fleur commencée. Elle
était là, tout à l’heure, et maintenant, perdue, perdue !
Il pleura, se cacha la tête dans ses mains, et resta un mo-
ment silencieux, n’osant plus contempler ce salon qui naguère
lui offrait le tableau le plus suave du bonheur domestique. Les
lueurs de l’aurore luttaient avec les lampes expirantes ; les bou-
gies brûlaient leurs festons de papier, tout s’accordait avec le
désespoir de ce père.
– Il faudra détruire ceci, dit-il après un moment de silence
et en montrant le métier. Je ne pourrais plus rien voir de ce qui
nous la rappelle…
La terrible nuit de Noël, pendant laquelle le marquis et sa
femme eurent le malheur de perdre leur fille aînée sans avoir pu
s’opposer à l’étrange domination exercée par son ravisseur invo-
lontaire, fut comme un avis que leur donna la fortune. La faillite
d’un agent de change ruina le marquis. Il hypothéqua les biens
de sa femme pour tenter une spéculation dont les bénéfices de-
vaient restituer à sa famille toute sa première fortune ; mais
cette entreprise acheva de le ruiner. Poussé par son désespoir à
tout tenter, le général s’expatria. Six ans s’étaient écoulés depuis
son départ. Quoique sa famille eût rarement reçu de ses nou-
velles, quelques jours avant la reconnaissance de
l’indépendance des républiques américaines par l’Espagne, il
avait annoncé son retour.
Donc, par une belle matinée, quelques négociants français,
impatients de revenir dans leur patrie avec des richesses ac-
quises au prix de longs travaux et de périlleux voyages entrepris,
soit au Mexique, soit dans la Colombie, se trouvaient à quelques
lieues de Bordeaux, sur un brick espagnol. Un homme, vieilli
par les fatigues ou par le chagrin plus que ne le comportaient
ses années, était appuyé sur le bastingage et paraissait insen-
sible au spectacle qui s’offrait aux regards des passagers groupés
sur le tillac. Échappés aux dangers de la navigation et conviés
par la beauté du jour, tous étaient montés sur le pont comme
pour saluer la terre natale. La plupart d’entre eux voulaient ab-
solument voir, dans le lointain, les phares, les édifices de la Gas-
cogne, la tour de Cordouan, mêlés aux créations fantastiques de
quelques nuages blancs qui s’élevaient à l’horizon. Sans la
frange argentée qui badinait devant le brick, sans le long sillon
rapidement effacé qu’il traçait derrière lui, les voyageurs au-
raient pu se croire immobiles au milieu de l’Océan, tant la mer y
était calme. Le ciel avait une pureté ravissante. La teinte foncée
de sa voûte arrivait, par d’insensibles dégradations, à se con-
fondre avec la couleur des eaux bleuâtres, en marquant le point
de sa réunion par une ligne dont la clarté scintillait aussi vive-
ment que celle des étoiles. Le soleil faisait étinceler des millions
de facettes dans l’immense étendue de la mer, en sorte que les
vastes plaines de l’eau étaient plus lumineuses peut-être que les
campagnes du firmament. Le brick avait toutes ses voiles gon-
flées par un vent d’une merveilleuse douceur, et ces nappes aus-
si blanches que la neige, ces pavillons jaunes flottants, ce dédale
de cordages se dessinaient avec une précision rigoureuse sur le
fond brillant de l’air, du ciel et de l’Océan, sans recevoir d’autres
teintes que celles des ombres projetées par les toiles vaporeuses.
Un beau jour, un vent frais, la vue de la patrie, une mer tran-
quille, un bruissement mélancolique, un joli brick solitaire, glis-
sant sur l’océan comme une femme qui vole à un rendez-vous,
c’était un tableau plein d’harmonies, une scène d’où l’âme hu-
maine pouvait embrasser d’immuables espaces, en partant d’un
point où tout était mouvement. Il y avait une étonnante opposi-
tion de solitude et de vie, de silence et de bruit, sans qu’on pût
savoir où était le bruit et la vie, le néant et le silence ; aussi pas
une voix humaine ne rompait-elle ce charme céleste. Le capi-
taine espagnol, ses matelots, les Français restaient assis ou de-
bout, tous plongés dans une extase religieuse pleine de souve-
nirs. Il y avait de la paresse dans l’air. Les figures épanouies ac-
cusaient un oubli complet des maux passés, et ces hommes se
balançaient sur ce doux navire comme dans un songe d’or. Ce-
pendant, de temps en temps, le vieux passager, appuyé sur le
bastingage, regardait l’horizon avec une sorte d’inquiétude. Il y
avait une défiance du sort écrite dans tous ses traits, et il sem-
blait craindre de ne jamais toucher assez vite la terre de France.
Cet homme était le marquis. La fortune n’avait pas été sourde
aux cris et aux efforts de son désespoir. Après cinq ans de tenta-
tives et de travaux pénibles, il s’était vu possesseur d’une for-
tune considérable. Dans son impatience de revoir son pays et
d’apporter le bonheur à sa famille, il avait suivi l’exemple de
quelques négociants français de la Havane, en s’embarquant
avec eux sur un vaisseau espagnol en charge pour Bordeaux.
Néanmoins son imagination, lassée de prévoir le mal, lui traçait
les images les plus délicieuses de son bonheur passé. En voyant
de loin la ligne brune décrite par la terre, il croyait contempler
sa femme et ses enfants. Il était à sa place, au foyer, et s’y sentait
pressé, caressé. Il se figurait Moïna, belle, grandie, imposante
comme une jeune fille. Quand ce tableau fantastique eut pris
une sorte de réalité, des larmes roulèrent dans ses yeux ; alors,
comme pour cacher son trouble, il regarda l’horizon humide,
opposé à la ligne brumeuse qui annonçait la terre.
– C’est lui, dit-il, il nous suit.
– Qu’est-ce ? s’écria le capitaine espagnol.
– Un vaisseau, reprit à voix basse le général.
– Je l’ai déjà vu hier, répondit le capitaine Gomez. Il con-
templa le Français comme pour l’interroger. – Il nous a toujours
donné la chasse, dit-il alors à l’oreille du général.
– Et je ne sais pas pourquoi il ne nous a jamais rejoints, re-
prit le vieux militaire, car il est meilleur voilier que votre damné
Saint-Ferdinand.
– Il aura eu des avaries, une voie d’eau.
– Il nous gagne, s’écria le Français.
– C’est un corsaire colombien, lui dit à l’oreille le capitaine.
Nous sommes encore à six lieues de terre, et le vent faiblit.
– Il ne marche pas, il vole, comme s’il savait que dans deux
heures sa proie lui aura échappé. Quelle hardiesse !
