Dimanche 10 mai 2009
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Alfred de Musset - LE SECRET DE JAVOTTE
… deux jeunes gens, revenant de la chasse suivaient à che-
val la route de Noisy…
I
L'automne dernier, vers huit heures du soir, deux jeunes
gens revenant de la chasse suivaient à cheval la route de Noisy,
à quelque distance de Luzarches. Derrière eux marchait un pi-
queur menant les chiens. Le soleil se couchait et dorait au loin la
belle forêt de Carenelle, où le feu duc de Bourbon aimait à chas-
ser. Tandis que le plus jeune des deux cavaliers, âgé d'environ
vingt-cinq ans, trottait gaiement sur sa monture, et s'amusait à
sauter les haies, l'autre paraissait distrait et préoccupé. Tantôt il
excitait son cheval et le frappait avec impatience, tantôt il s'arrê-
tait tout à coup et restait au pas en arrière, comme absorbé par
ses pensées. À peine répondait-il aux joyeux discours de son
compagnon, qui, de son côté, le raillait de son silence. En un
mot, il semblait livré à cette rêverie bizarre, particulière aux sa-
vants et aux amoureux, qui sont rarement où ils paraissent être.
Arrivé à un carrefour, il mit pied à terre, et s'avançant au bord
d'un fossé, il ramassa une petite branche de saule qui était en-
foncée dans le sable assez profondément ; il détacha une feuille
de cette branche, et, sans qu'on l'aperçût, la glissa furtivement
dans son sein ; puis, remontant aussitôt à cheval :
« Pierre, dit-il au piqueur, prends le tourne-bride et va-t'en
aux Clignets par le village ; nous rentrerons, mon frère et moi,
par la garenne ; car je vois qu'aujourd'hui Gitana n'est pas sage,
elle me ferait quelque sottise si nous rencontrions dans le che-
min creux quelque troupeau de bestiaux rentrant à la ferme. »
Le piqueur obéit et prit avec ses chiens un sentier tracé
dans les roches. Voyant cela, le jeune Armand de Berville (ainsi
se nommait le moins âgé des deux frères) partit d'un grand éclat
de rire :
« Parbleu ! dit-il, mon cher Tristan, tu es d'une prudence
admirable ce soir. N'as-tu pas peur que Gitana ne soit dévorée
par un mouton ? Mais tu as beau faire ; je parierais que, malgré
toutes tes précautions, cette pauvre bête, d'ordinaire si tran-
quille, va te jouer quelque mauvais tour d'ici à une demi-heure.
– Pourquoi cela ? demanda Tristan d'un ton bref et presque
irrité.
– Mais, apparemment, répondit Armand en se rapprochant
de son frère, parce que nous allons passer devant l'avenue de
Renonval, et que ta jument est sujette à caracoler quand elle
voit la grille. Heureusement, ajouta-t-il en riant, et de plus belle,
que madame de Vernage est là, et que tu trouveras chez elle ton
couvert mis, si Gitana te casse une jambe.
– Mauvaise langue, dit Tristan souriant à son tour un peu à
contre-cœur, qu'est-ce qui pourra donc te déshabituer de tes
méchantes plaisanteries ?
– Je ne plaisante pas du tout, reprit Armand ; et quel mal y
a-t-il à cela ? Elle a de l'esprit, cette marquise ; elle aime le
passe-poil, c'est de son âge. N'as-tu pas l'honneur d'être au ser-
vice du roi dans le régiment des hussards noirs ? Si, d'une autre
part, elle aime aussi la chasse, et si elle trouve que ton cor fait
bon effet au soleil sur ta veste rouge, est-ce que c'est un péché
mortel ?
– Écoute, écervelé, dit Tristan. Que tu badines ainsi entre
nous, si cela te plaît, rien de mieux ; mais pense sérieusement à
ce que tu dis quand il y a un tiers pour l'entendre. Madame de
Vernage est l'amie de notre mère ; sa maison est une des seules
ressources que nous ayons dans le pays pour nous désennuyer
de cette vie monotone qui t'amuse, toi, avocat sans causes, mais
qui me tuerait si je la menais longtemps. La marquise est pres-
que la seule femme parmi nos rares connaissances…
– La plus agréable, ajouta Armand.
– Tant que tu voudras. Tu n'es pas fâché, toi-même, d'aller
à Renonval, lorsqu'on nous y invite. Ce ne serait pas un trait
d'esprit de notre part que de nous brouiller avec ces gens-là, et
c'est ce que tes discours finiront par faire, si tu continues à jaser
au hasard. Tu sais très bien que je n'ai pas plus qu'un autre la
prétention de plaire à madame de Vernage…
– Prends garde à Gitana ! s'écria Armand. Regarde comme
elle dresse les oreilles ; je te dis qu'elle sent la marquise d'une
lieue.
– Trêve de plaisanteries. Retiens ce que je te recommande
et tâche d'y penser sérieusement.
– Je pense, dit Armand, et très sérieusement, que la mar-
quise est très bien en manches plates, et que le noir lui va à
merveille.
– À quel propos cela ?
– À propos de manches. Est-ce que tu te figures qu'on ne
voit rien dans ce monde ? L'autre jour, en causant dans le ba-
teau, est-ce que je ne t'ai pas entendu très clairement dire que le
noir était ta couleur, et cette bonne marquise, sur ce renseigne-
ment, n'a-t-elle pas eu la grâce de monter dans sa chambre en
rentrant, et de redescendre galamment avec la plus noire de
toutes ses robes ?
– Qu'y a-t-il d'étonnant ? n'est-il pas tout simple de chan-
ger de toilette pour dîner ?
– Prends garde à Gitana, te dis-je ; elle est capable de
s'emporter, et de te mener tout droit, malgré toi, à l'écurie de
Renonval. Et la semaine dernière, à la fête, cette même mar-
quise, toujours de noir vêtue, n'a-t-elle pas trouvé naturel de
m'installer dans la grande calèche avec mon chien et monsieur
le curé, pour grimper dans ton tilbury, au risque de montrer sa
jambe ?
– Qu'est-ce que cela prouve ? il fallait bien que l'un de nous
deux subît cette corvée ?
– Oui, mais cet un, c'est toujours moi. Je ne m'en plains
pas, je ne suis pas jaloux ; mais pas plus tard qu'hier, au rendez-
vous de chasse, n'a-t-elle pas imaginé de quitter sa voiture et de
me prendre mon propre cheval, que je lui ai cédé avec un désin-
téressement admirable, pour qu'elle pût galoper dans les bois à
côté de monsieur l'officier ? Plains-toi donc de moi, je suis ta
providence ; au lieu de te renfermer dans tes dénégations, tu me
devrais, honnêtement parlant, ta confiance et tes secrets.
– Quelle confiance veux-tu qu'on ait dans un étourdi tel
que toi, et quels secrets veux-tu que je te dise, s'il n'y a rien de
vrai dans tes contes ?
– Prends garde à Gitana, mon frère.
– Tu m'impatientes avec ton refrain. Et quand il serait vrai
que j'eusse fantaisie d'aller ce soir faire une visite à Renonval,
qu'y aurait-il d'extraordinaire ? Aurais-je besoin d'un prétexte
pour te prier d'y venir avec moi ou de rentrer seul à la maison ?
– Non, certainement ; de même que, si nous venions à ren-
contrer madame de Vernage se promenant devant son avenue, il
n'y aurait non plus rien de surprenant. Le chemin que tu nous
fais prendre est bien le plus long, il est vrai ; mais qu'est-ce que
c'est qu'un quart de lieue de plus ou de moins en comparaison
de l'éternité ? La marquise doit nous avoir entendus sonner du
cor ; il serait bien juste qu'elle prît le frais sur la route, en com-
pagnie de son inévitable adorateur et voisin, M. de la Breton-
nière.
– J'avoue, dit Tristan, bien aise de changer de texte, que ce
M. de la Bretonnière m'ennuie cruellement. Semble-t-il conve-
nable qu'une femme d'autant d'esprit que madame de Vernage
se laisse accaparer par un sot et traîne partout une pareille om-
bre ?
– Il est certain, répondit Armand, que le personnage est
lourd et indigeste. C'est un vrai hobereau, dans la force du
terme, créé et mis au monde pour l'état de voisin. Voisiner est
son lot ; c'est même presque sa science, car il voisine comme
personne ne le fait. Jamais je n'ai vu un homme mieux établi
que lui hors de chez soi. Si on va dîner chez madame de Ver-
nage, il est au bout de la table au milieu des enfants. Il chuchote
avec la gouvernante, il donne de la bouillie au petit ; et remar-
que bien que ce n'est pas un pique-assiette ordinaire et classi-
que, qui se croit obligé de rire si la maîtresse du logis dit un bon
mot ; il serait plutôt disposé, s'il osait, à tout blâmer et tout
contrecarrer. S'il s'agit d'une partie de campagne, jamais il ne
manquera de trouver que le baromètre est à variable. Si quel-
qu'un cite une anecdote, ou parle d'une curiosité, il a vu quelque
chose de bien mieux ; mais il ne daigne pas dire quoi, et se
contente de hocher la tête avec une modestie à le souffleter.
L'assommante créature ! je ne sais pas, en vérité, s'il est possible
de causer un quart d'heure durant avec madame de Vernage,
quand il est là, sans que sa tête inquiète et effarouchée vienne se
placer entre elle et vous. Il n'est certes pas beau, il n'a pas d'es-
prit ; les trois quarts du temps il ne dit mot, et par une faveur
spéciale de la Providence, il trouve moyen, en se taisant, d'être
plus ennuyeux qu'un bavard, rien que par la façon dont il re-
garde parler les autres. Mais que lui importe ? Il ne vit pas, il
assiste à la vie, et tâche de gêner, de décourager et d'impatienter
les vivants. Avec tout cela, la marquise le supporte ; elle a la
charité de l'écouter, de l'encourager ; je crois, ma foi, qu'elle
l'aime et qu'elle ne s'en débarrassera jamais.
– Qu'entends-tu par là ? demanda Tristan, un peu troublé à
ce dernier mot. Crois-tu qu'on puisse aimer un personnage
semblable ?
– Non pas d'amour, reprit Armand avec un air d'indiffé-
rence railleuse. Mais enfin ce pauvre homme n'est pas non plus
un monstre. Il est garçon et fort à l'aise. Il a, comme nous, un
petit castel, une petite meute, et un grand vieux carrosse. Il pos-
sède sur tout autre, près de la marquise, cet incomparable avan-
tage que donnent une habitude de dix ans et une obsession de
tous les jours. Un nouveau venu, un officier en congé, permets-
moi de te le dire tout bas, peut éblouir et plaire en passant ;
mais celui qui est là tous les jours a quinte et quatorze par état,
sans compter l'industrie, comme dit Basile. »
Tandis que les deux frères causaient ainsi, ils avaient laissé
les bois derrière eux et commençaient à entrer dans les vignes.
Déjà ils apercevaient sur le coteau le clocher du village de Re-
nonval.
« Madame de Vernage, continua Armand, a cent belles
qualités ; mais c'est une coquette. Elle passe pour dévote, et elle
a un chapelet bénit accroché à son étagère ; mais elle aime assez
les fleurettes. Ne t'en déplaise, c'est, à mon avis, une femme dif-
ficile à deviner et passablement dangereuse.
– Cela est possible, dit Tristan.
– Et même probable, reprit son frère. Je ne suis pas fâché
que tu le penses comme moi, et je te dirai volontiers à mon
tour : Parlons sérieusement. J'ai depuis longtemps occasion de
la connaître et de l'étudier de près. Toi, tu viens ici pour quel-
ques jours ; tu es un jeune et beau garçon, elle est une belle et
spirituelle femme ; tu ne sais que faire, elle te plaît, tu lui en
contes, et elle te laisse dire. Moi, qui la vois l'hiver comme l'été,
à Paris comme à la campagne, je suis moins confiant, et elle le
sait bien ; c'est pourquoi elle me prend mon cheval et me laisse
en tête-à-tête avec le curé. Ses grands yeux noirs, qu'elle baisse
vers la terre avec une modestie parfois si sévère, savent se rele-
ver vers toi, j'en suis bien sûr, lorsque vous courez la forêt, et je
dois convenir que cette femme a un grand charme. Elle a tourné
la tête, à ma connaissance, à trois ou quatre pauvres petits gar-
çons qui ont failli en perdre l'esprit ; mais veux-tu que je t'ex-
prime ma pensée ? Je te dirai, en style de Scudéry, qu'on pénè-
tre assez facilement jusqu'à l'antichambre de son cœur, mais
que l'appartement est toujours fermé, peut-être parce qu'il n'y a
personne.
– Si tu ne te trompais pas, dit Tristan, ce serait un assez vi-
lain caractère.
