Mardi 21 avril 2009
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Alfred de Vigny - Laurette ou le Cachet rouge
La grande route d’Artois et de Flandre est longue et
triste. Elle s’étend en ligne droite, sans arbres, sans
fossés, dans des campagnes unies et pleines d’une boue
jaune en tout temps. Au mois de mars 1815, je passai
sur cette route, et je fis une rencontre que je n’ai point
oubliée depuis.
J’étais seul, j’étais à cheval, j’avais un bon manteau
blanc, un habit rouge, un casque noir, des pistolets et un
grand sabre ; il pleuvait à verse depuis quatre jours et
quatre nuits de marche, et je me souviens que je
chantais Joconde à pleine voix. J’étais si jeune ! – La
maison du Roi, en 1814, avait été remplie d’enfants et
de vieillards ; l’Empire semblait avoir pris et tué les
hommes.
Mes camarades étaient en avant, sur la route, à la
suite du roi Louis XVIII ; je voyais leurs manteaux
blancs et leurs habits rouges, tout à l’horizon au nord ;
les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et suivaient
notre retraite pas à pas, montraient de temps en temps la
flamme tricolore de leurs lances à l’autre horizon. Un
fer perdu avait retardé mon cheval : il était jeune et fort,
je le pressai pour rejoindre mon escadron ; il partit au
grand trot. Je mis la main à ma ceinture, elle était assez
garnie d’or ; j’entendis résonner le fourreau de fer de
mon sabre sur l’étrier, et je me sentis très fier et
parfaitement heureux.
Il pleuvait toujours, et je chantais toujours.
Cependant je me tus bientôt, ennuyé de n’entendre que
moi, et je n’entendis plus que la pluie et les pieds de
mon cheval, qui pataugeait dans les ornières. Le pavé
de la route manqua ; j’enfonçais, il fallut prendre le pas.
Mes grandes bottes étaient enduites, en dehors, d’une
croûte épaisse de boue jaune comme de l’ocre ; en
dedans elles s’emplissaient de pluie. Je regardai mes
épaulettes d’or toutes neuves, ma félicité et ma
consolation ; elles étaient hérissées par l’eau, cela
m’affligea.
Mon cheval baissait la tête ; je fis comme lui : je me
mis à penser, et je me demandai, pour la première fois,
où j’allais. Je n’en savais absolument rien ; mais cela ne
m’occupa pas longtemps : j’étais certain que mon
escadron étant là, là aussi était mon devoir. Comme je
sentais en mon cœur un calme profond et inaltérable,
j’en rendis grâce à ce sentiment ineffable du Devoir, et
je cherchai à me l’expliquer. Voyant de près comment
des fatigues inaccoutumées étaient gaiement portées par
des têtes si blondes ou si blanches, comment un avenir
assuré était si cavalièrement risqué par tant d’hommes
de vie heureuse et mondaine, et prenant ma part de cette
satisfaction miraculeuse que donne à tout homme la
conviction qu’il ne se peut soustraire à nulle des dettes
de l’Honneur, je compris que c’était une chose plus
facile et plus commune qu’on ne pense, que
l’Abnégation.
Je me demandais si l’abnégation de soi-même
n’était pas un sentiment né avec nous ; ce que c’était
que ce besoin d’obéir et de remettre sa volonté en
d’autres mains, comme une chose lourde et importune ;
d’où venait le bonheur secret d’être débarrassé de ce
fardeau, et comment l’orgueil humain n’en était jamais
révolté. Je voyais bien ce mystérieux instinct lier, de
toutes parts, les peuples en de puissants faisceaux, mais
je ne voyais nulle part aussi complète et aussi
redoutable que dans les Armées la renonciation à ses
actions, à ses paroles, à ses désirs et presque à ses
pensées. Je voyais partout la résistance possible et
usitée, le citoyen ayant, en tous lieux, une obéissance
clairvoyante et intelligente, qui examine et peut
s’arrêter. Je voyais même la tendre soumission de la
femme finir où le mal commence à lui être ordonné, et
la loi prendre sa défense ; mais l’obéissance militaire
passive et active en même temps, recevant l’ordre et
l’exécutant, frappant, les yeux fermés, comme le Destin
antique ! Je suivais dans ses conséquences possibles
cette Abnégation du soldat, sans retour, sans conditions,
et conduisant quelquefois à des fonctions sinistres.