– Lui ? s’écria le capitaine. Ah ! il ne s’appelle pas l’Othello
sans raison. Il a dernièrement coulé bas une frégate espagnole,
et n’a cependant pas plus de trente canons ! Je n’avais peur que
de lui, car je n’ignorais pas qu’il croisait dans les Antilles… –
Ah ! ah ! reprit-il après une pause pendant laquelle il regarda les
voiles de son vaisseau, le vent s’élève, nous arriverons. Il le faut,
le Parisien serait impitoyable.
– Lui aussi arrive ! répondit le marquis.
L’Othello n’était plus guère qu’à trois lieues. Quoique
l’équipage n’eût pas entendu la conversation du marquis et du
capitaine Gomez, l’apparition de cette voile avait amené la plu-
part des matelots et des passagers vers l’endroit où étaient les
deux interlocuteurs ; mais presque tous, prenant le brick pour
un bâtiment de commerce, le voyaient venir avec intérêt, quand
tout à coup un matelot s’écria dans un langage énergique : – Par
saint Jacques, nous sommes flambés, voici le capitaine parisien.
À ce nom terrible, l’épouvante se répandit dans le brick, et
ce fut une confusion que rien ne saurait exprimer. Le capitaine
espagnol imprima par sa parole une énergie momentanée à ses
matelots ; et, dans ce danger, voulant gagner la terre à quelque
prix que ce fût, il essaya de faire mettre promptement toutes ses
bonnettes hautes et basses, tribord et bâbord, pour présenter au
vent l’entière surface de toile qui garnissait ses vergues. Mais ce
ne fut pas sans de grandes difficultés que les manœuvres
s’accomplirent ; elles manquèrent naturellement de cet en-
semble admirable qui séduit tant dans un vaisseau de guerre.
Quoique l’Othello volât comme une hirondelle, grâce à
l’orientation de ses voiles, il gagnait cependant si peu en appa-
rence, que les malheureux Français se firent une douce illusion.
Tout à coup, au moment où, après des efforts inouïs, le Saint-
Ferdinand prenait un nouvel essor par suite des habiles ma-
nœuvres auxquelles Gomez avait aidé lui-même du geste et de la
voix ; par un faux coup de barre, volontaire sans doute, le timo-
nier mit le brick en travers. Les voiles, frappées de côté par le
vent, fazéièrent alors si brusquement, qu’il vint à masquer en
grand ; les boute-hors se rompirent, et il fut complétement dé-
mané. Une rage inexprimable rendit le capitaine plus blanc que
ses voiles. D’un seul bond, il sauta sur le timonier, et l’atteignit
si furieusement de son poignard, qu’il le manqua ; mais il le
précipita dans la mer ; puis il saisit la barre, et tâcha de remé-
dier au désordre épouvantable qui révolutionnait son brave et
courageux navire. Des larmes de désespoir roulaient dans ses
yeux ; car nous éprouvons plus de chagrin d’une trahison qui
trompe un résultat dû à notre talent, que d’une mort immi-
nente. Mais plus le capitaine jura, moins la besogne se fit. Il tira
lui-même le canon d’alarme, espérant être entendu de la côte.
En ce moment, le corsaire, qui arrivait avec une vitesse désespé-
rante, répondit par un coup de canon dont le boulet vint expirer
à dix toises du Saint Ferdinand.
– Tonnerre ! s’écria le général, comme c’est pointé ! Ils ont
des caronades faites exprès.
– Oh ! celui-là, voyez-vous, quand il parle, il faut se taire,
répondit un matelot. Le Parisien ne craindrait pas un vaisseau
anglais…
– Tout est dit, s’écria dans un accent de désespoir le capi-
taine, qui, ayant braqué sa longue-vue, ne distingua rien du côté
de la terre… Nous sommes encore plus loin de la France que je
ne le croyais.
– Pourquoi vous désoler ? reprit le général. Tous vos pas-
sagers sont Français, ils ont frété votre bâtiment. Ce corsaire est
un Parisien, dites-vous ; hé bien, hissez pavillon blanc, et…
– Et il nous coulera, répondit le capitaine. N’est-il pas, sui-
vant les circonstances, tout ce qu’il faut être quand il veut
s’emparer d’une riche proie ?
– Ah ! si c’est un pirate !
– Pirate ! dit le matelot d’un air farouche. Ah ! il est tou-
jours en règle, ou sait s’y mettre.
– Eh ! bien, s’écria le général en levant les yeux au ciel, ré-
signons-nous. Et il eut encore assez de force pour retenir ses
larmes.
Comme il achevait ces mots, un second coup de canon,
mieux adressé, envoya dans la coque du Saint-Ferdinand un
boulet qui la traversa.
– Mettez en panne, dit le capitaine d’un air triste.
Et le matelot qui avait défendu l’honnêteté du Parisien aida
fort intelligemment à cette manœuvre désespérée. L’équipage
attendit pendant une mortelle demi-heure en proie à la conster-
nation la plus profonde. Le Saint-Ferdinand portait en piastres
quatre millions, qui composaient la fortune de cinq passagers,
et celle du général était de onze cent mille francs. Enfin
l’Othello, qui se trouvait alors à dix portées de fusil, montra dis-
tinctement les gueules menaçantes de douze canons prêts à faire
feu. Il semblait emporté par un vent que le diable soufflait ex-
près pour lui ; mais l’œil d’un marin habile devinait facilement
le secret de cette vitesse. Il suffisait de contempler pendant un
moment l’élancement du brick, sa forme allongée, son étroi-
tesse, la hauteur de sa mâture, la coupe de sa toile, l’admirable
légèreté de son gréement, et l’aisance avec laquelle son monde
de matelots, unis comme un seul homme, ménageaient le par-
fait orientement de la surface blanche présentée par ces voiles.
Tout annonçait une incroyable sécurité de puissance dans cette
svelte créature de bois, aussi rapide, aussi intelligente que l’est
un coursier ou quelque oiseau de proie. L’équipage du corsaire
était silencieux et prêt, en cas de résistance, à dévorer le pauvre
bâtiment marchand, qui, heureusement pour lui, se tint coi,
semblable à un écolier pris en faute par son maître.
– Nous avons des canons ! s’écria le général en serrant la
main du capitaine espagnol.
Ce dernier lança au vieux militaire un regard plein de cou-
rage et de désespoir, en lui disant : – Et des hommes ?
Le marquis regarda l’équipage du Saint-Ferdinand et fris-
sonna. Les quatre négociants étaient pâles, tremblants, tandis
que les matelots, groupés autour d’un des leurs, semblaient se
concerter pour prendre parti sur l’Othello, ils regardaient le cor-
saire avec une curiosité cupide. Le contre-maître, le capitaine et
le marquis échangeaient seuls, en s’examinant de l’œil, des pen-
sées généreuses.