– Non pas à son avis : qu'a-t-on à lui reprocher ? Est-ce sa
faute si on devient amoureux d'elle ? Bien qu'elle n'ait guère
plus de trente ans, elle dit à qui veut l'entendre qu'elle a renon-
cé, depuis qu'elle est veuve, aux plaisirs du monde, qu'elle veut
vivre en paix dans sa terre, monter à cheval et prier Dieu. Elle
fait l'aumône et va à confesse ; or, toute femme qui a un confes-
seur, si elle n'est pas sincèrement et véritablement religieuse,
est la pire espèce de coquette que la civilisation ait inventée.
Une femme pareille, sûre d'elle-même, belle encore et jouissant
volontiers des petits privilèges de la beauté, sait composer sans
cesse, non avec sa conscience, mais avec sa prochaine confes-
sion. Aux moments mêmes où elle semble se livrer avec le plus
charmant abandon aux cajoleries qu'elle aime tout bas, elle re-
garde si le bout de son pied est suffisamment caché sous sa
robe, et calcule la place où elle peut laisser prendre, sans péché,
un baiser sur sa mitaine. À quoi bon ? diras-tu. Si la foi lui man-
que, pourquoi ne pas être franchement coquette ? Si elle croit,
pourquoi s'exposer à la tentation ? Parce qu'elle la brave et s'en
amuse. Et, en effet, on ne saurait dire qu'elle soit sincère ni hy-
pocrite ; elle est ainsi et elle plaît ; ses victimes passent et dispa-
raissent. La Bretonnière, le silencieux, restera jusqu'à sa mort,
très probablement, sur le seuil du temple où ce sphynx aux
grands yeux rend ses oracles et respire l'encens. »
Tristan, pendant que son frère parlait, avait arrêté son che-
val. La grille du château de Renonval n'était plus éloignée que
d'une centaine de pas. Devant cette grille, comme Armand
l'avait prévu, madame de Vernage se promenait sur la pelouse ;
mais elle était seule, contre l'ordinaire. Tristan changea tout à
coup de visage.
« Écoute, Armand, dit-il, je t'avoue que je l'aime. Tu es
homme et tu as du cœur ; tu sais aussi bien que moi que devant
la passion il n'y a ni loi ni conseil. Tu n'es pas le premier qui me
parle ainsi d'elle ; on m'a dit tout cela, mais je n'en puis rien
croire. Je suis subjugué par cette femme ; elle est si charmante,
si aimable, si séduisante, quand elle veut…
– Je le sais très bien, dit Armand.
– Non, s'écria Tristan, je ne puis croire qu'avec tant de
grâce, de douceur, de piété, car enfin elle fait l'aumône, comme
tu dis, et remplit ses devoirs ; je ne puis, je ne veux pas croire
qu'avec tous les dehors de la franchise et de la bonté, elle puisse
être telle que tu te l'imagines. Mais il n'importe ; je cherchais un
motif pour te laisser en chemin, et pour rester seul ; j'aime
mieux m'en fier à ta parole. Je vais à Renonval ; retourne aux
Clignets. Si notre bonne mère s'inquiète de ne pas me voir avec
toi, tu lui diras que j'ai perdu la chasse, que mon cheval est ma-
lade, ce que tu voudras. Je ne veux faire qu'une courte visite, et
je reviendrai sur-le-champ.
– Pourquoi ce mystère, s'il en est ainsi ?
– Parce que la marquise elle-même reconnaît que c'est le
plus sage. Les gens du pays sont bavards, sots et importuns
comme trois petites villes ensemble. Garde-moi le secret ; à ce
soir. »
Sans attendre une réponse, Tristan partit au galop.
Demeuré seul, Armand changea de route, et prit un chemin
de traverse qui le menait plus vite chez lui. Ce n'était pas, on le
pense bien, sans déplaisir ni sans une sorte de crainte qu'il
voyait son frère s'éloigner. Jeune d'années, mais déjà mûri par
une précoce expérience du monde, Armand de Berville, avec un
esprit souvent léger en apparence, avait beaucoup de sens et de
raison. Tandis que Tristan, officier distingué dans l'armée, cou-
rait en Algérie les chances de la guerre, et se livrait parfois aux
dangereux écarts d'une imagination vive et passionnée, Armand
restait à la maison et tenait compagnie à sa vieille mère. Tristan
le raillait parfois de ses goûts sédentaires, et l'appelait monsieur
l'abbé, prétendant que, sans la Révolution, il aurait porté la ton-
sure, en sa qualité de cadet ; mais cela ne le fâchait pas. « Va
pour le titre, répondait-il, mais donne-moi le bénéfice. » La ba-
ronne de Berville, la mère, veuve depuis longtemps, habitait le
Marais en hiver, et dans la belle saison la petite terre des Cli-
gnets. Ce n'était pas une maison assez riche pour entretenir un
grand équipage, mais comme les jeunes gens aimaient la chasse
et que la baronne adorait ses enfants, on avait fait venir des fox-
hounds d'Angleterre ; quelques voisins avaient suivi cet exem-
ple ; ces petites meutes réunies formaient de quoi composer des
chasses passables dans les bois qui entouraient la forêt de Care-
nelle. Ainsi s'étaient établies rapidement, entre les habitants des
Clignets et ceux de deux ou trois châteaux des environs, des re-
lations amicales et presque intimes. Madame de Vernage,
comme on vient de le voir, était la reine du canton. Depuis le
sieur de Franconville et le magistrat de Beauvais jusqu'à l'élé-
gant un peu arriéré de Luzarches, tout rendait hommage à la
belle marquise, voire même le curé de Noisy. Renonval était le
rendez-vous de ce qu'il y avait de personnes notables dans l'ar-
rondissement de Pontoise. Toutes étaient d'accord pour vanter,
comme Tristan, la grâce et la bonté de la châtelaine. Personne
ne résistait à l'empire souverain qu'elle exerçait, comme on dit,
sur les cœurs ; et c'est précisément pourquoi Armand était fâché
que son frère ne revînt pas souper avec lui.
Il ne lui fut pas difficile de trouver un prétexte pour justi-
fier cette absence, et de dire à la baronne en rentrant que Tris-
tan s'était arrêté chez un fermier, avec lequel il était en marché
pour un coin de terre. Madame de Berville, qui ne dînait qu'à
neuf heures quand ses enfants allaient à la chasse, afin de pren-
dre son repas en famille, voulut attendre pour se mettre à table
que son fils aîné fut revenu. Armand, mourant de faim et de
soif, comme tout chasseur qui a fait son métier, parut médio-
crement satisfait de ce retard qu'on lui imposait. Peut-être crai-
gnait-il, à part lui, que la visite à Renonval ne se prolongeât plus
longtemps qu'il n'avait été dit. Quoi qu'il en fût, il prit d'abord,
pour se donner un peu de patience, un à-compte sur le dîner,
puis il alla visiter ses chiens et jeter à l'écurie le coup d'œil du
maître, et revint s'étendre sur un canapé, déjà à moitié endormi
par la fatigue de la journée.
La nuit était venue, et le temps s'était mis à l'orage. Ma-
dame de Berville, assise, comme de coutume, devant son métier
à tapisserie, regardait la pendule, puis la fenêtre, où ruisselait la
pluie. Une demi-heure s'écoula lentement, et bientôt vint l'in-
quiétude.
« Que fait donc ton frère ? disait la baronne ; il est impos-
sible qu'à cette heure et par un temps semblable il s'arrête si
longtemps en route ; quelque accident lui sera arrivé : je vais
envoyer à sa rencontre.
– C'est inutile, répondait Armand ; je vous jure qu'il se
porte aussi bien que nous, et peut-être mieux ; car, voyant cette
pluie, il se sera sans doute fait donner à souper dans quelque
cabaret de Noisy, pendant que nous sommes à l'attendre. »
L'orage redoublait, le temps se passait ; de guerre lasse, on
servit le dîner ; mais il fut triste et silencieux. Armand se repro-
chait de laisser ainsi sa mère dans une incertitude cruelle, et qui
lui semblait inutile ; mais il avait donné sa parole. De son côté,
madame de Berville voyait aisément, sur le visage de son fils,
l'inquiétude qui l'agitait ; elle n'en pénétrait pas la cause, mais
l'effet ne lui échappait pas. Habituée à toute la tendresse et aux
confidences même d'Armand, elle sentait que, s'il gardait le si-
lence, c'est qu'il y était obligé. Par quelle raison ? elle l'ignorait,
mais elle respectait cette réserve, tout en ne pouvant s'empêcher
d'en souffrir. Elle levait les yeux vers lui d'un air craintif et
presque suppliant, puis elle écoutait gronder la foudre, et haus-
sait les épaules en soupirant. Ses mains tremblaient, malgré
elle, de l'effort qu'elle faisait pour paraître tranquille. À mesure
que l'heure avançait, Armand se sentait de moins en moins le
courage de tenir sa promesse. Le dîner terminé, il n'osait se le-
ver ; la mère et le fils restèrent longtemps seuls, appuyés sur la
table desservie, et se comprenant sans ouvrir les lèvres.
Vers onze heures, la femme de chambre de la baronne
étant venue apporter les bougeoirs, madame de Berville souhai-
ta le bonsoir à son fils, et se retira dans son appartement pour
dire ses prières accoutumées.
« Que fait-il, en effet, cet étourdi garçon ? se disait Ar-
mand, tout en se débarrassant, pour se mettre au lit, de son atti-
rail de chasseur. Rien de bien inquiétant, cela est probable. Il
fait les yeux doux à madame de Vernage, et subit le silence im-
posant de la Bretonnière. Est-ce bien sûr ? Il me semble qu'à
cette heure-ci la Bretonnière doit être dans son coche, en route
pour aller se coucher. Il est vrai que Tristan est peut-être en
route aussi ; j'en doute, pourtant ; le chemin n'est pas bon, il
pleut bien fort pour monter à cheval. D'une autre part, il y a
d'excellents lits à Renonval, et une marquise si polie peut cer-
tainement offrir un asile à un capitaine surpris par l'orage. Il est
probable, tout bien considéré, que Tristan ne reviendra que de-
main. Cela est fâcheux, pour deux raisons : d'abord cela inquiète
notre mère, et puis, c'est toujours une chose dangereuse que ces
abris trouvés chez une voisine ; il n'y a rien qui porte moins
conseil qu'une nuit passée sous le toit d'une jolie femme, et on
ne dort jamais bien chez les gens dont on rêve. Quelquefois
même, on ne dort pas du tout. Que va-t-il advenir de Tristan s'il
se prend tout de bon pour cette coquette ? Il a du cœur pour
deux, mais tant pis. Elle trouvera aisé de le jouer, trop aisé,
peut-être, c'est là mon espoir. Elle dédaignera d'en agir fausse-
ment envers un si loyal caractère. Mais, après tout, se disait en-
core Armand, en soufflant sur sa bougie, qu'il revienne quand il
voudra, il est beau et brave. Il s'est tiré d'affaire à Constantine, il
s'en tirera à Renonval. »
Il y avait longtemps que toute la maison reposait et que le
silence régnait dans la campagne lorsque le bruit des pas d'un
cheval se fit entendre sur la route. Il était deux heures du ma-
tin ; une voix impérieuse cria qu'on ouvrît, et tandis que le gar-
çon d'écurie levait lourdement, l'une après l'autre, les barres de
fer qui retenaient la grande porte, les chiens se mirent, selon
leur coutume, à pousser de longs gémissements. Armand, qui
dormait de tout son cœur, réveillé en sursaut, vit tout à coup
devant lui son frère tenant un flambeau et enveloppé d'un man-
teau dégouttant de pluie.
« Tu rentres à cette heure-ci ? lui dit-il ; il est bien tard ou
bien matin. »
Tristan s'approcha de lui, lui serra la main, et lui dit avec
l'accent d'une colère presque furieuse :
« Tu avais raison, c'est la dernière des femmes, et je ne la
reverrai de ma vie. »
Après quoi il sortit brusquement.
II
Malgré toutes les questions, toutes les instances que put
faire Armand, Tristan ne voulut donner à son frère aucune ex-
plication des étranges paroles qu'il avait prononcées en ren-
trant. Le lendemain, il annonça à sa mère que ses affaires le for-
çaient d'aller à Paris pour quelques jours, et donna ses ordres en
conséquence ; il avait le dessein de partir le soir même.
« Il faut convenir, disait Armand, que tu en agis avec moi
d'une façon un peu cavalière. Tu me fais la moitié d'une confi-
dence, et tu t'en vas d'un jour à l'autre avec le reste de ton se-
cret. Que veux-tu que je pense de ce départ impromptu ?