Je pensais ainsi en marchant au gré de mon cheval,
regardant l’heure à ma montre, et voyant le chemin
s’allonger toujours en ligne droite, sans un arbre et sans
une maison, et couper la plaine jusqu’à l’horizon,
comme une grande raie jaune sur une toile grise.
Quelquefois la raie liquide se délayait dans la terre
liquide qui l’entourait et, quand un jour un peu moins
pâle faisait briller cette triste étendue de pays, je me
voyais au milieu d’une mer bourbeuse, suivant un
courant de vase et de plâtre.
En examinant avec attention cette raie jaune de la
route, j’y remarquai, à un quart de lieue environ, un
petit point noir qui marchait. Cela me fit plaisir, c’était
quelqu’un. Je n’en détournai plus les yeux. Je vis que ce
point noir allait comme moi dans la direction de Lille,
et qu’il allait en zigzag, ce qui annonçait une marche
pénible. Je hâtai le pas et je gagnai du terrain sur cet
objet, qui s’allongea un peu et grossit à ma vue. Je
repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnaître
une sorte de petite voiture noire. J’avais faim, j’espérai
que c’était la voiture d’une cantinière et, considérant
mon pauvre cheval comme une chaloupe, je lui fis faire
force de rames pour arriver à cette île fortunée, dans
cette mer où il s’enfonçait jusqu’au ventre quelquefois.
À une centaine de pas, je vins à distinguer
clairement une petite charrette de bois blanc, couverte
de trois cercles et d’une toile cirée noire. Cela
ressemblait à un petit berceau posé sur deux roues. Les
roues s’embourbaient jusqu’à l’essieu ; un petit mulet
qui les tirait était péniblement conduit par un homme à
pied qui tenait la bride. Je m’approchai de lui et le
considérai attentivement.
C’était un homme d’environ cinquante ans, à
moustaches blanches, fort et grand, le dos voûté à la
manière des vieux officiers d’infanterie qui ont porté le
sac. Il en avait l’uniforme, et l’on entrevoyait une
épaulette de chef de bataillon sous un petit manteau
bleu court et usé. Il avait un visage endurci mais bon,
comme à l’armée il y en a tant. Il me regarda de côté
sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa
charrette un fusil qu’il arma, en passant de l’autre côté
de son mulet, dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa
cocarde blanche, je me contentai de montrer la manche
de mon habit rouge, et il remit son fusil dans la
charrette en disant :
– Ah ! c’est différent, je vous prenais pour un de ces
lapins qui courent après nous. Voulez-vous boire la
goutte ?
– Volontiers, dis-je en m’approchant, il y a vingt-
quatre heures que je n’ai bu.
Il avait à son cou une noix de coco, très bien
sculptée, arrangée en flacon, avec un goulot d’argent, et
dont il semblait tirer assez de vanité. Il me la passa, et
j’y bus un peu de mauvais vin blanc avec beaucoup de
plaisir ; je lui rendis le coco.
– À la santé du Roi ! dit-il en buvant ; il m’a fait
officier de la Légion d’honneur, il est juste que je le
suive jusqu’à la frontière. Par exemple, comme je n’ai
que mon épaulette pour vivre, je reprendrai mon
bataillon après, c’est mon devoir.
En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en
marche son petit mulet, en disant que nous n’avions pas
de temps à perdre ; et comme j’étais de son avis, je me
remis en chemin à deux pas de lui. Je le regardais
toujours sans questionner, n’ayant jamais aimé la
bavarde indiscrétion assez fréquente parmi nous.
Nous allâmes sans rien dire durant un quart de lieue
environ. Comme il s’arrêtait alors pour faire reposer
son pauvre petit mulet, qui me faisait peine à voir, je
m’arrêtai aussi et je tâchai d’exprimer l’eau qui
remplissait mes bottes à l’écuyère, comme deux
réservoirs où j’aurais eu les jambes trempées.
– Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds,
dit-il.
– Il y a quatre nuits que je ne les ai quittées, lui dis-je.