– Ah ! capitaine Gomez, j’ai dit autrefois adieu à mon pays
et à ma famille, le cœur mort d’amertume ; faudra-t-il encore les
quitter au moment où j’apporte la joie et le bonheur à mes en-
fants ? Le général se tourna pour jeter à la mer une larme de
rage, et y aperçut le timonier nageant vers le corsaire.
– Cette fois, répondit le capitaine, vous lui direz sans doute
adieu pour toujours.
Le Français épouvanta l’Espagnol par le coup d’œil stupide
qu’il lui adressa. En ce moment, les deux vaisseaux étaient
presque bord à bord, et à l’aspect de l’équipage ennemi le géné-
ral crut à la fatale prophétie de Gomez. Trois hommes se te-
naient autour de chaque pièce. À voir leur posture athlétique,
leurs traits anguleux, leurs bras nus et nerveux, on les eût pris
pour des statues de bronze. La mort les aurait tués sans les ren-
verser. Les matelots, bien armés, actifs, lestes et vigoureux, res-
taient immobiles. Toutes ces figures énergiques étaient forte-
ment basanées par le soleil, durcies par les travaux. Leurs yeux
brillaient comme autant de pointes de feu, et annonçaient des
intelligences énergiques, des joies infernales. Le profond silence
régnant sur ce tillac, noir d’hommes et de chapeaux, accusait
l’implacable discipline sous laquelle une puissante volonté
courbait ces démons humains. Le chef était au pied du grand
mât, debout, les bras croisés, sans armes ; seulement une hache
se trouvait à ses pieds. Il avait sur la tête, pour se garantir du
soleil, un chapeau de feutre à grands bords, dont l’ombre lui
cachait le visage. Semblables à des chiens couchés devant leurs
maîtres, canonniers, soldats et matelots tournaient alternative-
ment les yeux sur leur capitaine et sur le navire marchand.
Quand les deux bricks se touchèrent, la secousse tira le corsaire
de sa rêverie, et il dit deux mots à l’oreille d’un jeune officier qui
se tenait à deux pas de lui.
– Les grappins d’abordage ! cria le lieutenant.
Et le Saint-Ferdinand fut accroché par l’Othello avec une
promptitude miraculeuse. Suivant les ordres donnés à voix
basse par le corsaire, et répétés par le lieutenant, les hommes
désignés pour chaque service allèrent, comme des séminaristes
marchant à la messe, sur le tillac de la prise lier les mains aux
matelots, aux passagers, et s’emparer des trésors. En un mo-
ment les tonnes pleines de piastres, les vivres et l’équipage du
Saint-Ferdinand furent transportés sur le pont de l’Othello. Le
général se croyait sous la puissance d’un songe, quand il se
trouva les mains liées et jeté sur un ballot comme s’il eût été lui-
même une marchandise. Une conférence avait lieu entre le cor-
saire, son lieutenant et l’un des matelots qui paraissait remplir
les fonctions de contre-maître. Quand la discussion, qui dura
peu, fut terminée, le matelot siffla ses hommes, sur un ordre
qu’il leur donna, ils sautèrent tous sur le Saint-Ferdinand,
grimpèrent dans les cordages, et se mirent à le dépouiller de ses
vergues, de ses voiles, de ses agrès, avec autant de prestesse
qu’un soldat déshabille sur le champ de bataille un camarade
mort dont les souliers et la capote étaient l’objet de sa convoi-
tise.
– Nous sommes perdus, dit froidement au marquis le capi-
taine espagnol qui avait épié de l’œil les gestes des trois chefs
pendant la délibération et les mouvements des matelots qui
procédaient au pillage régulier de son brick.
– Comment ? demanda froidement le général.
– Que voulez-vous qu’ils fassent de nous ? répondit
l’Espagnol. Ils viennent sans doute de reconnaître qu’ils ven-
draient difficilement le Saint-Ferdinand dans les ports de
France ou d’Espagne, et ils vont le couler pour ne pas s’en em-
barrasser. Quant à nous, croyez-vous qu’ils puissent se charger
de notre nourriture lorsqu’ils ne savent dans quel port relâ-
cher ?
À peine le capitaine avait-il achevé ces paroles, que le géné-
ral entendit une horrible clameur suivie du bruit sourd causé
par la chute de plusieurs corps tombant à la mer. Il se retourna,
et ne vit plus que les quatre négociants. Huit canonniers à fi-
gures farouches avaient encore les bras en l’air au moment où le
militaire les regardait avec terreur.
– Quand je vous le disais, lui dit froidement le capitaine
espagnol.
Le marquis se releva brusquement, la mer avait déjà repris
son calme, il ne put même pas voir la place où ses malheureux
compagnons venaient d’être engloutis, ils roulaient en ce mo-
ment, pieds et poings liés, sous les vagues, si déjà les poissons
ne les avaient dévorés. À quelques pas de lui, le perfide timonier
et le matelot du Saint-Ferdinand qui vantait naguère la puis-
sance du capitaine parisien, fraternisaient avec les corsaires, et
leur indiquaient du doigt ceux des marins du brick qu’ils avaient
reconnus dignes d’être incorporés à l’équipage de l’Othello ;
quant aux autres, deux mousses leur attachaient les pieds, mal-
gré d’affreux jurements. Le choix terminé, les huit canonniers
s’emparèrent des condamnés et les lancèrent sans cérémonie à
la mer. Les corsaires regardaient avec une curiosité malicieuse
les différentes manières dont ces hommes tombaient, leurs gri-
maces, leur dernière torture ; mais leurs visages ne trahissaient
ni moquerie, ni étonnement, ni pitié. C’était pour eux un évé-
nement tout simple, auquel ils semblaient accoutumés. Les plus
figés contemplaient de préférence, avec un sourire sombre et
arrêté, les tonneaux pleins de piastres déposés au pied du grand
mât. Le général et le capitaine Gomez, assis sur un ballot, se
consultaient en silence par un regard presque terne. Ils se trou-
vèrent bientôt les seuls qui survécussent à l’équipage du Saint-
Ferdinand. Les sept matelots choisis par les deux espions parmi
les marins espagnols s’étaient déjà joyeusement métamorpho-
sés en Péruviens.
– Quels atroces coquins ! s’écria tout à coup le général chez
qui une loyale et généreuse indignation fit taire et la douleur et
la prudence.
– Ils obéissent à la nécessité, répondit froidement Gomez.