– Ce qu'il te plaira, répondit Tristan avec une indifférence
si tranquille qu'elle semblait n'avoir rien d'emprunté, tu ne feras
qu'y perdre ta peine. J'ai eu un mouvement de colère, il est vrai,
pour une bagatelle, une querelle d'amour-propre, une bouderie,
comme tu voudras l'appeler. La Bretonnière m'a ennuyé ; la
marquise était de mauvaise humeur ; l'orage m'a contrarié ; je
suis revenu je ne sais pourquoi, et je t'ai parlé sans savoir ce que
je disais. Je conviendrai bien, si tu veux, qu'il y a un peu de froid
entre la marquise et moi ; mais, à la première occasion, tu nous
verras amis comme devant.
– Tout cela est bel et bon, répliquait Armand, mais tu ne
parlais pas hier par énigme, quand tu m'as dit : « C'est la der-
nière des femmes. » Il n'y a là mauvaise humeur qui tienne.
Quelque chose est arrivé que tu caches.
– Et que veux-tu qu'il me soit arrivé ? » demandait Tristan.
À cette question, Armand baissait la tête, et restait muet ;
car en pareille circonstance, du moment que son frère se taisait,
toute supposition, même faite en plaisantant, pouvait être aisé-
ment blessante.
Vers le milieu de la journée, une calèche découverte entra
dans la cour des Clignets. Un petit homme d'assez mauvaise
tournure, à l'air gauche et endimanché, descendit aussitôt de la
voiture, baissa lui-même le marchepied et présenta la main à
une grande et belle femme, mise simplement et avec goût.
C'était madame de Vernage et la Bretonnière qui venaient faire
visite à la baronne. Tandis qu'ils montaient le perron, où ma-
dame de Berville vint les recevoir, Armand observa le visage de
son frère avec un peu de surprise et beaucoup d'attention. Mais
Tristan le regarda en souriant, comme pour lui dire : « Tu vois
qu'il n'y a rien de nouveau. »
À la tournure aisée que prit la conversation, aux politesses
froides, mais sans nulle contrainte, qu'échangèrent Tristan et la
marquise, il ne semblait pas, en effet, que rien d'extraordinaire
se fût passé la veille. La marquise apportait à madame de Ber-
ville, qui aimait les oiseaux, un nid de rouges-gorges ; la Bre-
tonnière l'avait dans son chapeau. On descendit dans le jardin et
on alla voir la volière. La Bretonnière, bien entendu, donna le
bras à la baronne ; les deux jeunes gens restèrent près de ma-
dame de Vernage. Elle paraissait plus gaie que de coutume ; elle
marchait au hasard de côté et d'autre sans respect pour les buis
de la baronne, et tout en se faisant un bouquet au passage.
« Eh bien ! messieurs, dit-elle, quand chassons-nous ? »
Armand attendait cette question pour entendre Tristan an-
noncer son départ. Il l'annonça effectivement du ton le plus
calme ; mais, en même temps, il fixa sur la marquise un regard
pénétrant, presque dur et offensif. Elle ne parut y faire aucune
attention, et ne lui demanda même pas quand il comptait reve-
nir.
« En ce cas-là, reprit-elle, monsieur Armand, vous serez le
seul représentant des Berville que nous verrons à Renonval ; car
je suppose que nous vous aurons. La Bretonnière dit qu'il a dé-
couvert, avec les lunettes de mon garde, une espèce de cochon
sauvage à qui la barbe vient comme aux oiseaux les plumes…
– Point du tout, dit la Bretonnière, c'est une sorte de truie
chinoise, de couleur noire, appelée tonkin. Lorsque ces animaux
quittent la basse-cour et s'habituent à vivre dans les bois…
– Oui, dit la marquise, ils deviennent farouches, et, à force
de manger du gland, les défenses leur poussent au bout du mu-
seau.
– C'est de toute vérité, répondit la Bretonnière, non pas, il
est vrai, à la première, ni même à la seconde génération ; mais il
suffit que le fait existe, ajouta-t-il d'un air satisfait.
– Sans doute, reprit madame de Vernage, et si un homme
s'avisait de faire comme mesdames les tonkines, de s'installer
dans une forêt, il en résulterait que ses petits-enfants auraient
des cornes sur la tête. Et c'est ce qui prouve, continua-t-elle en
frappant de son bouquet sur la main de Tristan, qu'on a grand
tort de faire le sauvage : cela ne réussit à personne.
– Cela est encore vrai, dit la Bretonnière ; la sauvagerie est
un grand défaut.
– Elle vaut pourtant mieux, répondit Tristan, qu'une cer-
taine espèce de domesticité. »
La Bretonnière ouvrait de grands yeux, ne sachant trop s'il
devait se fâcher.
« Oui, dit madame de Berville à la marquise, vous avez bien
raison. Grondez-moi ce méchant garçon, qui est toujours sur les
grands chemins, et qui veut encore nous quitter ce soir pour
aller à Paris. Défendez-lui donc de partir. »
Madame de Vernage, qui, tout à l'heure, n'avait pas dit un
mot pour essayer de retenir Tristan, se voyant ainsi priée de le
faire, y mit aussitôt toute l'insistance et toute la bonne grâce
dont elle était capable. Elle prit son plus doux regard et son plus
doux sourire pour dire à Tristan qu'il se moquait, qu'il n'avait
point d'affaires à Paris, que la curiosité d'une chasse au tonkin
devait l'emporter sur tout au monde ; qu'enfin elle le priait offi-
ciellement de venir déjeuner le lendemain à Renonval. Tristan
répondait à chacun de ses compliments par un de ces petits sa-
luts insignifiants qu'ont inventés les gens qui ne savent quoi
dire : il était clair que sa patience était mise à une cruelle
épreuve. Madame de Vernage n'attendit pas un refus qu'elle
prévoyait, et, dès qu'elle eut cessé de parler, elle se retourna et
s'occupa d'autre chose, exactement comme si elle eût répété une
comédie et que son rôle eût été fini.
« Que signifie tout cela ? se disait toujours Armand. Quel
est celui qui en veut à l'autre ? Est-ce mon frère ? est-ce la Bre-
tonnière ? Que vient faire ici la marquise ? »
La façon d'être de madame de Vernage était, en effet, diffi-
cile à comprendre. Tantôt elle témoignait à Tristan une froideur
et une indifférence marquées ; tantôt elle paraissait le traiter
avec plus de familiarité et de coquetterie qu'à l'ordinaire. « Cas-
sez-moi donc cette branche-là, lui disait-elle ; cherchez-moi du
muguet. J'ai du monde ce soir, je veux être toute en fleurs ; je
compte mettre une robe botanique, et avoir un jardin sur la
tête. »
Tristan obéissait : il le fallait bien. La marquise se trouva
bientôt avoir une véritable botte de fleurs, mais aucune ne lui
plaisait. « Vous n'êtes pas connaisseur, disait-elle, vous êtes un
mauvais jardinier ; vous brisez tout, et vous croyez bien faire
parce que vous vous piquez les doigts ; mais ce n'est pas cela,
vous ne savez pas choisir. »
En parlant ainsi, elle effeuillait les branches, puis les lais-
sait tomber à terre, et les repoussait du pied en marchant, avec
ce dédain sans souci qui fait quelquefois tant de mal le plus in-
nocemment du monde.
Il y avait au milieu du parc une petite rivière avec un pont
de bois qui était brisé, mais dont il restait encore quelques plan-
ches. La Bretonnière, selon sa manie, déclara qu'il y avait dan-
ger à s'y hasarder, et qu'il fallait revenir par un autre chemin. La
marquise voulut passer, et commençait à prendre les devants,
quand la baronne lui représenta qu'en effet ce pont était ver-
moulu, et qu'elle courait le risque d'une chute assez grave.
« Bah ! dit madame de Vernage. Vous calomniez vos plan-
ches pour faire les honneurs de la profondeur de votre rivière ;
et si je faisais comme Condé, qu'est-ce qu'il arriverait donc ? »
Devant monter à cheval, au retour, elle avait à la main une
cravache. Elle la jeta de l'autre côté de l'eau, dans une petite île :
« Maintenant, messieurs, reprit-elle, voilà mon bâton jeté à l'en-
nemi. Qui de vous ira le chercher ?
– C'est fort imprudent, dit la Bretonnière ; cette cravache
est fort jolie, la pomme en est très bien ciselée.
– Y aura-t-il du moins une récompense honnête ? demanda
Armand.
– Fi donc ! s'écria la marquise. Vous marchandez avec la
gloire ! Et vous, monsieur le hussard, ajouta-t-elle en se tour-
nant vers Tristan, qu'est-ce que vous dites ? passerez-vous ? »
Tristan semblait hésiter, non par crainte du danger ni du
ridicule, mais par un sentiment de répugnance à se voir ainsi
provoqué pour une semblable bagatelle. Il fronça le sourcil et
répondit froidement :
« Non, madame.
– Hélas ! dit madame de Vernage en soupirant, si mon
pauvre Phanor était là, il m'aurait déjà rendu ma cravache. »
La Bretonnière, tâtant le pont avec sa canne, le contemplait
d'un air de réflexion profonde ; appuyée nonchalamment sur la
poutre brisée qui servait de rampe, la marquise s'amusait à faire
plier les planches en se balançant au-dessus de l'eau : elle
s'élança tout à coup, traversa le pont avec une vivacité et une
légèreté charmantes, et se mit à courir dans l'île. Armand avait
voulu la prévenir, mais son frère lui prit le bras, et, se mettant à
marcher à grands pas, l'entraîna à l'écart dans une allée ; là, dès
que les deux jeunes gens furent seuls :
« La patience m'échappe, dit Tristan. J'espère que tu ne me
crois pas assez sot pour me fâcher d'une plaisanterie ; mais cette
plaisanterie a un motif. Sais-tu ce qu'elle vient chercher ici ?
Elle vient me braver, jouer avec ma colère, et voir jusqu'à quel
point j'endurerai son audace ; elle sait ce que signifie son froid
persiflage. Misérable cœur ! méprisable femme, qui, au lieu de
respecter mon silence et de me laisser m'éloigner d'elle en paix,
vient promener ici sa petite vanité, et se faire une sorte de
triomphe d'une discrétion qu'on ne lui doit pas !
– Explique-toi, dit Armand ; qu'y a-t-il ?
– Tu sauras tout, car, aussi bien, tu y es intéressé, puisque
tu es mon frère. Hier au soir, pendant que nous causions sur la
route, et que tu me disais tant de mal de cette femme, je suis
descendu de cheval au carrefour des Roches. Il y avait à terre
une branche de saule, que tu ne m'as pas vu ramasser ; cette
branche de saule, c'était madame de Vernage qui l'avait enfon-
cée dans le sable, en se promenant le matin. Elle riait tout à
l'heure en m'en faisant casser d'autres aux arbres ; mais celle-là
avait un sens : elle voulait dire que la gouvernante et les enfants
de la marquise étaient allés chez son oncle à Beaumont, que la
Bretonnière ne viendrait pas dîner, et que, si je craignais d'éveil-
ler les gens en sortant de Renonval un peu plus tard, je pouvais
laisser mon cheval chez le bonhomme du Héloy.
– Peste ! dit Armand, tout cela dans un brin de saule !
– Oui, et plût à Dieu que j'eusse repoussé du pied ce brin
de saule comme elle vient de le faire pour nos fleurs ! Mais, je te
l'ai dit et tu l'as vu toi-même, je l'aimais, j'étais sous le charme.
Quelle bizarrerie ! Oui ! hier encore je l'adorais ; j'étais tout
amour, j'aurais donné mon sang pour elle, et aujourd'hui…
– Eh bien, aujourd'hui ?
– Écoute ; il faut, pour que tu me comprennes, que tu sa-
ches d'abord une petite aventure qui m'est arrivée l'an passé. Tu
sauras donc qu'au bal de l'Opéra j'ai rencontré une espèce de
grisette, de modiste, je ne sais quoi. Je suis venu à faire sa
connaissance par un hasard assez singulier. Elle était assise à
côté de moi, et je ne faisais nulle attention à elle, lorsque Saint-
Aubin, que tu connais, vint me dire bonsoir. Au même instant,
ma voisine, comme effrayée, cacha sa tête derrière mon épaule ;
elle me dit à l'oreille qu'elle me suppliait de la tirer d'embarras,
de lui donner le bras pour faire un tour de foyer ; je ne pouvais
guère m'y refuser. Je me levai avec elle, et je quittai Saint-
Aubin. Elle me conta là-dessus qu'il était son amant, qu'elle
avait peur de lui, qu'il était jaloux, enfin, qu'elle le fuyait. Je me
trouvais ainsi tout à coup jouer, aux yeux de Saint-Aubin, le rôle
d'un rival heureux ; car il avait reconnu sa grisette, et nous sui-
vait d'un air mécontent. Que te dirai-je ? Il me parut plaisant de
prendre à peu près au sérieux ce rôle que l'occasion m'offrait.
J'emmenai souper la petite fille. Saint-Aubin, le lendemain, vint
me trouver et voulut se fâcher. Je lui ris au nez, et je n'eus pas
de peine à lui faire entendre raison. Il convint de bonne grâce
qu'il n'était guère possible de se couper la gorge pour une de-
moiselle qui se réfugiait au bal masqué pour fuir la jalousie de
son amant. Tout se passa en plaisanterie, et l'affaire fut oubliée ;
tu vois que le mal n'est pas grand.