– Bah ! dans huit jours vous n’y penserez plus,
reprit-il avec sa voix enrouée ; c’est quelque chose que
d’être seul, allez, dans des temps comme ceux où nous
vivons. Savez-vous ce que j’ai là dedans ?
– Non, lui dis-je.
– C’est une femme.
Je dis : – Ah ! – sans trop d’étonnement, et je me
remis en marche tranquillement, au pas. Il me suivit.
– Cette mauvaise brouette-là ne m’a pas coûté bien
cher, reprit-il, ni le mulet non plus ; mais c’est tout ce
qu’il me faut, quoique ce chemin-là soit un ruban de
queue un peu long.
Je lui offris de monter mon cheval, quand il serait
fatigué ; et comme je ne lui parlais que gravement et
avec simplicité de son équipage, dont il craignait le
ridicule, il se mit à son aise tout à coup et, s’approchant
de mon étrier, me frappa sur le genou en me disant :
– Eh bien ! vous êtes un bon enfant, quoique dans
les Rouges.
Je sentis dans son accent amer, en désignant ainsi
les quatre Compagnies Rouges, combien de préventions
haineuses avaient données à l’Armée le luxe et les
grades de ce corps d’officiers.
– Cependant, ajouta-t-il, je n’accepterai pas votre
offre, vu que je ne sais pas monter à cheval et que ce
n’est pas mon affaire, à moi.
– Mais, Commandant, les officiers supérieurs
comme vous y sont obligés.
– Bah ! une fois par an, à l’inspection, et encore sur
un cheval de louage. Moi j’ai toujours été marin, et
depuis fantassin ; je ne connais pas l’équitation.
Il fit vingt pas en me regardant de côté de temps à
autre, comme s’attendant à une question ; et comme il
ne venait pas un mot, il poursuivit :
– Vous n’êtes pas curieux par exemple ! Cela
devrait vous étonner, ce que je dis là.
– Je m’étonne bien peu, dis-je.
– Oh ! cependant si je vous contais comment j’ai
quitté la mer, nous verrions.
– Eh bien ! repris-je, pourquoi n’essayez-vous pas ?
Cela vous réchauffera, et cela me fera oublier que la
pluie m’entre dans le dos et ne s’arrête qu’à mes talons.
Le bon chef de bataillon s’apprêta solennellement à
parler, avec un plaisir d’enfant. Il rajusta sur sa tête le
schako couvert de toile cirée, et il donna ce coup
d’épaule que personne ne peut se représenter s’il n’a
servi dans l’infanterie, ce coup d’épaule que donne le
fantassin à son sac pour le hausser et alléger un moment
son poids ; c’est une habitude du soldat qui lorsqu’il
devient officier, devient un tic. Après ce geste
convulsif, il but encore un peu de vin de son coco,
donna un coup de pied d’encouragement dans le ventre
du petit mulet, et commença.
Histoire du cachet rouge
– Vous saurez d’abord, mon enfant, que je suis né à
Brest ; j’ai commencé par être enfant de troupe, gagnant
ma demi-ration et mon demi-prêt dès l’âge de neuf ans,
mon père étant soldat aux Gardes. Mais comme
j’aimais la mer, une belle nuit, pendant que j’étais en
congé à Brest, je me cachai à fond de cale d’un
bâtiment marchand qui partait pour les Indes ; on ne
m’aperçut qu’en pleine mer ; et le capitaine aima mieux
me faire mousse que de me jeter à l’eau. Quand vint la
Révolution, j’avais fait du chemin, et j’étais à mon tour
devenu capitaine d’un petit bâtiment marchand assez
propre, ayant écumé la mer quinze ans. Comme l’ex-
marine royale, vieille bonne marine, ma foi ! se trouva
tout à coup dépeuplée d’officiers, on prit des capitaines
dans la marine marchande. J’avais eu quelques affaires
de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard : on me
donna le commandement d’un brick de guerre nommé
Le Marat.
Le 28 fructidor 1797, je reçus l’ordre d’appareiller
pour Cayenne. Je devais y conduire soixante soldats et
un déporté qui restait des cent quatre-vingt-treize que la
frégate La Décade avait pris à bord quelques jours
auparavant. J’avais ordre de traiter cet individu avec
ménagement, et la première lettre du Directoire en
renfermait une seconde, scellée de trois cachets rouges,
au milieu desquels il y en avait un démesuré. J’avais
défense d’ouvrir cette lettre, avant le premier degré de
latitude nord, du 27° au 28° de longitude, c’est-à-dire
près de passer la ligne.