Si vous retrouviez un de ces hommes-là, ne lui passeriez-vous
pas votre épée au travers du corps ?
– Capitaine, dit le lieutenant en se retournant vers
l’Espagnol, le Parisien a entendu parler de vous. Vous êtes, dit-
il, le seul homme qui connaissiez bien les débouquements des
Antilles et les côtes du Brésil. Voulez-vous…
Le capitaine interrompit le jeune lieutenant par une excla-
mation de mépris, et répondit : – Je mourrai en marin, en Es-
pagnol fidèle, en chrétien. Entends-tu ?
– À la mer ! cria le jeune homme.
À cet ordre deux canonniers se saisirent de Gomez.
– Vous êtes des lâches ! s’écria le général en arrêtant les
deux corsaires.
– Mon vieux, lui dit le lieutenant, ne vous emportez pas
trop. Si votre ruban rouge fait quelque impression sur notre ca-
pitaine, moi je m’en moque… Nous allons avoir aussi tout à
l’heure notre petit bout de conversation.
En ce moment un bruit sourd, auquel nulle plainte ne se
mêla, fit comprendre au général que le brave Gomez était mort
en marin.
– Ma fortune ou la mort ! s’écria-t-il dans un effroyable ac-
cès de rage.
– Ah ! vous êtes raisonnable, lui répondit le corsaire en ri-
canant. Maintenant vous êtes sûr d’obtenir quelque chose de
nous…
Puis, sur un signe du lieutenant, deux matelots
s’empressèrent de lier les pieds du Français ; mais ce dernier,
les frappant avec une audace imprévue, tira, par un geste auquel
on ne s’attendait guère, le sabre que le lieutenant avait au côté,
et se mit à en jouer lestement en vieux général de cavalerie qui
savait son métier.
– Ah ! brigands, vous ne jetterez pas à l’eau comme une
huître un ancien troupier de Napoléon.
Des coups de pistolet, tirés presque à bout portant sur le
Français récalcitrant, attirèrent l’attention du Parisien, alors
occupé à surveiller le transport des agrès qu’il ordonnait de
prendre au Saint-Ferdinand. Sans s’émouvoir, il vint saisir par-
derrière le courageux général, l’enleva rapidement, l’entraîna
vers le bord et se disposait à le jeter à l’eau comme un espars de
rebut. En ce moment le général rencontra l’œil fauve du ravis-
seur de sa fille. Le père et le gendre se reconnurent tout à coup.
Le capitaine, imprimant à son élan un mouvement contraire à
celui qu’il lui avait donné, comme si le marquis ne pesait rien,
loin de le précipiter à la mer, le plaça debout près du grand mât.
Un murmure s’éleva sur le tillac ; mais alors le corsaire lança un
seul coup d’œil sur ses gens, et le plus profond silence régna
soudain.
– C’est le père d’Hélène, dit le capitaine d’une voix claire et
ferme. Malheur à qui ne le respecterait pas !
Un hourra d’acclamations joyeuses retentit sur le tillac et
monta vers le ciel comme une prière d’église, comme le premier
cri du Te Deum. Les mousses se balancèrent dans les cordages,
les matelots jetèrent leurs bonnets en l’air, les canonniers trépi-
gnèrent des pieds, chacun s’agita, hurla, siffla, jura.
L’expression fanatique de cette allégresse rendit le général in-
quiet et sombre. Attribuant ce sentiment à quelque horrible
mystère, son premier cri, quand il recouvra la parole, fut : – Ma
fille ! où est-elle ? Le corsaire jeta sur le général un de ces re-
gards profonds qui, sans qu’on en pût deviner la raison, boule-
versaient toujours les âmes les plus intrépides ; il le rendit
muet, à la grande satisfaction des matelots, heureux de voir la
puissance de leur chef s’exercer sur tous les êtres, le conduisit
vers un escalier, le lui fit descendre et l’amena devant la porte
d’une cabine, qu’il poussa vivement en disant : – La voilà.
Puis il disparut en laissant le vieux militaire plongé dans
une sorte de stupeur à l’aspect du tableau qui s’offrit à ses yeux.
En entendant ouvrir la porte de la chambre avec brusquerie,
Hélène s’était levée du divan sur lequel elle reposait ; mais elle
vit le marquis et jeta un cri de surprise. Elle était si changée
qu’il fallait les yeux d’un père pour la reconnaître. Le soleil des
tropiques avait embelli sa blanche figure d’une teinte brune,
d’un coloris merveilleux qui lui donnaient une expression de
poésie ; et il y respirait un air de grandeur, une fermeté majes-
tueuse, un sentiment profond par lequel l’âme la plus grossière
devait être impressionnée. Sa longue et abondante chevelure,
retombant en grosses boucles sur son cou plein de noblesse,
ajoutait encore une image de puissance à la fierté de ce visage.
Dans sa pose, dans son geste, Hélène laissait éclater la cons-
cience qu’elle avait de son pouvoir. Une satisfaction triomphale
enflait légèrement ses narines roses, et son bonheur tranquille
était signé dans tous les développements de sa beauté. Il y avait
tout à la fois en elle je ne sais quelle suavité de vierge et cette
sorte d’orgueil particulier aux bien-aimées. Esclave et souve-
raine, elle voulait obéir parce qu’elle pouvait régner. Elle était
vêtue avec une magnificence pleine de charme et d’élégance. La
mousseline des Indes faisait tous les frais de sa toilette ; mais
son divan et les coussins étaient en cachemire, mais un tapis de
Perse garnissait le plancher de la vaste cabine, mais ses quatre
enfants jouaient à ses pieds en construisant leurs châteaux bi-
zarres avec des colliers de perles, des bijoux précieux, des objets
de prix. Quelques vases en porcelaine de Sèvres, peints par ma-
dame Jaquotot, contenaient des fleurs rares qui embaumaient :
c’était des jasmins du Mexique, des camélias parmi lesquels de
petits oiseaux d’Amérique voltigeaient apprivoisés, et sem-
blaient être des rubis, des saphirs, de l’or animé. Un piano était
fixé dans ce salon, et sur ses murs de bois, tapissés en soie
jaune, on voyait çà et là des tableaux d’une petite dimension,
mais dus aux meilleurs peintres : un coucher de soleil par Gu-
din, se trouvait auprès d’un Terburg ; une Vierge de Raphaël
luttait de poésie avec une esquisse de Girodet, un Gérard Dow
éclipsait un Drolling. Sur une table en laque de Chine se trouvait
une assiette d’or pleine de fruits délicieux. Enfin Hélène sem-
blait être la reine d’un grand empire au milieu du boudoir dans
lequel son amant couronné aurait rassemblé les choses les plus
élégantes de la terre. Les enfants arrêtaient sur leur aïeul des
yeux d’une pénétrante vivacité ; et, habitués qu’ils étaient de
vivre au milieu des combats, des tempêtes et du tumulte, ils res-
semblaient à ces petits Romains curieux de guerre et de sang
que David a peints dans son tableau de Brutus.