– Non, certes ; il n'y a là rien de bien grave.
– Voici maintenant ce qui arrive : Saint-Aubin, comme tu
sais, voit quelquefois madame de Vernage. Il est venu ici et à
Renonval. Or, cette nuit, au moment même où la marquise, as-
sise près de moi, écoutait de son grand air de reine toutes les
folies qui me passaient par la tête, et essayait, en souriant, cette
bague qui, grâce au ciel, est encore à mon doigt, sais-tu ce
qu'elle imagine de me dire ? Que cette histoire de bal lui a été
contée, qu'elle la sait de bonne source, que Saint-Aubin adorait
cette grisette, qu'il a été au désespoir de l'avoir perdue, qu'il a
voulu se venger, qu'il m'a demandé raison, que j'ai reculé, et
qu'alors… »
Tristan ne put achever. Pendant quelques minutes les deux
frères marchèrent en silence.
« Qu'as-tu répondu ? dit enfin Armand.
– Je lui ai répondu une chose très simple. Je lui ai dit tout
bonnement : Madame la marquise, un homme qui souffre qu'un
autre homme lève la main sur lui impunément s'appelle un lâ-
che, vous le savez très bien. Mais la femme qui, sachant cela, ou
le croyant, devient la maîtresse de ce lâche, s'appelle aussi d'un
certain nom qu'il est inutile de vous dire. » Là-dessus, j'ai pris
mon chapeau.
« Et elle ne t'a pas retenu ?
– Si fait, elle a d'abord voulu prendre les choses en riant, et
me dire que je me fâchais pour un propos en l'air. Ensuite, elle
m'a demandé pardon de m'avoir offensé sans dessein ; je ne sais
même pas si elle n'a pas essayé de pleurer. À tout cela, je n'ai
rien répliqué, sinon que je n'attachais aucune importance à une
indignité qui ne pouvait m'atteindre, qu'elle était libre de croire
et de penser tout ce que bon lui semblerait, et que je ne me don-
nerais pas la moindre peine pour lui ôter son opinion. « Je suis,
lui ai-je dit, soldat depuis dix ans, mes camarades qui me
connaissent auraient quelque peine à admettre votre conte, et
par conséquent je ne m'en soucie qu'autant qu'il faut pour le
mépriser. »
– Est-ce là réellement ta pensée ?
– Y songes-tu ? Si je pouvais hésiter à savoir ce que j'ai à
faire, c'est précisément parce que je suis soldat que je n'aurais
pas deux partis à prendre. Veux-tu que je laisse une femme sans
cœur plaisanter avec mon honneur, et répéter demain sa misé-
rable histoire à une coquette de son bord, ou à quelqu'un de ces
petits garçons à qui tu prétends qu'elle tourne la tête ? Suppo-
ses-tu que mon nom, le tien, celui de notre mère, puisse devenir
un objet de risée ? Seigneur Dieu ! cela fait frémir !
– Oui, dit Armand, et voilà cependant les petits badinages
pleins de grâce qu'inventent ces dames pour se désennuyer.
Faire d'une niaiserie un roman bien noir, bien scandaleux, voilà
le bon plaisir de leur cervelle creuse. Mais que comptes-tu faire
maintenant ?
– Je compte aller ce soir à Paris. Saint-Aubin est aussi un
soldat ; c'est un brave ; je suis loin de croire, Dieu m'en pré-
serve ! qu'un mot de sa part ait jamais pu donner l'idée de cette
fable fabriquée par quelque femme de chambre ; mais, à coup
sûr, je le ramènerai ici, et il ne lui sera pas plus difficile de dire
tout haut la vérité, qu'il ne me le sera, à moi, de l'entendre. C'est
une démarche fâcheuse, pénible, que je ferai là, sans nul doute ;
c'est une triste chose que d'aller trouver un camarade, et de lui
dire : « On m'accuse d'avoir manqué de cœur. » Mais n'importe,
en pareille circonstance, tout est juste et doit être permis. Je te
le répète, c'est notre nom que je défends, et s'il ne devait pas
sortir de là pur comme de l'or, je m'arracherais moi-même la
croix que je porte. Il faut que la marquise entende Saint-Aubin
lui dire, en ma présence, qu'on lui a répété un sot conte, et que
ceux qui l'ont forgé en ont menti. Mais, une fois cette explica-
tion faite, il faut que la marquise m'entende aussi à mon tour ; il
faut que je lui donne bien discrètement, en termes bien polis, en
tête-à-tête, une leçon qu'elle n'oublie jamais ; je veux avoir le
petit plaisir de lui exprimer nettement ce que je pense de son
orgueil et de sa ridicule pruderie. Je ne prétends pas faire
comme Bussy d'Amboise, qui, après avoir exposé sa vie pour
aller chercher le bouquet de sa maîtresse, le lui jeta à la figure :
je m'y prendrai plus civilement ; mais quand une bonne parole
produit son effet, il importe peu comment elle est dite, et je te
réponds que d'ici à quelque temps, du moins, la marquise sera
moins fière, moins coquette et moins hypocrite.
– Allons rejoindre la compagnie, dit Armand, et ce soir
j'irai avec toi. Je te laisserai faire tout seul, cela va sans dire ;
mais, si tu le permets, je serai dans la coulisse. »
La marquise se disposait à retourner chez elle lorsque les
deux frères reparurent. Elle se doutait vraisemblablement
qu'elle avait été pour quelque chose dans leur conversation,
mais son visage n'en exprimait rien ; jamais, au contraire, elle
n'avait semblé plus calme et plus contente d'elle-même. Ainsi
qu'il a été dit, elle s'en allait à cheval. Tristan, faisant les hon-
neurs de la maison, s'approcha pour lui prendre le pied et la
mettre en selle. Comme elle avait marché sur le sable mouillé,
son brodequin était humide, en sorte que l'empreinte en resta
marquée sur le gant de Tristan. Dès que madame de Vernage fut
partie, Tristan ôta ce gant et le jeta à terre.
« Hier, je l'aurais baisé, » dit-il à son frère.
Le soir venu, les deux jeunes gens prirent la poste ensem-
ble, et allèrent coucher à Paris. Madame de Berville, toujours
inquiète et toujours indulgente, comme une vraie mère qu'elle
était, fit semblant de croire aux raisons qu'ils prétendirent avoir
pour partir. Dès le lendemain matin, comme on le pense bien,
leur premier soin fut d'aller demander M. de Saint-Aubin, capi-
taine de dragons, rue Neuve-Saint-Augustin, à l'hôtel garni où il
logeait habituellement quand il était en congé.
« Dieu veuille que nous le trouvions ! disait Armand. Il est
peut-être en garnison bien loin.
– Quand il serait à Alger, répondait Tristan, il faut qu'il
parle, ou du moins qu'il écrive ; j'y mettrai six mois, s'il le faut,
mais je le trouverai, ou il dira pourquoi. »
Le garçon de l'hôtel était un Anglais, chose fort commode
peut-être pour les sujets de la reine Victoria curieux de visiter
Paris, mais assez gênante pour les Parisiens. À la première pa-
role de Tristan, il répondit par l'exclamation la plus britanni-
que :
« Oh !
– Voilà qui est bien, dit Armand, plus impatient encore que
son frère ; mais M. de Saint-Aubin est-il ici ?
– Oh ! no.
– N'est-ce pas dans cette maison qu'il demeure ?
– Oh ! yes.
– Il est donc sorti ?
– Oh ! no.
– Expliquez-vous. Peut-on lui parler ?
– No, sir, impossible.
– Pourquoi, impossible ?
– Parce qu'il est… Comment dites-vous ?
– Il est malade.
– Oh ! no, il est mort. »
III
Il serait difficile de peindre l'espèce de consternation qui
frappa Tristan et son frère en apprenant la mort de l'homme
qu'ils avaient un si grand désir de retrouver. Ce n'est jamais,
quoi qu'on en dise, une chose indifférente que la mort. On ne la
brave pas sans courage, on ne la voit pas sans horreur, et il est
même douteux qu'un gros héritage puisse rendre vraiment
agréable sa hideuse figure, dans le moment où elle se présente.
Mais quand elle nous enlève subitement quelque bien ou quel-
que espérance, quand elle se mêle de nos affaires et nous prend
dans les mains ce que nous croyons tenir, c'est alors surtout
qu'on sent sa puissance, et que l'homme reste muet devant le
silence éternel.
Saint-Aubin avait été tué en Algérie, dans une razzia. Après
s'être fait raconter, tant bien que mal, par les gens de l'hôtel, les
détails de cet événement, les deux frères reprirent tristement le
chemin de la maison qu'ils habitaient à Paris.
« Que faire maintenant ? dit Tristan ; je croyais n'avoir,
pour sortir d'embarras, qu'un mot à dire à un honnête homme,
et il n'est plus. Pauvre garçon ! je m'en veux à moi-même de ce
qu'un motif d'intérêt personnel se mêle au chagrin que me cause
sa mort. C'était un brave et digne officier ; nous avions bivoua-
qué et trinqué ensemble. Ayez donc trente ans, une vie sans re-
proche, une bonne tête et un sabre au côté, pour aller vous faire
assassiner par un Bédouin en embuscade ! Tout est fini, je ne
songe plus à rien, je ne veux pas m'occuper d'un conte quand j'ai
à pleurer un ami. Que toutes les marquises du monde disent ce
qui leur plaira.
– Ton chagrin est juste, répondit Armand ; je le partage et
je le respecte ; mais, tout en regrettant un ami et en méprisant
une coquette, il ne faut pourtant rien oublier. Le monde est là,
avec ses lois ; il ne voit ni ton dédain ni tes larmes ; il faut lui
répondre dans sa langue, ou, tout au moins, l'obliger à se taire.
– Et que veux-tu que j'imagine ? Où veux-tu que je trouve
un témoin, une preuve quelconque, un être ou une chose qui
puisse parler pour moi ? Tu comprends bien que Saint-Aubin,
lorsqu'il est venu me trouver pour s'expliquer en galant homme
sur une aventure de grisette, n'avait pas amené avec lui tout son
régiment. Les choses se sont passées en tête-à-tête ; si elles eus-
sent dû devenir sérieuses, certes, alors, les témoins seraient là ;
mais nous nous sommes donné une poignée de main, et nous
avons déjeuné ensemble ; nous n'avions que faire d'inviter per-
sonne.
– Mais il n'est guère probable, reprit Armand, que cette
sorte de querelle et de réconciliation soit demeurée tout à fait
secrète. Quelques amis communs ont dû la connaître. Rappelle-
toi, cherche dans les souvenirs.
– Et à quoi bon ? quand même, en cherchant bien, je pour-
rais retrouver quelqu'un qui se souvînt de cette vieille histoire,
ne veux-tu pas que j'aille me faire donner par le premier venu
une espèce d'attestation comme quoi je ne suis pas un poltron ?
Avec Saint-Aubin, je pouvais agir sans crainte ; tout se demande
à un ami. Mais quel rôle jouerais-je, à l'heure qu'il est, en allant
dire à un de nos camarades : « Vous rappelez-vous une petite
fille, un bal, une querelle de l'an passé ? On se moquerait de
moi, et on aurait raison. »
– C'est vrai ; et cependant il est triste de laisser une femme,
et une femme orgueilleuse, vindicative et offensée, tenir impu-
nément de méchants propos.
– Oui, cela est triste plus qu'on ne peut le dire. À une in-
sulte faite par un homme on répond par un coup d'épée. Contre
toute espèce d'injure, publique ou non, … même imprimée, on
peut se défendre ; mais quelle ressource a-t-on contre une ca-
lomnie sourde, répétée dans l'ombre, à voix basse, par une
femme malfaisante qui veut vous nuire ? C'est là le triomphe de
la lâcheté. C'est là qu'une pareille créature, dans toute la perfi-
die du mensonge, dans toute la sécurité de l'impudence, vous
assassine à coups d'épingle ; c'est là qu'elle ment avec tout l'or-
gueil, toute la joie de la faiblesse qui se venge ; c'est là qu'elle
glisse à loisir, dans l'oreille d'un sot qu'elle cajole, une infamie
étudiée, revue et augmentée par l'auteur ; et cette infamie fait
son chemin, cela se répète, se commente, et l'honneur, le bien
du soldat, l'héritage des aïeux, le patrimoine des enfants, est mis
en question pour une telle misère ! »
Tristan parut réfléchir pendant quelque temps, puis il ajou-
ta d'un ton à demi sérieux, à demi plaisant :
« J'ai envie de me battre avec la Bretonnière.
– À propos de quoi ? dit Armand, qui ne put s'empêcher de
rire. Que t'a fait ce pauvre diable dans tout cela ?
