Dimanche 26 avril 2009 7 26 /04 /2009 00:09


THÉOPHILE GAUTIER - LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE.


  Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit
sombre; Je marchais en aveugle et tâtant le
chemin, Les deux bras en avant, le long
des murs, dans l'ombre.
 
  Mon conducteur céleste avait quitté ma
main, J'avais beau me tourner vers l'étoile
polaire, Un nuage éteignait ses prunelles
d'or fin.
 
  La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
La noble dame à qui j'ai donné mon amour,
Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.
 
  Béatrix, dans les cieux, avait fui sans
retour, Et moi, resté tout seul au seuil du
purgatoire, Je ne pouvais voler aux lieux
d'où vient le jour.
 
  A coup sûr tu n'auras aucune peine à
croire Quel deuil j'avais au coeur et quel
chagrin amer D'être ainsi confiné dans la
demeure noire.
 
  Sur ma tête pesait la coupole de fer, Et je
sentais partout, comme une mer glacée,
Autour de mon essor prendre et se durcir
l'air.
 
  Mes efforts étaient vains, et ma triste
pensée, Comme fait dans sa cage un captif
impuissant, Fouettait le mur d'airain de son
aile brisée.
 
  Je montai l'escalier d'un pas lourd et
pesant, Et quand s'ouvrit la porte, un
torrent de lumière M'inonda de splendeur,
tel qu'un flot jaillissant.
 
  Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière
Comme une aile d'oiseau quand il va pour
voler; On m'eût pris, à me voir, pour un
homme de pierre.
 
  Je demeurai longtemps sans pouvoir te
parler, Plongeant mes yeux ravis au fond
de ta peinture Qu'un rayon de soleil faisait
étinceler.
 
  Comme sur un balcon, une riche tenture
Pendait du haut du ciel, un beau ton
d'outremer Plus vif que nul saphir dans
l'écrin de nature.

 
  Quelques nuages chauds, sous les
frissons de l'air, Se crêpaient mollement et
faisaient une frange, Aussi blonde que l'or
au manteau de l'éther.
 
  Sur le sable éclatant, plus jaune que
l'orange, Les grands pins balançant leur
large parasol Avec l'ombre agitaient leur
silhouette étrange.
 
  Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,
Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges
pliantes, Des papillons peureux suspendus
dans leur vol.
 
  Sous leurs robes d'azur aux lignes
ondoyantes, Le ciel et l'horizon dans un
baiser charmant, Fondaient avec amour
leurs lèvres souriantes.
 
  Le printemps parfumé, beau comme un
jeune amant, Avec ses bras de lis
environnant la terre, Aux avances des
fleurs répondait doucement.
 
  Afin de célébrer le solennel mystère, La
nature avait mis son plus riche manteau.
Les éléments joyeux faisaient trève à leur
guerre.
 
  O miracle de l'art! ô puissance du beau!
Je sentais dans mon coeur se redresser
mon âme Comme au troisième jour le
Christ dans son tombeau.
 
  L'ombre se dissipait. La belle et noble
dame, Tendant ses blanches mains du fond
des cieux ouverts, M'engageait à monter
par l'escalier de flamme.
 
  Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus
beaux airs, Tout riait, tout chantait, tout
palpitait des ailes, Et les échos charmés
disaient des fins de vers.
 
  Beau cygne italien, roi des amours
fidèles, Poëte aux rimes d'or, dont le chant
triste et doux Semble un roucoulement de
blanches tourterelles.
 
  Figure à l'air pensif, et toujours à genoux;
Les mains jointes devant ton idole muette,
Te voilà donc vivante et revenue à nous!

  Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi,
poëte, Le camail écarlate encadre ton front
pur Et marque austèrement l'ovale de ta
tête.
 
  Tes yeux semblent chercher dans le
fluide azur, Les yeux clairs et luisants de ta
maîtresse blonde, Pour en faire un soleil
qui rende l'autre obscur.
 
  Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au
monde; Tout l'univers pour toi pivote sur
un nom Et le reste n'est rien que boue et
fange immonde.
 
  Sous le laurier mystique et le divin rayon,
Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,
Entre la rêverie et l'inspiration.
 
  Un choeur harmonieux autour de toi
voltige, C'est la chaste Uranie avec son
globe bleu, Penchant son front rêveur
comme un lis sur sa tige,
 
  Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en
feu, C'est Clio belle et simple en son
manteau sévère; Tout le sacré troupeau
qui te suit comme un dieu.
 
  Les Grâces, dénouant leur ceinture
légère, Dansent derrière toi, sur le char
triomphal; A l'égal d'un César le monde te
révère.
 
  A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
Comme un pavot qui brille à travers l'or
des gerbes, D'écarlate et d'hermine
inonder son cheval.
 
  Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés
et superbes, Prêtres, marchands, soldats,
professeurs, écoliers, Les vieillards tout
chenus, et les pages imberbes;
 
  De beaux jeunes garçons et de blonds
écuyers, Soufflent allègrement aux
bouches des trompettes Et suspendent
leurs bras aux crins blancs des coursiers.
 
  Sur le devant du char les filles les mieux
faites, Les plus charmantes fleurs du jardin
de beauté, Font de leurs doigts de lis
pleuvoir les violettes.

Tu viens du Capitole où César est monté;
Cependant tu n'as pas, ô bon François
Pétrarque, Mis pour ceinture au monde un
fleuve ensanglanté.
 
  Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta
marque, Comme un enfant mauvais,
mordu ta ville au sein. Tu n'as jamais flatté,
ni peuple ni monarque.
 
  Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, Sur
l'Italie en feu faire hurler tes rimes, Ton
rôle fut toujours pacifique et serein.
 
  Loin des cités, l'auberge et l'atelier des
crimes, Tu regardes, couché sous les
grands lauriers verts, Des Alpes tout là bas
bleuir les hautes cimes.
 
  Et penchant tes doux yeux sur la source
aux flots clairs Où flotte un blanc reflet de
la robe de Laure; Avec les rossignols tu
gazouilles des vers.
 
  Car toujours, dans ton coeur, vibre un
écho sonore, Et toujours sur ta bouche on
entend palpiter Quelque nid de sonnets
éclos ou près d'éclore.
 
  Rêveur harmonieux, tu fais bien de
chanter, C'est là le seul devoir que Dieu
donne aux poëtes, Et le monde à genoux
les devrait écouter.
 
  Lorsqu'Amphion chantait, du creux de
leurs retraites, Les tigres tachetés et les
grands lions roux Sortaient en balançant
leurs monstrueuses têtes.
 
  Les dragons s'en venaient d'un air timide
et doux, De leur langue d'azur lécher ses
pieds d'ivoire, Et les vents suspendaient
leur vol et leur courroux.
 
  Faire sortir les ours de leur caverne
noire; En agneaux caressants transformer
les lions, O poëtes! voilà la véritable
gloire;
 
  Et non pas de pousser à des rébellions
Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de
l'âme, Que l'on déchaîne au jour des
révolutions.

 Sur l'autel idéal, entretenez la flamme,
Guidez le peuple au bien par le chemin du
beau, Par l'admiration et l'amour de la
femme;
 
  Comme un vase d'albâtre où l'on cache
un flambeau, Mettez l'idée au fond de la
forme sculptée Et d'une lampe ardente
éclairez le tombeau;
 
  Que votre douce voix, de Dieu même
écoutée, Au milieu du combat jetant des
mots de paix, Fasse tomber les flots de la
foule irritée.
 
  Que votre poésie, aux vers calmes et
frais, Soit pour les coeurs souffrants,
comme ces cours d'eau vive Où vont boire
les cerfs, dans l'ombre des forêts.
 
  Faites de la musique avec la voix
plaintive De la création et de l'humanité,
De l'homme dans la ville et du flot sur la
rive.
 
  Puis, comme un beau symbole, un grand
peintre vanté Vous représentera dans une
immense toile, Sur un char triomphal par
un peuple escorté.
 
  Et vous aurez au front la couronne et
l'étoile!
Par Philippe96 - Publié dans : Poetes Divers - Communauté : Crèative Common - Textes Libre
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Commentaires

C'est un très joli poème, il me va droit au coeur ! Bon dimanche, bises
Commentaire n°1 posté par Elena le 26/04/2009 à 05h26
Cela me fait plaisir...Bon Dimanche bises
Réponse de Philippe96 le 26/04/2009 à 17h52
J'aimais beaucoup Théopile Gauthier, à l'école en apprenait beaucoup de poème de lui
J'espère que la griffure à l'oeil va mieux ???

Bisous
Commentaire n°2 posté par corinne le 26/04/2009 à 18h01
Oui le coup de patte malencontreux s'est fait ressentir une partie de la nuit mais la gêne diminue...Bisous et merci de ton passage
Réponse de Philippe96 le 26/04/2009 à 20h07
Bonsoir Phil
Très joli poème dédié à l'être aimé..
La fontaine l'accompagnant est une très jolie photo, je raffole de ces pierres; ah si elle pouvait parler...
Big bisous amicaux et passe une bonne soirée
Commentaire n°3 posté par melusine la fee le 26/04/2009 à 18h29
Bonsoir mèlusine à de suite sur ton blog très instructif ..Bises

http://melusine-la-fee.over-blog.com/
Réponse de Philippe96 le 26/04/2009 à 20h08

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