– Comment cela est-il possible ? s’écria Hélène en saisis-
sant son père comme pour s’assurer de la réalité de cette vision.
– Hélène !
– Mon père !
Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et l’étreinte du
vieillard ne fut ni la plus forte ni la plus affectueuse.
– Vous étiez sur ce vaisseau ?
– Oui, répondit-il d’un air triste en s’asseyant sur le divan
et regardant les enfants, qui, groupés autour de lui, le considé-
raient avec une attention naïve. J’allais périr sans…
– Sans mon mari, dit-elle en l’interrompant, je devine.
– Ah ! s’écria le général, pourquoi faut-il que je te retrouve
ainsi, mon Hélène, toi que j’ai tant pleurée ! Je devrai donc gé-
mir encore sur ta destinée.
– Pourquoi ? demanda-t-elle en souriant. Ne serez-vous
donc pas content d’apprendre que je suis la femme la plus heu-
reuse de toutes ?
– Heureuse ? s’écria-t-il en faisant un bond de surprise.
– Oui, mon bon père, reprit-elle en s’emparant de ses
mains, les embrassant, les serrant sur son sein palpitant, et
ajoutant à cette cajolerie un air de tête que ses yeux pétillants de
plaisir rendirent encore plus significatif.
– Et comment cela ? demanda-t-il, curieux de connaître la
vie de sa fille et oubliant tout devant cette physionomie resplen-
dissante.
– Écoutez, mon père, répondit-elle, j’ai pour amant, pour
époux, pour serviteur, pour maître, un homme dont l’âme est
aussi vaste que cette mer sans bornes, aussi fertile en douceur
que le ciel, un dieu enfin ! Depuis sept ans, jamais il ne lui est
échappé une parole, un sentiment, un geste, qui pussent pro-
duire une dissonance avec la divine harmonie de ses discours,
de ses caresses et de son amour. Il m’a toujours regardée en
ayant sur les lèvres un sourire ami et dans les veux un rayon de
joie. Là-haut sa voix tonnante domine souvent les hurlements
de la tempête ou le tumulte des combats ; mais ici elle est douce
et mélodieuse comme la musique de Rossini, dont les œuvres
m’arrivent. Tout ce que le caprice d’une femme peut inventer, je
l’obtiens. Mes désirs sont même parfois surpassés. Enfin je
règne sur la mer, et j’y suis obéie comme peut l’être une souve-
raine. – Oh ! heureuse ! reprit-elle en s’interrompant elle-
même, heureuse n’est pas un mot qui puisse exprimer mon
bonheur. J’ai la part de toutes les femmes ! Sentir un amour, un
dévouement immense pour celui qu’on aime, et rencontrer dans
son cœur, à lui, un sentiment infini où l’âme d’une femme se
perd, et toujours ! dites, est-ce un bonheur ? j’ai déjà dévoré
mille existences. Ici je suis seule, ici je commande. Jamais une
créature de mon sexe n’a mis le pied sur ce noble vaisseau, où
Victor est toujours à quelques pas de moi. – Il ne peut pas aller
plus loin de moi que de la poupe à la proue, reprit-elle avec une
fine expression de malice. Sept ans ! un amour qui résiste pen-
dant sept ans à cette perpétuelle joie, à cette épreuve de tous les
instants, est-ce l’amour ? Non ! oh ! non, c’est mieux que tout ce
que je connais de la vie… le langage humain manque pour ex-
primer un bonheur céleste.
Un torrent de larmes s’échappa de ses yeux enflammés. Les
quatre enfants jetèrent alors un cri plaintif, accoururent à elle
comme des poussins à leur mère, et l’aîné frappa le général en le
regardant d’un air menaçant.
– Abel, dit-elle, mon ange, je pleure de joie.
Elle le prit sur ses genoux, l’enfant la caressa familièrement
en passant ses bras autour du cou majestueux d’Hélène, comme
un lionceau qui veut jouer avec sa mère.
– Tu ne t’ennuies pas ? s’écria le général étourdi par la ré-
ponse exaltée de sa fille.
– Si, répondit-elle, à terre quand nous y allons ; et encore
ne quitté-je jamais mon mari.
– Mais tu aimais les fêtes, les bals, la musique !
– La musique, c’est sa voix ; mes fêtes, c’est les parures que
j’invente pour lui. Quand une toilette lui plaît, n’est-ce pas
comme si la terre entière m’admirait ! Voilà seulement pourquoi
je ne jette pas à la mer ces diamants, ces colliers, ces diadèmes
de pierreries, ces richesses, ces fleurs, ces chefs-d’œuvre des arts
qu’il me prodigue en me disant : – Hélène, puisque tu ne vas
pas dans le monde, je veux que le monde vienne à toi.
– Mais sur ce bord il y a des hommes, des hommes auda-
cieux, terribles, dont les passions…
– Je vous comprends, mon père, dit-elle en souriant. Ras-
surez-vous. Jamais impératrice n’a été environnée de plus
d’égards que l’on ne m’en prodigue. Ces gens-là sont supersti-
tieux, ils croient que je suis le génie tutélaire de ce vaisseau, de
leurs entreprises de leurs succès. Mais c’est lui qui est leur dieu !
Un jour, une seule fois, un matelot me manqua de respect… en
paroles, ajouta-t-elle en riant. Avant que Victor eût pu
l’apprendre, les gens de l’équipage le lancèrent à la mer malgré
le pardon que je lui accordais. Ils m’aiment comme leur bon
ange, je les soigne dans leurs maladies, et j’ai eu le bonheur d’en
sauver quelques-uns de la mort en les veillant avec une persévé-
rance de femme. Ces pauvres gens sont à la fois des géants et
des enfants.
– Et quand il y a des combats ?
– J’y suis accoutumée, répondit-elle. Je n’ai tremblé que
pendant le premier… Maintenant mon âme est faite à ce péril, et
même… je suis votre fille, dit-elle, je l’aime…
– Et s’il périssait ?
– Je périrais.
– Et tes enfants ?
– Ils sont fils de l’Océan et du danger, ils partagent la vie de
leurs parents… Notre existence est une, et ne se scinde pas.
Nous vivons tous de la même vie, tous inscrits sur la même
page, portés par le même esquif, nous le savons.
– Tu l’aimes donc à ce point de le préférer à tout ?
– À tout, répéta-t-elle. Mais ne sondons point ce mystère.