– Ce qu'il m'a fait, c'est qu'il est très possible qu'il soit au
courant de mes affaires. Il est assez dans les initiés, et passa-
blement curieux de sa nature ; je ne serais pas du tout surpris
que la marquise le prît pour confident.
– Tu avoueras du moins que ce n'est pas sa faute si on lui
raconte une histoire, et qu'il n'en est pas responsable.
– Bah ! et s'il s'en fait l'éditeur ? Cet homme-là, qui n'est
qu'une mouche du coche, est plus jaloux cent fois de madame de
Vernage que s'il était son mari ; et, en supposant qu'elle lui ré-
cite ce beau roman inventé sur mon compte, crois-tu qu'il
s'amuse à en garder le secret ?
– À la bonne heure, mais encore faudrait-il être sûr d'abord
qu'il en parle, et même, dans ce cas-là, je ne vois guère qu'il
puisse être juste de chercher querelle à quelqu'un parce qu'il
répète ce qu'il a entendu dire. Quelle gloire y aurait-il d'ailleurs
à faire peur à la Bretonnière ? Il ne se battrait certainement pas,
et, franchement, il serait dans son droit.
– Il se battrait. Ce garçon-là me gêne ; il est ennuyeux, il
est de trop dans ce monde.
– En vérité, mon cher Tristan, tu parles comme un homme
qui ne sait à qui s'en prendre. Ne dirait-on pas, à t'entendre, que
tu cherches une affaire d'honneur pour rétablir ta réputation, ou
que tu as besoin d'une balafre pour la montrer à ta maîtresse,
comme un étudiant allemand ?
– Mais, aussi, c'est que je me trouve dans une situation
vraiment intolérable. On m'accuse, on me déshonore, et je n'ai
pas un moyen de me venger ! Si je croyais réellement… »
Les deux jeunes gens passaient en cet instant sur le boule-
vard, devant la boutique d'un bijoutier. Tristan s'arrêta de nou-
veau, tout à coup, pour regarder un bracelet placé dans l'étalage.
« Voilà une chose étrange, dit-il.
– Qu'est-ce que c'est ? veux-tu te battre aussi avec la fille de
comptoir ?
– Non pas, mais tu me conseillais de chercher dans mes
souvenirs. En voici un qui se présente. Tu vois bien ce bracelet
d'or qui, du reste, n'a rien de merveilleux : un serpent avec deux
turquoises. Dans le moment de ma dispute avec Saint-Aubin, il
venait de commander, chez ce même marchand, dans cette bou-
tique, un bracelet comme celui-là, lequel bracelet était destiné à
cette grisette dont il s'occupait, et qui avait failli nous brouiller ;
lorsque, après notre querelle vidée, nous eûmes déjeuné ensem-
ble : « Parbleu, me dit-il en riant, tu viens de m'enlever la reine
de mes pensées à l'instant où je me disposais à lui faire un ca-
deau ; c'était un petit bracelet avec mon nom gravé en dedans ;
mais, ma foi, elle ne l'aura pas. Si tu veux le lui donner, je te le
cède ; puisque tu es le préféré, il faut que tu payes ta bienvenue.
– Faisons mieux, répondis-je ; soyons de moitié dans l'envoi
que tu comptais lui faire. – Tu as raison, reprit-il ; mon nom est
déjà sur la plaque, il faut que le tien y soit gravé aussi, et, en si-
gne de bonne amitié, nous y ferons ajouter la date. » Ainsi fut
dit, ainsi fut fait. La date et les deux noms, écrits sur le bracelet,
furent envoyés à la demoiselle, et doivent actuellement exister
quelque part en la possession de mademoiselle Javotte (c'est le
nom de notre héroïne), à moins qu'elle ne l'ait vendu pour aller
dîner.
– À merveille ! s'écria Armand ; cette preuve que tu cher-
chais est toute trouvée. Il faut maintenant que ce bracelet repa-
raisse. Il faut que la marquise voie les deux signatures, et le jour
bien spécifié. Il faut que mademoiselle Javotte elle-même té-
moigne au besoin de la vérité et de l'identité de la chose. N'en
est-ce pas assez pour prouver clairement que rien de sérieux n'a
pu se passer entre Saint-Aubin et toi ? Certes, deux amis qui,
pour se divertir, font un pareil cadeau à une femme qu'ils se
disputent, ne sont pas bien en colère l'un contre l'autre, et il de-
vient alors évident…
– Oui, tout cela est très bien, dit Tristan ; ta tête va plus
vite que la mienne ; mais pour exécuter cette grande entreprise,
ne vois-tu pas qu'avant de retrouver ce bracelet si précieux, il
faudrait commencer par retrouver Javotte ? Malheureusement
ces deux découvertes semblent également difficiles. Si, d'un cô-
té, la jeune personne est sujette à perdre ses nippes, elle est ca-
pable, d'une autre part, de s'égarer fort elle-même. Chercher,
après un an d'intervalle, une grisette perdue sur le pavé de Pa-
ris, et, dans le tiroir de cette grisette, un gage d'amour fabriqué
en métal, cela me paraît au-dessus de la puissance humaine ;
c'est un rêve impossible à réaliser.
– Pourquoi ? reprit Armand ; essayons toujours. Vois
comme le hasard, de lui-même, te fournit l'indice qu'il te fallait ;
tu avais oublié ce bracelet ; il te le met presque devant les yeux,
ou du moins, il te le rappelle. Tu cherchais un témoin, le voilà, il
est irrécusable ; ce bracelet dit tout, ton amitié pour Saint-
Aubin, son estime pour toi, le peu de gravité de l'affaire. La For-
tune est femme, mon cher ; quand elle fait des avances, il faut
en profiter. Penses-y, tu n'as que ce moyen d'imposer silence à
madame de Vernage ; mademoiselle Javotte et son serpentin
bleu sont ta seule et unique ressource. Paris est grand, c'est vrai,
mais nous avons du temps. Ne le perdons pas ; et d'abord, où
demeurait jadis cette demoiselle ?
– À te dire vrai, je n'en sais plus rien ; c'était, je crois, dans
un passage, une espèce de square, de cité.
– Entrons chez le bijoutier, et questionnons-le. Les mar-
chands ont quelquefois une mémoire incroyable ; ils se sou-
viennent des gens après des années, surtout de ceux qui ne les
payent pas très bien. »
Tristan se laissa conduire par son frère ; tous deux entrè-
rent dans la boutique. Ce n'était pas une chose facile que de
rappeler au marchand un objet de peu de valeur acheté chez lui
il y avait longtemps. Il ne l'avait pourtant pas oublié, à cause de
la singularité des deux noms réunis.
« Je me souviens, en effet, dit-il, d'un petit bracelet que
deux jeunes gens m'ont commandé l'hiver dernier, et je recon-
nais bien monsieur. Mais quant à savoir où ce bracelet a été por-
té, et à qui, je n'en peux rien dire.
– C'était à une demoiselle Javotte, dit Armand, qui devait
demeurer dans un passage.
– Attendez, » reprit le bijoutier. Il ouvrit son livre, le feuil-
leta, réfléchit, se consulta, et finit par dire : « C'est cela même ;
mais ce n'est point le nom de Javotte que je trouve sur mon li-
vre. C'est le nom de madame de Monval, cité Bergère, 4.
– Vous avez raison dit Tristan, elle se faisait appeler ainsi ;
ce nom de Monval m'était sorti de la tête ; peut-être avait-elle le
droit de le porter, car son titre de Javotte n'était, je crois, qu'un
sobriquet. Travaillez-vous encore quelquefois pour elle ; vous a-
t-elle acheté autre chose ?
– Non, monsieur ; elle m'a vendu, au contraire, une chaîne
d'argent cassée qu'elle avait.
– Mais point de bracelet ?
– Non, monsieur.
– Va pour Monval, dit Armand ; grand merci, monsieur. Et
quant à nous, en route pour la cité Bergère.
– Je crois, dit Tristan en quittant le bijoutier, qu'il serait
bon de prendre un fiacre. J'ai quelque peur que madame de
Monval n'ait changé plusieurs fois de domicile, et que notre
course ne soit longue. »
Cette prévision était fondée. La portière de la cité Bergère
apprit aux deux frères que madame de Monval avait déménagé
depuis longtemps, qu'elle s'appelait à présent mademoiselle Du-
rand, ouvrière en robes, et qu'elle demeurait rue Saint-Jacques.
« Est-elle à son aise ? a-t-elle de quoi vivre ? demanda Ar-
mand, poursuivi par la crainte du bracelet vendu.
– Oh ! oui, monsieur, elle fait beaucoup de dépense ; elle
avait ici un logement complet, des meubles d'acajou et une bat-
terie de cuisine. Elle voyait beaucoup de militaires, toutes per-
sonnes décorées et très comme il faut. Elle donnait quelquefois
de très jolis dîners qu'on faisait venir du café Vachette. Tous ces
messieurs étaient bien gais, et il y en avait un qui avait une bien
belle voix ; il chantait comme un vrai artiste de l'Académie. Du
reste, monsieur, il n'y a jamais eu rien à dire sur le compte de
madame de Monval. Elle étudiait aussi pour être artiste ; c'était
moi qui faisais son ménage, et elle ne sortait jamais qu'en cita-
dine.
– Fort bien, dit Armand ; allons rue Saint-Jacques. »
« Mademoiselle Durand ne loge plus ici, répondit la se-
conde portière ; il y a six mois qu'elle s'en est allée, et nous ne
savons guère trop où elle est. Ce ne doit pas être dans un palais,
car elle n'est pas partie en carrosse, et elle n'emportait pas
grand'chose.
– Est-ce qu'elle menait une vie malheureuse ?
– Oh ! mon Dieu, une vie bien pauvre. Elle n'était guère à
l'aise, cette demoiselle. Elle demeurait là au fond de l'allée, sur
la cour, derrière la fruitière. Elle travaillait toute la sainte jour-
née ; elle ne gagnait guère et elle avait bien du mal. Elle allait au
marché le matin, et elle faisait sa soupe elle-même sur un petit
fourneau qu'elle avait. On ne peut pas dire qu'elle manquait de
soin, mais cela sentait toujours les choux dans sa chambre. Il y a
une dame en deuil qui est venue, une de ses tantes, qui l'a em-
menée ; nous croyons qu'elle s'est mise aux sœurs du Bon-
Pasteur. La lingère du coin vous dira peut-être cela : c'était elle
qui l'employait.
– Allons chez la lingère, dit Armand ; mais les choux sont
de mauvais augure. »
Le troisième renseignement recueilli sur Javotte ne fut pas
d'abord plus satisfaisant que les deux premiers. Moyennant une
petite somme que sa famille avait trouvé moyen de fournir, elle
était entrée, en effet, au couvent des sœurs du Bon-Pasteur, et y
avait passé environ trois mois. Comme sa conduite était bonne,
la protection de quelques personnes charitables l'avait fait ad-
mettre par les sœurs, qui lui montraient beaucoup de bonté et
qui n'avaient qu'à se louer de son obéissance. « Malheureuse-
ment, disait la lingère, cette pauvre enfant a une tête si vive qu'il
ne lui est pas possible de rester en place. C'était une grande fa-
veur pour elle que d'avoir été reçue comme pensionnaire par les
religieuses. Tout le monde disait du bien d'elle, et elle remplis-
sait régulièrement ses devoirs de religion, en même temps
qu'elle travaillait très bien, car c'est une bonne ouvrière. Mais
tout d'un coup sa tête est partie ; elle a demandé à s'en aller.
Vous comprenez, monsieur, que dans ce temps-ci un couvent
n'est pas une prison ; on lui a ouvert les portes, et elle s'est en-
volée.
– Et vous ignorez ce qu'elle est devenue ?
– Pas tout à fait, répondit en riant la lingère. Il y a une de
mes demoiselles qui l'a rencontrée au Ranelagh. Elle se fait ap-
peler maintenant Amélina Rosenval. Je crois qu'elle demeure
rue de Bréda, et qu'elle est figurante aux Folies-Dramatiques. »
Tristan commençait à se décourager. « Laissons tout cela,
dit-il à son frère. À la tournure que prennent les choses, nous
n'en aurons jamais fini. Qui sait si mademoiselle Durand, ma-
dame de Monval, madame Rosenval, n'est pas en Chine ou à
Quimper-Corentin ?
– Il faut y aller voir, disait toujours Armand. Nous avons
trop fait pour nous arrêter. Qui te dit que nous ne sommes pas
sur le point de découvrir notre voyageuse ? Ouvrière ou artiste,
nonne ou figurante, je la trouverai. Ne faisons pas comme cet
homme qui avait parié de traverser pieds nus un bassin gelé au
mois de janvier, et qui, arrivé à moitié chemin, trouva que c'était
trop froid et revint sur ses pas. »
Armand avait raison cette fois. Madame Rosenval en per-
sonne fut découverte rue de Bréda ; mais il ne s'agissait plus, à
cette nouvelle adresse, du couvent, ni des choux, ni du Rane-
lagh. De figurante qu'elle était naguère, madame Rosenval était
devenue tout à coup, par la grâce du hasard et d'un ancien pré-
fet, personnage important et protecteur des arts, prima donna
d'un théâtre de province. Elle habitait depuis quelque temps
une assez grande ville du midi de la France, où son talent, nou-
vellement découvert, mais généreusement encouragé, faisait les
délices des connaisseurs du lieu et l'admiration de la garnison.
Elle se trouvait à Paris en passant, pour contracter, si faire se
pouvait, un engagement dans la capitale. On dit aux deux jeunes
gens, il est vrai, qu'on ne savait pas s'ils pourraient être reçus ;
mais ils furent introduits par une femme de chambre dans un
appartement assez riche, d'un goût peu sévère, orné de statuet-
tes, de glaces et de cartons-pâtes, à peu près comme un café. La
maîtresse du lieu était à sa toilette ; elle fit dire qu'on attendît,
et qu'elle allait recevoir M. de Berville.
« À présent, je te laisse, dit Armand à son frère ; tu vois que
nous sommes venus à bout de notre campagne. C'est à toi de
faire le reste ; décide madame Rosenval à te rendre ton brace-
let ; qu'elle l'accompagne d'un mot de sa main qui donne plus de
poids à cette restitution ; reviens armé de cette preuve authenti-
que, et moquons-nous de la marquise. »
Armand sortit sur ces paroles, et Tristan resta seul à se
promener dans le somptueux salon de Javotte. Il y était depuis
un quart d'heure, lorsque la porte de la chambre à coucher s'ou-
vrit. Un gros et grand monsieur, à la démarche grave, à la tête
grisonnante, portant des lunettes, une chaîne, un binocle et des
breloques de montre, le tout en or, s'avança d'un air affable et
majestueux. « Monsieur, dit-il à Tristan, j'apprends que vous
êtes le parent de madame Rosenval. Si vous voulez prendre la
peine d'entrer, elle vous attend dans son cabinet. »
Il fit un léger salut et se retira.
« Peste ! se dit Tristan, il paraît que Javotte voit à présent
meilleure compagnie que dans l'allée de la rue Saint-Jacques. »
Soulevant une portière de soie chamarrée, que lui avait in-
diquée le monsieur aux lunettes d'or, il pénétra dans un boudoir
tendu en mousseline rose, où madame Rosenval, étendue sur un
canapé, le reçut d'un air nonchalant. Comme on ne retrouve
jamais sans plaisir une femme qu'on a aimée, fût-ce Amélina,
fût-ce même Javotte, surtout lorsque l'on s'est donné tant de
peine pour la chercher, Tristan baisa avec empressement la
main fort blanche de son ancienne conquête, puis il prit place à
côté d'elle, et débuta, comme cela se devait, par lui faire ses
compliments sur ce qu'elle était embellie, qu'il la revoyait plus
charmante que jamais, etc… (toutes choses qu'on dit à toute
femme qu'on retrouve, fût-elle devenue plus laide qu'un péché
mortel).
« Permettez-moi, ma chère, ajouta-t-il, de vous féliciter sur
l'heureux changement qui me semble s'être opéré dans vos peti-
tes affaires. Vous êtes logée ici comme un grand seigneur.
– Vous serez donc toujours un mauvais plaisant, monsieur
de Berville ? répondit Javotte ; tout cela est fort simple ; ce n'est
qu'un pied-à-terre ; mais je me fais arranger quelque chose là-
bas, car vous savez que je perche au diable.
– Oui, j'ai appris que vous étiez au théâtre.
– Mon Dieu, oui, je me suis décidée. Vous savez que la
grande musique, la musique sérieuse, a été l'occupation de toute
ma vie. M. le baron, que vous venez de voir, je suppose, sortant
d'ici, et qui est un de mes bons amis, m'a persécutée pour pren-
dre un engagement. Que voulez-vous ! je me suis laissé faire.
Nous jouons toutes sortes de choses, le drame, le vaudeville,
l'opéra.
– On m'a dit cela, reprit Tristan ; mais j'ai à vous parler
d'une affaire assez sérieuse, et, comme votre temps doit être
précieux, trouvez bon que je me hâte de profiter de l'occasion
que j'ai de vous faire mes confidences. Vous souvenez-vous d'un
certain bracelet ?… »
Tout en parlant, Tristan, par distraction, jeta les yeux sur la
cheminée ; la première chose qu'il y remarqua fut la carte de
visite de la Bretonnière, accrochée à la glace.
« Est-ce que vous connaissez ce personnage-là ? demanda-
t-il avec surprise.
– Oui ; c'est un ami du baron ; je le vois de temps en temps,
et je crois même qu'il dîne à la maison aujourd'hui. Mais, de
grâce, continuez donc, je vous en prie, et je vous écoute. »
IV
Il y aurait peut-être pour le philosophe ou pour le psycho-
logue, comme on dit, une curieuse étude à faire sur le chapitre
des distractions. Supposez un homme qui est en train de parler
des choses qui le touchent le plus à la personne dont il ait plus à
craindre ou à espérer, à un avocat, à une femme ou à un minis-
tre. Quel degré d'influence exercera sur lui une épingle qui le
pique au milieu de son discours, une boutonnière qui se déchire,
un voisin qui se met à jouer de la flûte ? Que fera un acteur, ré-
citant une tirade, et apercevant tout à coup un de ses créanciers
dans la salle ? Jusqu'à quel point, enfin, peut-on parler d'une
chose, et en même temps penser à une autre ?
Tristan se trouvait à peu près dans une situation de ce
genre. D'une part, comme il l'avait dit, le temps pressait ; le
monsieur à lunettes d'or pouvait reparaître à tout moment.
D'ailleurs, dans l'oreille d'une femme qui vous écoute, il y a une
mouche qu'il faut prendre au vol ; dès qu'il n'est plus trop tôt
avec elle, presque toujours il est trop tard. Tristan attachait as-
sez de prix à ce qu'il venait demander à Javotte pour y employer
toute son éloquence. Plus la démarche qu'il faisait pouvait sem-
bler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la nécessité de la
terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant
les yeux la carte de la Bretonnière, ses regards ne pouvaient s'en
détacher ; et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se répé-
tait à lui-même : « Je retrouverai donc cet homme-là partout ?
– Enfin, que voulez-vous ? dit Javotte. Vous êtes distrait
comme un poète en couches. »
Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son
motif secret, ni prononcer le nom de la marquise.
« Je ne puis rien vous expliquer, répondit-il. Je ne puis que
vous dire une seule chose, c'est que vous m'obligeriez infiniment
en me rendant le bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous
avons donné, s'il est encore en votre possession.
– Mais qu'est-ce que vous voulez en faire ?
– Rien qui puisse vous inquiéter, je vous en donne ma pa-
role.
– Je vous crois, Berville, vous êtes homme d'honneur. Le
diable m'emporte, je vous crois. »
(Madame Rosenval, dans ses nouvelles grandeurs, avait
conservé quelques expressions qui sentaient encore un peu les
choux.)
« Je suis enchanté, dit Tristan, que vous ayez de moi un si
bon souvenir ; vous n'oubliez pas vos amis.
– Oublier mes amis ! jamais. Vous m'avez vue dans le
monde quand j'étais sans le sou, je me plais à le reconnaître.
J'avais deux paires de bas à jour qui se succédaient l'une à l'au-
tre, et je mangeais la soupe dans une cuillère de bois. Mainte-
nant je dîne dans de l'argent massif, avec un laquais par derrière
et plusieurs dindons par devant ; mais mon cœur est toujours le
même. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous amu-
sions pour de bon ? À présent, je m'ennuie comme un roi… Vous
souvenez-vous d'un jour, … à Montmorency ?… Non, ce n'était
pas vous, je me trompe ; mais c'est égal, c'était charmant. Ah !
les bonnes cerises ! et ces côtelettes de veau que nous avons
mangées chez le père Duval, au Château de la Chasse, pendant
que le vieux coq, ce pauvre Coco, picorait du pain sur la table ! Il
y a eu pourtant deux Anglais assez bêtes pour faire boire de
l'eau-de-vie à ce pauvre animal, et il en est mort. Avez-vous su
cela ? »
Lorsque Javotte parlait ainsi à peu près naturellement,
c'était avec une volubilité extrême ; mais quand ses grands airs
la reprenaient, elle se mettait tout à coup à traîner ses phrases
avec un air de rêverie et de distraction.
« Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse
enrhumée, je me souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se
rattache au passé.
– C'est à merveille, ma chère Amélina ; mais, répondez, de
grâce, à mes questions. Avez-vous conservé ce bracelet ?
– Quel bracelet, Berville ? qu'est-ce que vous voulez dire ?
– Ce bracelet que je vous redemande, et que Saint-Aubin et
moi nous vous avions donné ?
– Fi donc ! redemander un cadeau ! c'est bien peu gentil-
homme, mon cher.
– Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il
s'agit d'un service fort important que vous pouvez me rendre.
Réfléchissez, je vous en conjure, et répondez-moi sérieusement.
Si ce n'est que le bracelet qui vous tient au cœur, je m'engage
bien volontiers à vous en mettre un autre à chaque bras, en
échange de celui dont j'ai besoin.
– C'est fort galant de votre part.
– Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous
parle ici que dans mon intérêt.
– Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de
l'éventail, il faudrait savoir, comme je vous disais, ce que vous
en feriez, de ce bracelet. Je ne peux pas me fier à un homme qui
n'a pas lui-même confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu
vos affaires. Il y a quelque femme, quelque tricherie là-dessous.
Tenez, je parierais que c'est quelque ancienne maîtresse à vous
ou à Saint-Aubin, qui veut me dépouiller de mes ustensiles de
ménage. Il y a quelque brouille, quelque jalousie, quelque mau-
vais propos ; allons, parlez donc.
– S'il faut absolument vous dire mon motif, répondit Tris-
tan, voulant se débarrasser de ces questions, la vérité est que
Saint-Aubin est mort ; nous étions fort liés, vous le savez, et je
désirerais garder ce bracelet où nos deux noms sont écrits en-
semble.
– Bah ! quelle histoire vous me fabriquez là ! Saint-Aubin
est mort ? Depuis quand ?
– Il est mort en Afrique, il y a peu de temps.
– Vrai ? Pauvre garçon ! je l'aimais bien aussi. C'était un
gentil cœur, et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa
beauté rose. « Voilà ma beauté rose, » disait-il. Je trouve ce
nom-là très-joli. Vous rappelez-vous comme il était drôle un
jour que nous étions à Ermenonville, et que nous avions tout
cassé dans l'auberge ? Il ne restait seulement plus une assiette.
Nous avions jeté les chaises par les fenêtres à travers les car-
reaux, et le matin, tout justement, voilà qu'il arrive une grande
longue famille de bons provinciaux qui venaient visiter la na-
ture. Il ne se trouvait plus une tasse pour leur servir leur café au
lait.
– Tête de folle ! dit Tristan ; ne pouvez-vous, une fois par
hasard, faire attention à ce qu'on vous dit ? Avez-vous mon bra-
celet, oui ou non ?
– Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions
faites à bout portant.
– Mais vous avez, je le suppose, un coffre, un tiroir, un en-
droit quelconque à mettre vos bijoux ? Ouvrez-moi ce tiroir ou
ce coffre ; je ne vous en demande pas davantage. »
Javotte sembla un peu réfléchir, se rassit près de Tristan, et
lui prit la main :
« Écoutez, dit-elle, vous concevez que, si ce bracelet vous
est nécessaire, je ne tiens pas à une pareille misère. J'ai de
l'amitié pour vous, Berville ; il n'y a rien que je ne fisse pour
vous obliger. Mais vous comprenez bien aussi que ma position
m'impose des devoirs. Il est possible que, d'un jour à l'autre,
j'entre à l'Opéra, dans les chœurs. Monsieur le baron m'a pro-
mis d'y employer toute son influence. Un ancien préfet, comme
lui, a de l'empire sur les ministres, et M. de la Bretonnière, de
son côté…
– La Bretonnière ! s'écria Tristan impatienté ; et que dian-
tre fait-il ici ? Apparemment qu'il trouve moyen d'être en même
temps à Paris et à la campagne. Il ne nous quitte pas là-bas, et je
le retrouve chez vous !
– Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme
fort distingué que M. de la Bretonnière. Il est vrai qu'il a une
campagne près de la vôtre, et qu'il va souvent chez une per-
sonne que vous connaissez probablement, une marquise, une
comtesse, je ne sais plus son nom.
– Est-ce qu'il vous parle d'elle ? Qu'est-ce que cela veut
dire ?
– Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours,
pas vrai ? Il a son couvert à sa table ; elle s'appelle Vernage, ou
quelque chose comme ça ; on sait ce que c'est, entre nous soit
dit, que les voisins et les voisines… Eh bien ! qu'est-ce que vous
avez donc ?
– Peste soit du fat ! dit Tristan, prenant la carte de la Bre-
tonnière et la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son
fait un de ces jours.
– Oh ! oh ! Berville, vous prenez feu, mon cher. La Vernage
vous touche, je le vois. Eh bien ! tenez, faisons l'échange. Votre
confidence pour mon bracelet.
– Vous l'avez donc, ce bracelet ?
– Vous l'aimez donc, cette marquise ?
– Ne plaisantons pas. L'avez-vous ?
– Non pas, je ne dis pas cela. Je vous répète que ma posi-
tion…
– Belle position ! Vous moquez-vous des gens ? Quand
vous iriez à l'Opéra, et quand vous seriez figurante à vingt sous
par jour…
– Figurante ! s'écria Javotte en colère. Pour qui me prenez-
vous, s'il vous plaît ? Je chanterai dans les chœurs, savez-vous !
– Pas plus que moi ; on vous prêtera un maillot et une to-
que, et vous irez en procession derrière la princesse Isabelle ; ou
bien on vous donnera le dimanche une petite gratification pour
vous enlever au bout d'une poulie dans le ballet de la Sylphide.
Qu'est-ce que vous entendez avec votre position ?
– J'entends et je prétends que, pour rien au monde, je ne
voudrais que monsieur le baron pût voir mon nom mêlé à une
mauvaise affaire. Vous voyez bien que, pour vous recevoir, j'ai
dit que vous étiez mon parent. Je ne sais pas ce que vous ferez
de ce bracelet, moi, et il ne vous plaît pas de me le dire. Mon-
sieur le baron ne m'a jamais connue que sous le nom de ma-
dame de Rosenval ; c'est le nom d'une terre que mon père a ven-
due. J'ai des maîtres, mon cher, j'étudie, et je ne veux rien faire
qui compromette mon avenir. »
Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la
résistance et de l'étrange légèreté de Javotte. Évidemment le
bracelet était là, dans cette chambre peut-être ; mais où le trou-
ver ? Tristan se sentait par moments l'envie de faire comme les
voleurs, et d'employer la menace pour parvenir à son but. Un
peu de douceur et de patience lui semblait pourtant préférable.
« Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fâchons pas. Je crois
fermement à tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en
aucune façon, vous compromettre ; chantez à l'Opéra tant que
vous voudrez, dansez même, si bon vous semble. Mon intention
n'est nullement…
– Danser ! moi qui ai joué Célimène ! oui, mon petit, j'ai
joué Célimène à Belleville, avant de partir pour la province ; et
mon directeur, M. Poupinel, qui a assisté à la représentation,
m'a engagée tout de suite pour les troisièmes Dugazon. J'ai été
ensuite seconde grande première coquette, premier rôle mar-
qué, et forte première chanteuse ; et c'est Brochard lui-même,
qui est ténor léger, qui m'a fait résilier, et Gustave, qui est La-
ruette, a voyagé avec moi en Auvergne. Nous faisions quatre ou
cinq cents francs avec la Tour de Nesle, et Adolphe et Clara ;
nous ne jouions que ces deux pièces-là partout. Si vous croyez
que je vais danser !
– Ne nous fâchons pas, ma belle, je vous en conjure !
– Savez-vous que j'ai joué avec Frédérick ? Oui, j'ai joué
avec Frédérick, en province, au bénéfice d'un homme de lettres.
Il est vrai que je n'avais pas un grand rôle ; je faisais un page
dans Lucrèce Borgia, mais toujours j'ai joué avec Frédérick.
– Je n'en doute pas, vous ne danserez point ; je vous sup-
plie de m'excuser ; mais, ma chère, le temps se passe, et vous
répondez à beaucoup de choses, excepté à ce que je vous de-
mande. Finissons-en, s'il est possible. Dites-moi : voulez-vous
me permettre d'aller à l'instant même chez Fossin, d'y prendre
un bracelet, une chaîne, une bague, ce qui vous amusera, ce qui
pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le rapporter,
selon votre fantaisie ; en échange de quoi vous me renverrez ou
vous me rendrez à moi-même cette bagatelle que je vous de-
mande, et à laquelle vous ne tenez pas sans doute ?
– Qui sait ? dit Javotte d'un ton radouci ; nous autres, nous
tenons à peu de chose ; et je suis comme cela, j'aime mes effets.
– Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et apparemment,
ce n'est pas ce qu'il y a d'écrit dessus qui vous le rend pré-
cieux ? »
La vanité masculine, d'une part, et la coquetterie féminine,
d'une autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent tou-
jours si bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empêcher de
se rapprocher de Javotte en faisant cette question. Il avait en-
touré doucement de son bras la jolie taille de son ancienne
amie, et Javotte, la tête penchée sur son éventail, souriait en
soupirant tout bas, tandis que la moustache du jeune hussard
effleurait déjà ses cheveux blonds ; le souvenir du passé et l'idée
d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le cœur.
« Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout à fait franc. Je suis
bonne fille ; n'ayez pas peur. Dites-moi où ira mon serpentin
bleu.
– Eh bien ! mon enfant, répondit le jeune homme, je vais
tout vous avouer : je suis amoureux.
– Est-elle belle ?
– Vous êtes plus jolie ; elle est jalouse, elle veut ce bracelet ;
il lui est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aimée…
– Menteur !
– Non, c'est la vérité ; vous étiez, ma chère, vous êtes en-
core si parfaitement gentille, fraîche et coquette, une petite
fleur ; vos dents ont l'air de perles tombées dans une rose ; vos
yeux, votre pied…
– Eh bien ! dit Javotte, soupirant toujours.
– Eh bien ! reprit Tristan, et notre bracelet ? Javotte se
préparait peut-être à répondre de sa voix la plus tendre : « Eh
bien ! mon ami, allez chez Fossin, » lorsqu'elle s'écria tout à
coup :
« Prenez garde, vous m'égratignez ! »
La carte de visite de la Bretonnière était encore dans la
main de Tristan, et le coin du carton corné avait, en effet, touché
l'épaule de madame Rosenval. Au même instant on frappa dou-
cement à la porte ; la tapisserie se souleva, et la Bretonnière lui-
même entra dans la chambre.
« Pardieu ! monsieur, s'écria Tristan, ne pouvant contenir
un mouvement de dépit, vous arrivez comme mars en carême.
– Comme mars en toute saison, dit la Bretonnière, enchan-
té de son calembour.
– On pourrait voir cela, reprit Tristan.
– Quand il vous plaira, dit la Bretonnière.
– Demain vous aurez de mes nouvelles. »
Tristan se leva, prit Javotte à part : « Je compte sur vous,
n'est-ce pas ? lui dit-il à voix basse ; dans une heure, j'enverrai
ici. »
Puis il sortit, sans plus de façon, en répétant encore : « À
demain ! »
« Que veut dire cela ? demanda Javotte.
– Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière. »
V
Armand, comme on le pense bien, avait attendu impa-
tiemment le retour de son frère, afin d'apprendre le résultat de
l'entretien avec Javotte. Tristan rentra chez lui tout joyeux.
« Victoire ! mon cher, s'écria-t-il ; nous avons gagné la ba-
taille, et mieux encore, car nous aurons demain tous les plaisirs
du monde à la fois.
– Bah ! dit Armand ; qu'y a-t-il donc ? tu as un air de gaieté
qui fait plaisir à voir.
– Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte a hésité ;
elle a bavardé ; elle m'a fait des discours à dormir debout ; mais
enfin elle cédera, j'en suis certain ; je compte sur elle. Ce soir,
nous aurons mon bracelet, et demain matin, pour nous dis-
traire, nous nous battrons avec la Bretonnière.
– Encore ce pauvre homme ! Tu lui en veux donc beau-
coup ?
– Non, en vérité, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai
rencontré, je l'ai envoyé promener, je lui donnerai un coup
d'épée, et je lui pardonne.
– Où l'as-tu donc vu ? chez ta belle ?
– Eh, mon Dieu ! oui ; ne faut-il pas que ce monsieur-là se
fourre partout ?
– Et comment la querelle est-elle venue ?
– Il n'y a pas de querelle ; deux mots, te dis-je, une misère ;
nous en causerons. Commençons maintenant par aller chez
Fossin acheter quelque chose pour Javotte, avec qui je suis
convenu d'un échange ; car on ne donne rien pour rien quand
on s'appelle Javotte, et même sans cela.
– Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que tu sois
parvenu à ton but et que tu aies de quoi confondre ta marquise.
Mais, chemin faisant, mon cher ami, réfléchissons, je t'en prie,
sur la seconde partie de ta vengeance projetée. Elle me semble
plus qu'étrange.
– Trêve de mots, dit Tristan, c'est un point résolu. Que j'aie
tort ou raison, n'importe : nous pouvions ce matin discuter là-
dessus ; à présent le vin est tiré, il faut le boire.
– Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te répéter que je
ne conçois pas comment un homme comme toi, un militaire,
reconnu pour brave, peut trouver du plaisir à ces duels sans mo-
tif, ces affaires d'enfant, ces bravades d'écolier, qui ont peut-être
été à la mode, mais dont tout le monde se moque aujourd'hui.
Les querelles de parti, les duels de cocarde peuvent se com-
prendre dans les crises politiques. Il peut sembler plaisant à un
républicain de ferrailler avec un royaliste, uniquement parce
qu'ils se rencontrent : les passions sont en jeu, et tout peut s'ex-
cuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blâme. Si ton projet est
sérieux, je n'hésite pas à te dire qu'en pareil cas je refuserais de
servir de témoin à mon meilleur ami.
– Je ne te demande pas de m'en servir, mais de te taire ; al-
lons chez Fossin.
– Allons où tu voudras, je n'en démordrai pas. Prendre en
grippe un homme importun, cela arrive à tout le monde : le fuir
ou s'en railler, passe encore ; mais vouloir le tuer, c'est horrible.
– Je te dis que je ne le tuerai pas ; je te le promets, je m'y
engage. Un petit coup d'épée, voilà tout. Je veux mettre en
écharpe le bras du cavalier servant de la marquise, en même
temps que je lui offrirai humblement, à elle, le bracelet de ma
grisette.
– Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver
ton honneur, qu'as-tu à faire du bracelet ? Si le bracelet te suffit,
qu'as-tu à faire de cette querelle ? M'aimes-tu un peu ? cela ne
sera pas.
– Je t'aime beaucoup, mais cela sera. »
En parlant ainsi, les deux frères arrivèrent chez Fossin.
Tristan, ne voulant pas que Javotte pût se repentir de son mar-
ché, choisit pour elle une jolie châtelaine qu'il fit envelopper
avec soin, ayant dessein de la porter lui-même et d'attendre la
réponse, s'il n'était pas reçu. Armand, ayant autre chose en tête
et voyant son frère plus joyeux encore à l'idée de revenir promp-
tement avec le bracelet en question, ne lui proposa pas de l'ac-
compagner. Il fut convenu qu'ils se retrouveraient le soir.
Au moment où ils allaient se séparer, la roue d'une calèche
découverte, courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir
de la rue Richelieu. Une livrée bizarre, qui attirait les yeux, fit
retourner les passants. Dans cette voiture était madame de Ver-
nage, seule, nonchalamment étendue. Elle aperçut les deux jeu-
nes gens, et les salua d'un petit signe de tête, avec une indolence
protectrice.
« Ah ! dit Tristan, pâlissant malgré lui, il paraît que l'en-
nemi est venu observer la place. Elle a renoncé à sa fameuse
chasse, cette belle dame, pour faire un tour aux Champs-Élysées
et respirer la poussière de Paris. Qu'elle aille en paix ! elle arrive
à point. Je suis vraiment flatté de la voir ici. Si j'étais un fat, je
croirais qu'elle vient savoir de mes nouvelles. Mais point du
tout ; regarde avec quel laisser-aller aristocratique, supérieur
même à celui de Javotte, elle a daigné nous remarquer. Gageons
qu'elle ne sait ce qu'elle vient faire ; ces femmes-là cherchent le
danger, comme les papillons la lumière. Que son sommeil de ce
soir lui soit léger ! Je me présenterai demain à son petit lever, et
nous en aurons des nouvelles. Je me fais une véritable fête de
vaincre un tel orgueil avec de telles armes. Si elle savait que j'ai
là, dans mes mains, un petit cadeau pour une petite fille,
moyennant quoi je suis en droit de lui dire : « Vos belles lèvres
en ont menti et vos baisers sentent la calomnie ; » que dirait-
elle ? Elle serait peut-être moins superbe, non pas moins belle…
Adieu, mon cher, à ce soir ! »
Si Armand n'avait pas plus longuement insisté pour dis-
suader son frère de se battre, ce n'était pas qu'il crût impossible
de l'en empêcher ; mais il le savait trop violent, surtout dans un
moment pareil, pour essayer de le convaincre par la raison ; il
aimait mieux prendre un autre moyen. La Bretonnière, qu'il
connaissait de longue main, lui paraissait avoir un caractère
plus calme et plus facile à aborder : il l'avait vu chasser pru-
demment. Il alla le trouver sur-le-champ, résolu à voir si de ce
côté il n'y aurait pas plus de chances de réconciliation. La Bre-
tonnière était seul, dans sa chambre, entouré de liasses de pa-
piers, comme un homme qui met ses affaires en ordre. Armand
lui exprima tout le regret qu'il éprouvait de voir qu'un mot (qu'il
ignorait du reste, disait-il) pouvait amener deux gens de cœur à
aller sur le terrain, et de là en prison.