Tenez ! ce cher enfant, eh ! bien, c’est encore lui !
Puis, pressant Abel avec une vigueur extraordinaire, elle lui
imprima de dévorants baisers sur les joues, sur les cheveux…
– Mais, s’écria le général, je ne saurais oublier qu’il vient de
faire jeter à la mer neuf personnes.
– Il le fallait sans doute, répondit-elle, car il est humain et
généreux. Il verse le moins de sang possible pour la conserva-
tion et les intérêts du petit monde qu’il protège et de la cause
sacrée qu’il défend. Parlez-lui de ce qui vous paraît mal, et vous
verrez qu’il saura vous faire changer d’avis.
– Et son crime ? dit le général comme s’il se parlait à lui-
même.
– Mais, répliqua-t-elle avec une dignité froide, si c’était une
vertu ? si la justice des hommes n’avait pu le venger ?
– Se venger soi-même ! s’écria le général.
– Et qu’est-ce que l’enfer, demanda-t-elle, si ce n’est une
vengeance éternelle pour quelques fautes d’un jour ?
– Ah ! tu es perdue. Il t’a ensorcelée, pervertie. Tu dérai-
sonnes.
– Restez ici un jour, mon père, et si vous voulez l’écouter, le
regarder, vous l’aimerez.
– Hélène, dit gravement le général, nous sommes à
quelques lieues de la France…
Elle tressaillit, regarda par la croisée de la chambre, mon-
tra la mer déroulant ses immenses savanes d’eau verte.
– Voilà mon pays, répondit-elle en frappant sur le tapis du
bout du pied.
– Mais ne viendras-tu pas voir ta mère, ta sœur, tes frères ?
– Oh ! oui, dit-elle avec des larmes dans la voix, s’il le veut
et s’il peut m’accompagner.
– Tu n’as donc plus rien, Hélène, reprit sévèrement le mili-
taire, ni pays, ni famille ?…
– Je suis sa femme, répliqua-t-elle avec un air de fierté
avec un accent plein de noblesse. – Voici, depuis sept ans, le
premier bonheur qui ne me vienne pas de lui, ajouta-t-elle en
saisissant la main de son père et l’embrassant, voici le premier
reproche que j’aie entendu.
– Et ta conscience ?
– Ma conscience ! mais c’est lui. En ce moment elle tres-
saillit violemment. – Le voici, dit-elle. Même dans un combat,
entre tous les pas, je reconnais son pas sur le tillac.
Et tout à coup une rougeur empourpra ses joues, fit res-
plendir ses traits, briller ses yeux, et son teint devint d’un blanc
mat… Il y avait du bonheur et de l’amour dans ses muscles, dans
ses veines bleues, dans le tressaillement involontaire de toute sa
personne. Ce mouvement de sensitive émut le général. En effet,
un instant après le corsaire entra, vint s’asseoir sur un fauteuil,
s’empara de son fils aîné, et se mit à jouer avec lui. Le silence
régna pendant un moment ; car pendant un moment le général,
plongé dans une rêverie comparable au sentiment vaporeux
d’un rêve, contempla cette élégante cabine, semblable à un nid
d’alcyons, où cette famille voguait sur l’Océan depuis sept an-
nées, entre les cieux et l’onde, sur la foi d’un homme, conduite à
travers les périls de la guerre et des tempêtes, comme un mé-
nage est guidé dans la vie par un chef au sein des malheurs so-
ciaux… Il regardait avec admiration sa fille, image fantastique
d’une déesse marine, suave de beauté, riche de bonheur, et fai-
sant pâlir tous les trésors qui l’entouraient devant les trésors de
son âme, les éclairs de ses yeux et l’indescriptible poésie expri-
mée dans sa personne et autour d’elle. Cette situation offrait
une étrangeté qui le surprenait, une sublimité de passion et de
raisonnement qui confondait les idées vulgaires. Les froides et
étroites combinaisons de la société mouraient devant ce tableau.
Le vieux militaire sentit toutes ces choses, et comprit aussi que
sa fille n’abandonnerait jamais une vie si large, si féconde en
contrastes, remplie par un amour si vrai ; puis, si elle avait une
fois goûté le péril sans en être effrayée, elle ne pouvait plus re-
venir aux petites scènes d’un monde mesquin et borné.
– Vous gêné-je ? demanda le corsaire en rompant le silence
et regardant sa femme.
– Non, lui répondit le général. Hélène m’a tout dit. Je vois
qu’elle est perdue pour nous…
– Non, répliqua vivement le corsaire… Encore quelques
années, et la prescription me permettra de revenir en France.
Quand la conscience est pure, et qu’en froissant vos lois sociales
un homme a obéi…
Il se tut, en dédaignant de se justifier.
– Et comment pouvez-vous, dit le général en
l’interrompant, ne pas avoir des remords pour les nouveaux as-
sassinats qui se sont commis devant mes yeux ?
– Nous n’avons pas de vivres, répliqua tranquillement le
corsaire.
– Mais en débarquant ces hommes sur la côte...
– Ils nous feraient couper la retraite par quelque vaisseau,
et nous n’arriverions pas au Chili.
– Avant que, de France, dit le général en interrompant, ils
aient prévenu l’amirauté d’Espagne…
– Mais la France peut trouver mauvais qu’un homme, en-
core sujet de ses cours d’assises, se soit emparé d’un brick frété
par des Bordelais. D’ailleurs n’avez-vous pas quelquefois tiré,
sur le champ de bataille, plusieurs coups de canon de trop ?
Le général, intimidé par le regard du corsaire, se tut ; et sa
fille le regarda d’un air qui exprimait autant de triomphe que de
mélancolie…
– Général, dit le corsaire d’une voix profonde, je me suis
fait une loi de ne jamais rien distraire du butin. Mais il est hors
de doute que ma part sera plus considérable que ne l’était votre
fortune. Permettez-moi de vous la restituer en autre monnaie…
Il prit dans le tiroir du piano une masse de billets de
banque, ne compta pas les paquets, et présenta un million au
marquis.
– Vous comprenez, reprit-il, que je ne puis pas m’amuser à
regarder les passants sur la route de Bordeaux… Or, à moins
que vous ne soyez séduit par les dangers de notre vie bohé-
mienne, par les scènes de l’Amérique méridionale, par nos nuits
des tropiques, par nos batailles, et par le plaisir de faire triom-
pher le pavillon d’une jeune nation, ou le nom de Simon Bolivar,
il faut nous quitter… Une chaloupe et des hommes dévoués vous
attendent. Espérons une troisième rencontre plus complète-
ment heureuse…
– Victor, je voudrais voir mon père encore un moment, dit
Hélène d’un ton boudeur.
– Dix minutes de plus ou de moins peuvent nous mettre
face à face avec une frégate. Soit ! nous nous amuserons un peu.
Nos gens s’ennuient.
– Oh ! partez, mon père, s’écria la femme du marin. Et por-
tez à ma sœur, à mes frères, à… ma mère, ajouta-t-elle, ces
gages de mon souvenir.
Elle prit une poignée de pierres précieuses, de colliers, de
bijoux, les enveloppa dans un cachemire, et les présenta timi-
dement à son père.
– Et que leur dirai-je de ta part ? demanda-t-il en parais-
sant frappé de l’hésitation que sa fille avait marquée avant de
prononcer le mot de mère.
– Oh ! pouvez-vous douter de mon âme ! Je fais tous les
jours des vœux pour leur bonheur.
– Hélène, reprit le vieillard en la regardant avec attention,
ne dois je plus te revoir ? Ne saurai-je donc jamais à quel motif
ta fuite est due ?
– Ce secret ne m’appartient pas, dit-elle d’un ton grave.
J’aurais le droit de vous l’apprendre, peut-être ne vous le dirais-
je pas encore. J’ai souffert pendant dix ans des maux inouïs…
Elle ne continua pas et tendit à son père les cadeaux qu’elle
destinait à sa famille. Le général, accoutumé par les événements
de la guerre à des idées assez larges en fait de butin, accepta les
présents offerts par sa fille, et se plut à penser que, sous
l’inspiration d’une âme aussi pure, aussi élevée que celle
d’Hélène, le capitaine parisien restait honnête homme en fai-
sant la guerre aux Espagnols. Sa passion pour les braves
l’emporta. Songeant qu’il serait ridicule de se conduire en
prude, il serra vigoureusement la main du corsaire, embrassa
son Hélène, sa seule fille avec cette effusion particulière aux
soldats, et laissa tomber une larme sur ce visage dont la fierté,
dont l’expression mâle lui avaient plus d’une fois souri. Le ma-
rin, fortement ému, lui donna ses enfants à bénir. Enfin, tous se
dirent une dernière fois adieu par un long regard qui ne fut pas
dénué d’attendrissement.
– Soyez toujours heureux ! s’écria le grand-père en
s’élançant sur le tillac.
Sur mer, un singulier spectacle attendait le général. Le
Saint-Ferdinand, livré aux flammes, flambait comme un im-
mense feu de paille. Les matelots, occupés à couler le brick es-
pagnol, s’aperçurent qu’il avait à bord un chargement de rhum,
liqueur qui abondait sur l’Othello, et trouvèrent plaisant
d’allumer un grand bol de punch en pleine mer. C’était un diver-
tissement assez pardonnable à des gens auxquels l’apparente
monotonie de la mer faisait saisir toutes les occasions d’animer
leur vie. En descendant du brick dans la chaloupe du Saint-
Ferdinand, montée par six vigoureux matelots, le général parta-
geait involontairement son attention entre l’incendie du Saint-
Ferdinand et sa fille appuyée sur le corsaire, tous deux debout à
l’arrière de leur navire. En présence de tant de souvenirs, en
voyant la robe blanche d’Hélène qui flottait, légère comme une
voile de plus ; en distinguant sur l’Océan cette belle et grande
figure, assez imposante pour tout dominer, même la mer, il ou-
bliait, avec l’insouciance d’un militaire, qu’il voguait sur la
tombe du brave Gomez. Au-dessus de lui, une immense colonne
de fumée planait comme un nuage brun, et les rayons du soleil,
le perçant çà et là, y jetaient de poétiques lueurs. C’était un se-
cond ciel, un dôme sombre sous lequel brillaient des espèces de
lustres, et au-dessus duquel planait l’azur inaltérable du firma-
ment, qui paraissait mille fois plus beau par cette éphémère op-
position. Les teintes bizarres de cette fumée, tantôt jaune,
blonde, rouge, noire, fondues vaporeusement, couvraient le
vaisseau, qui pétillait, craquait et criait. La flamme sifflait en
mordant les cordages, et courait dans le bâtiment comme une
sédition populaire vole par les rues d’une ville. Le rhum produi-
sait des flammes bleues qui frétillaient, comme si le génie des
mers eût agité cette liqueur furibonde, de même qu’une main
d’étudiant fait mouvoir la joyeuse flamberie d’un punch dans
une orgie. Mais le soleil, plus puissant de lumière, jaloux de
cette lueur insolente, laissait à peine voir dans ses rayons les
couleurs de cet incendie. C’était comme un réseau, comme une
écharpe qui voltigeait au milieu du torrent de ses feux.
L’Othello, saisissait, pour s’enfuir, le peu de vent qu’il pouvait
pincer dans cette direction nouvelle, et s’inclinait tantôt d’un
côté, tantôt de l’autre, comme un cerf-volant balancé dans les
airs. Ce beau brick courait des bordées vers le sud, et, tantôt il se
dérobait aux yeux du général, en disparaissant derrière la co-
lonne droite dont l’ombre se projetait fantastiquement sur les
eaux, et tantôt il se montrait, en se relevant avec grâce et fuyant.
Chaque fois qu’Hélène pouvait apercevoir son père, elle agitait
son mouchoir pour le saluer encore. Bientôt le Saint-Ferdinand
coula, en produisant un bouillonnement aussitôt effacé par
l’Océan. Il ne resta plus alors de toute cette scène qu’un nuage
balancé par la brise. L’Othello était loin ; la chaloupe
s’approchait de terre ; le nuage s’interposa entre cette frêle em-
barcation et le brick. La dernière fois que le général aperçut sa
fille, ce fut à travers une crevasse de cette fumée ondoyante. Vi-
sion prophétique ! Le mouchoir blanc, la robe se détachaient
seuls sur ce fond de bistre. Entre l’eau verte et le ciel bleu, le
brick ne se voyait même pas. Hélène n’était plus qu’un point
imperceptible, une ligne déliée, gracieuse, un ange dans le ciel,
une idée, un souvenir.
Après avoir rétabli sa fortune, le marquis mourut épuisé de
fatigue. Quelques mois après sa mort, en 1833, la marquise fut
obligée de mener Moïna aux eaux des Pyrénées. La capricieuse
enfant voulut voir les beautés de ces montagnes. Elle revint aux
Eaux, et à son retour, il se passa l’horrible scène que voici.
– Mon Dieu, dit Moïna, nous avons bien mal fait, ma mère,
de ne pas rester quelques jours de plus dans les montagnes !