« Qu'avez-vous donc fait à mon frère ? lui demanda-t-il.
– Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière, se levant et
s'asseyant tour à tour d'un air un peu embarrassé, tout en
conservant sa gravité ordinaire : votre frère, depuis longtemps,
me semble mal disposé à mon égard ; mais, s'il faut vous parler
franchement, je vous avoue que j'ignore absolument pourquoi.
– N'y a-t-il pas entre vous quelque rivalité ? Ne faites-vous
pas la cour à quelque femme ?…
– Non, en vérité, pour ce qui me regarde, je ne fais la cour à
personne, et je ne vois aucun motif raisonnable qui ait fait fran-
chir ainsi à votre frère les bornes de la politesse.
– Ne vous êtes-vous jamais disputés ensemble ?
– Jamais, une seule fois exceptée, c'était du temps du cho-
léra : M. de Berville, en causant au dessert, soutint qu'une ma-
ladie contagieuse était toujours épidémique, et il prétendait ba-
ser sur ce faux principe la différence qu'on a établie entre le mot
épidémique et le mot endémique. Je ne pouvais, vous le sentez,
être de son avis, et je lui démontrai fort bien qu'une maladie
épidémique pouvait devenir fort dangereuse sans se communi-
quer par le contact. Nous mîmes à cette discussion un peu trop
de chaleur, j'en conviens…
– Est-ce là tout ?
– Autant que je me le rappelle. Peut-être cependant a-t-il
été blessé, il y a quelque temps, de ce que j'ai cédé à l'un de mes
parents deux bassets dont il avait envie. Mais que voulez-vous
que j'y fasse ? Ce parent vient me voir par hasard ; je lui montre
mes chiens, il trouve ces bassets…
– Si ce n'est que cela encore, il n'y a pas de quoi s'arracher
les yeux.
– Non, à mon sens, je le confesse ; aussi vous dis-je, en
toute conscience, que je ne comprends exactement rien à la pro-
vocation qu'il vient de m'adresser.
– Mais si vous ne faites la cour à personne, il est peut-être
amoureux, lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chas-
ser ?
– Cela se peut, mais je ne le crois pas… Je n'ai point souve-
nance d'avoir jamais remarqué que la marquise de Vernage pût
souffrir ou encourager des assiduités condamnables.
– Qu'est-ce qui vous parle de rien de condamnable ? Est-ce
qu'il y a du mal à être amoureux ?
– Je ne discute pas cette question ; je me borne à vous dire
que je ne le suis point, et que je ne saurais, par conséquent, être
le rival de personne.
– En ce cas, vous ne vous battrez pas ?
– Je vous demande pardon ; je suis provoqué de la manière
la plus positive. Il m'a dit, lorsque je suis entré, que j'arrivais
comme mars en carême. De tels discours ne se tolèrent pas ; il
me faut une réparation.
– Vous vous couperez la gorge pour un mot ?
– Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans
les raisons qui ont amené ce défi ; je m'en étonne parce qu'il me
semble étrange, mais je ne puis faire autrement que de l'accep-
ter.
– Un duel pareil est-il possible ? Vous n'êtes pourtant pas
fou, ni Berville non plus. Voyons, la Bretonnière, raisonnons.
Croyez-vous que cela m'amuse de vous voir faire une étourderie
semblable ?
– Je ne suis point un homme faible, mais je ne suis pas non
plus un homme sanguinaire. Si votre frère me propose des ex-
cuses, pourvu qu'elles soient bonnes et valables, je suis prêt à les
recevoir. Sinon, voici mon testament que je suis en train
d'écrire, comme cela se doit.
– Qu’entendez-vous par des excuses valables ?
– J'entends… cela se comprend.
– Mais encore ?
– De bonnes excuses.
– Mais enfin, à peu près, parlez.
– Eh bien ! Il m'a dit que j'arrivais comme mars en carême,
et je crois lui avoir dignement répondu. Il faut qu'il rétracte ce
mot, et qu'il me dise, devant témoins, que j'arrivais tout sim-
plement comme M. de la Bretonnière.
– Je crois que, s'il est raisonnable, il ne peut vous refuser
cela. »
Armand sortit de cette conférence non pas entièrement sa-
tisfait, mais moins inquiet qu'il n'était venu. C'était au boule-
vard de Gand, entre onze heures et minuit, qu'il avait rendez-
vous avec son frère. Il le trouva, marchant à grands pas d'un air
agité, et il s'apprêtait à négocier son accommodement dans les
termes voulus par la Bretonnière, lorsque Tristan lui prit le bras
en s'écriant :
« Tout est manqué ! Javotte se joue de moi, je n'ai pas mon
bracelet.
– Pourquoi ?
– Pourquoi ? que sais-je ? une idée d'hirondelle. Je suis allé
chez elle tout droit ; on me répond qu'elle est sortie. Je m'assure
qu'en effet elle n'y est pas, et je demande si elle n'a rien laissé
pour moi ; la chambrière me regarde avec étonnement. À force
de questions, j'apprends que madame Rosenval a dîné avec son
baron à lunettes et une autre personne, sans doute ce damné la
Bretonnière ; qu'ils se sont séparés ensuite, la Bretonnière pour
rentrer chez lui, Javotte et le baron pour aller au spectacle, non
pas dans la salle, mais sur le théâtre ; et je ne sais quoi encore
d'incompréhensible ; le tout mêlé de verbiages de servante :
« Madame avait reçu une bonne nouvelle ; madame paraissait
très contente ; elle était pressée, on n'avait pas eu le temps de
manger le dessert, mais on avait envoyé chercher à la cave du
vin de Champagne. » Cependant je tire de ma poche la petite
boîte de Fossin, que je remets à la chambrière, en la priant de
donner cela ce soir à sa maîtresse, et en confidence. Sans cher-
cher à comprendre ce que je ne peux savoir, je joins à mon ca-
deau un billet écrit à la hâte. Là-dessus, je rentre, je compte les
minutes, et la réponse n'arrive pas. Voilà où en sont les choses.
Maintenant que cette fille a je ne sais quoi en tête, s'en détour-
nera-t-elle pour m'obliger ? Quel vent a soufflé sur cette gi-
rouette ?
– Mais, dit Armand, le spectacle a fini tard ; il lui faut bien,
à cette girouette, le temps nécessaire pour lire et répondre,
chercher ce bracelet et l'envoyer. Nous le trouverons chez toi
tout à l'heure. Songe donc que Javotte ne peut décemment ac-
cepter ton cadeau qu'à titre d'échange. Quant à ton duel, n'y
songe plus.
– Eh, mon Dieu ! je n'y songe pas ; j'y vais.
– Fou que tu es ! et notre mère ? »
Tristan baissa la tête sans répondre, et les deux frères ren-
trèrent chez eux.
Javotte n'était pourtant pas aussi méchante qu'on pourrait
le croire. Elle avait passé la journée dans une perplexité singu-
lière. Ce bracelet redemandé, cette insistance, ce duel projeté,
tout cela lui semblait autant de rêveries incompréhensibles ; elle
cherchait ce qu'elle avait à faire, et sentait que le plus sage eût
été de demeurer indifférente à des événements qui ne la regar-
daient pas. Mais si madame Rosenval avait toute la fierté d'une
reine de théâtre, Javotte, au fond, avait bon cœur. Berville était
jeune et aimable ; le nom de cette marquise mêlé à tout cela, ce
mystère, ces demi confidences, plaisaient à l'imagination de la
grisette parvenue.
« S'il était vrai qu'il m'aime encore un peu, pensait-elle, et
qu'une marquise fût jalouse de moi, y aurait-il grand risque à
donner ce bracelet ? Ni le baron ni d'autres ne s'en douteraient ;
je ne le porte jamais ; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne
fait de mal à personne ? »
Tout en réfléchissant, elle avait ouvert un petit secrétaire
dont la clef était suspendue à son cou. Là étaient entassés, pêle-
mêle, tous les joyaux de sa couronne : un diadème en clinquant
pour la Tour de Nesle, des colliers en strass, des émeraudes en
verre qui avaient besoin des quinquets pour briller d'un éclat
douteux ; du milieu de ce trésor, elle tira le bracelet de Tristan
et considéra attentivement les deux noms gravés sur la plaque.
« Il est joli, ce serpentin, dit-elle ; quelle peut être l'idée de
Berville en voulant le reprendre ? je crois qu'il me sacrifie. Si
l'inconnue me connaît, je suis compromise. Ces deux noms à
côté l'un de l'autre, ce n'est pas autorisé. Si Berville n'a eu pour
moi qu'un caprice, est-ce une raison ? Bah ! il m'en donnera un
autre ; ce sera drôle. »
Javotte allait peut-être envoyer le bracelet, lorsqu'un coup
de sonnette vint l'interrompre dans ses réflexions. C'était le
monsieur aux lunettes d'or.
« Mademoiselle, dit-il, je vous annonce un succès : vous
êtes des chœurs. Ce n'est pas, de prime abord, une affaire ex-
trêmement brillante ; trente sous, vous savez, mais qu'importe ?
ce joli pied est dans l'étrier. Dès ce soir, vous porterez un domi-
no dans le bal masqué de Gustave.
–Voilà une nouvelle ! s'écria Javotte en sautant de joie.
Choriste à l'Opéra ! choriste tout de suite ! j'ai justement repassé
mon chant ; je suis en voix ; ce soir, Gustave !… Ah, mon
Dieu ! »
Après le premier moment d'ivresse, madame Rosenval re-
trouva la gravité qui convient à une cantatrice.
« Baron, dit-elle, vous êtes un homme charmant. Il n'y a
que vous, et je sens ma vocation ; dînons : allons à l'Opéra, à la
gloire ; rentrons, soupons, allez-vous-en ; je dors déjà sur mes
lauriers. »
Le convive attendu arriva bientôt. On brusqua le dîner, et
Javotte ne manqua pas de vouloir partir beaucoup plus tôt qu'il
n'était nécessaire. Le cœur lui battait en entrant par la porte des
acteurs, dans ce vieux, sombre et petit corridor où Taglioni,
peut-être, a marché. Comme le ballet fut applaudi, madame Ro-
senval, couverte d'un capuchon rose, crut avoir contribué au
succès. Elle rentra chez elle fort émue, et, dans l'ivresse du
triomphe, ses pensées étaient à cent lieues de Tristan, lorsque sa
femme de chambre lui remit la petite boîte soigneusement enve-
loppée par Fossin, et un billet où elle trouva ces mots : « Il ne
faut pas que les plaisirs vous fassent oublier un ancien ami qui a
besoin d'un service. Soyez bonne comme autrefois. J'attends
votre réponse avec impatience. »
« Ce pauvre garçon, dit madame Rosenval, je l'avais oublié.
Il m'envoie une châtelaine ; il y a plusieurs turquoises… »
Javotte se mit au lit, et ne dormit guère. Elle songea bien
plus à son engagement et à sa brillante destinée qu'à la de-
mande de Tristan. Mais le jour la retrouva dans ses bonnes pen-
sées.
« Allons, dit-elle, il faut s'exécuter. Ma journée d'hier a été
heureuse ; il faut que tout le monde soit content. »
Il était huit heures du matin quand Javotte prit son brace-
let, mit son châle et son chapeau, et sortit de chez elle, pleine de
cœur, et presque encore grisette. Arrivée à la maison de Tristan,
elle vit, devant la loge du concierge, une grosse femme, les joues
couvertes de larmes.
« Monsieur de Berville ? demanda Javotte.
– Hélas ! répondit la grosse femme.
– Y est-il, s'il vous plaît ? Est-ce ici ?
– Hélas ! madame, … il s'est battu, … on vient de le rappor-
ter… Il est mort ! »
Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans
les chœurs de l'Opéra, sous un quatrième nom qu'elle avait
choisi : celui de madame Amaldi.
FIN DU SECRET DE JAVOTTE.
Pierre et Camille et le Secret de Javotte ont été publiés
pour la première fois dans le Constitutionnel, à peu de distance
l'un de l'autre (avril et juin 1844).
Par Philippe96
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Publié dans : Ecrivains
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