Nous y étions bien mieux qu’ici. Avez-vous entendu les gémis-
sements continuels de ce maudit enfant et les bavardages de
cette malheureuse femme qui parle sans doute en patois ? car je
n’ai pas compris un seul mot de ce qu’elle disait. Quelle espèce
de gens nous a-t-on donnés pour voisins ! Cette nuit est une des
plus affreuses que j’aie passées de ma vie.
– Je n’ai rien entendu, répondit la marquise ; mais, ma
chère enfant, je vais voir l’hôtesse, lui demander la chambre voi-
sine, nous serons seules dans cet appartement, et n’aurons plus
de bruit. Comment te trouves-tu ce matin ? Es-tu fatiguée ?
En disant ces dernières phrases, la marquise s’était levée
pour venir près du lit de Moïna.
– Voyons, lui dit-elle en cherchant la main de sa fille.
– Oh ! laisse-moi, ma mère, répondit Moïna, tu as froid.
À ces mots la jeune fille se roula dans son oreiller par un
mouvement de bouderie, mais si gracieux, qu’il était difficile à
une mère de s’en offenser. En ce moment, une plainte, dont
l’accent doux et prolongé devait déchirer le cœur d’une femme,
retentit dans la chambre voisine.
– Mais si tu as entendu cela pendant toute la nuit, pour-
quoi ne m’as-tu pas éveillée ? nous aurions… Un gémissement
plus profond que tous les autres interrompit la marquise, qui
s’écria : – Il y a là quelqu’un qui se meurt ! Et elle sortit vive-
ment.
– Envoie-moi Pauline ! cria Moïna, je vais m’habiller.
La marquise descendit promptement et trouva l’hôtesse
dans la cour au milieu de quelques personnes qui paraissaient
l’écouter attentivement.
– Madame, vous avez mis près de nous une personne qui
paraît souffrir beaucoup…
– Ah ! ne m’en parlez pas ! s’écria la maîtresse de l’hôtel, je
viens d’envoyer chercher le maire. Figurez-vous que c’est une
femme, une pauvre malheureuse qui y est arrivée hier au soir, à
pied ; elle vient d’Espagne, elle est sans passeport et sans ar-
gent. Elle portait sur son dos un petit enfant qui se meurt. Je
n’ai pas pu me dispenser de la recevoir ici. Ce matin, je suis allée
moi-même la voir ; car hier, quand elle a débarqué ici, elle m’a
fait une peine affreuse. Pauvre petite femme ! elle était couchée
avec son enfant, et tous deux se débattaient contre la mort.
– Madame, m’a-t-elle dit en tirant un anneau d’or de son
doigt, je ne possède plus que cela, prenez-le pour vous payer ; ce
sera suffisant, je ne ferai pas long séjour ici. Pauvre petit ! nous
allons mourir ensemble, qu’elle dit en regardant son enfant. Je
lui ai pris son anneau, je lui ai demandé qui elle était ; mais elle
n’a jamais voulu me dire son nom… Je viens d’envoyer chercher
le médecin et monsieur le maire.
– Mais, s’écria la marquise, donnez-lui tous les secours qui
pourront lui être nécessaires. Mon Dieu ! peut-être est-il encore
temps de la sauver ! Je vous paierai tout ce qu’elle dépensera…
– Ah ! madame, elle a l’air d’être joliment fière, et je ne sais
pas si elle voudra.
– Je vais aller la voir…
Et aussitôt la marquise monta chez l’inconnue sans penser
au mal que sa vue pouvait faire à cette femme dans un moment
où on la disait mourante, car elle était encore en deuil. La mar-
quise pâlit à l’aspect de la mourante. Malgré les horribles souf-
frances qui avaient altéré la belle physionomie d’Hélène, elle
reconnut sa fille aînée. À l’aspect d’une femme vêtue de noir,
Hélène se dressa sur son séant, jeta un cri de terreur, et retomba
lentement sur son lit, lorsque, dans cette femme, elle retrouva
sa mère.
– Ma fille ! dit madame d’Aiglemont, que vous faut-il ?
Pauline !… Moïna !…
– Il ne me faut plus rien, répondit Hélène d’une voix affai-
blie. J’espérais revoir mon père ; mais votre deuil m’annonce…
Elle n’acheva pas ; elle serra son enfant sur son cœur
comme pour le réchauffer, le baisa au front, et lança sur sa mère
un regard où le reproche se lisait encore, quoique tempéré par le
pardon. La marquise ne voulut pas voir ce reproche ; elle oublia
qu’Hélène était un enfant conçu jadis dans les larmes et le dé-
sespoir, l’enfant du devoir, un enfant qui avait été cause de ses
plus grands malheurs ; elle s’avança doucement vers sa fille aî-
née, en se souvenant seulement qu’Hélène la première lui avait
fait connaître les plaisirs de la maternité. Les yeux de la mère
étaient pleins de larmes ; et, en embrassant sa fille, elle s’écria :
– Hélène ! ma fille…
Hélène gardait le silence. Elle venait d’aspirer le dernier
soupir de son dernier enfant.
En ce moment Moïna, Pauline, sa femme de chambre,
l’hôtesse et un médecin entrèrent. La marquise tenait la main
glacée de sa fille dans les siennes, et la contemplait avec un dé-
sespoir vrai. Exaspérée par le malheur, la veuve du marin, qui
venait d’échapper à un naufrage en ne sauvant de toute sa belle
famille qu’un enfant, dit d’une voix horrible à sa mère : – Tout
ceci est votre ouvrage ! si vous eussiez été pour moi ce que…
– Moïna, sortez, sortez tous ! cria madame d’Aiglemont en
étouffant la voix d’Hélène par les éclats de la sienne.
– Par grâce, ma fille, reprit-elle, ne renouvelons pas en ce
moment les tristes combats…
– Je me tairai, répondit Hélène en faisant un effort surna-
turel. Je suis mère, je sais que Moïna ne doit pas… Où est mon
enfant ?
Moïna rentra, poussée par la curiosité.
– Ma sœur, dit cette enfant gâtée, le médecin…
– Tout est inutile, reprit Hélène. Ah ! pourquoi ne suis-je
pas morte à seize ans, quand je voulais me tuer ! Le bonheur ne
se trouve jamais en dehors des lois… Moïna… tu…
Elle mourut en penchant sa tête sur celle de son enfant,
qu’elle avait serré convulsivement.
– Ta sœur voulait sans doute te dire, Moïna, reprit ma-
dame d’Aiglemont, lorsqu’elle fut rentrée dans sa chambre, où
elle fondit en larmes, que le bonheur ne se trouve jamais, pour
une fille, dans une vie romanesque, en dehors des idées reçues,
et, surtout, loin de sa mère.
Par Philippe96
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