Cette grande lettre avait une figure toute
particulière. Elle était longue, et fermée de si près que
je ne pus rien lire entre les angles ni à travers
l’enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me
fit peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre, sous le
verre d’une mauvaise petite pendule anglaise clouée au-
dessus de mon lit. Ce lit-là était un vrai lit de marin,
comme vous savez qu’ils sont. Mais je ne sais, moi, ce
que je dis : vous avez tout au plus seize ans, vous ne
pouvez pas avoir vu ça.
La chambre d’une reine ne peut pas être aussi
proprement rangée que celle d’un marin, soit dit sans
vouloir nous vanter. Chaque chose a sa petite place et
son petit clou. Rien ne remue. Le bâtiment peut rouler
tant qu’il veut sans rien déranger. Les meubles sont
faits selon la forme du vaisseau et de la petite chambre
qu’on a. Mon lit était un coffre. Quand on l’ouvrait, j’y
couchais ; quand on le fermait, c’était mon sofa et j’y
fumais ma pipe. Quelquefois c’était ma table, alors on
s’asseyait sur deux petits tonneaux qui étaient dans la
chambre. Mon parquet était ciré et frotté comme de
l’acajou, et brillant comme un bijou : un vrai miroir !
Oh ! c’était une jolie petite chambre ! Et mon brick
avait bien son prix aussi. On s’y amusait souvent d’une
fière façon, et le voyage commença cette fois assez
agréablement, si ce n’était... Mais n’anticipons pas.
Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j’étais
occupé à mettre cette lettre sous le verre de ma pendule,
quand mon déporté entra dans ma chambre ; il tenait
par la main une belle petite de dix-sept ans environ. Lui
me dit qu’il en avait dix-neuf ; beau garçon, quoique un
peu pâle, et trop blanc pour un homme. C’était un
homme cependant, et un homme qui se comporta dans
l’occasion mieux que bien des anciens n’auraient fait :
vous allez voir. Il tenait sa petite femme sous le bras ;
elle était fraîche et gaie comme une enfant. Ils avaient
l’air de deux tourtereaux. Ça me faisait plaisir à voir,
moi. Je leur dis :
– Eh bien, mes enfants ! vous venez faire visite au
vieux capitaine ; c’est gentil à vous. Je vous emmène un
peu loin ; mais tant mieux, nous aurons le temps de
nous connaître. Je suis fâché de recevoir madame sans
mon habit ; mais c’est que je cloue là-haut cette grande
coquine de lettre. Si vous voulez m’aider un peu ?
Ça faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit
mari prit le marteau et la petite femme les clous, et ils
me les passaient à mesure que je les demandais ; et elle
me disait : À droite ! à gauche ! capitaine ! tout en
riant, parce que le tangage faisait ballotter ma pendule.
Je l’entends encore d’ici avec sa petite voix : À
gauche ! à droite ! capitaine ! Elle se moquait de moi.
– Ah ! je dis, petite méchante ! Je vous ferai gronder
par votre mari, allez.
Alors elle lui sauta au cou et l’embrassa. Ils étaient
vraiment gentils, et la connaissance se fit comme ça.
Nous fûmes tout de suite bons amis.
Ce fut aussi une jolie traversée. J’eus toujours un
temps fait exprès. Comme je n’avais jamais eu que des
visages noirs à mon bord, je faisais venir à ma table,
tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela
m’égayait. Quand nous avions mangé le biscuit et le
poisson, la petite femme et son mari restaient à se
regarder comme s’ils ne s’étaient jamais vus. Alors je
me mettais à rire de tout mon cœur et me moquais
d’eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous
voir comme trois imbéciles, ne sachant pas ce que nous
avions. C’est que c’était vraiment plaisant de les voir
s’aimer comme ça. Ils se trouvaient bien partout ; ils
trouvaient bon tout ce qu’on leur donnait. Cependant ils
étaient à la ration comme nous tous ; j’y ajoutais
seulement un peu d’eau-de-vie suédoise quand ils
dînaient avec moi, mais un petit verre, pour tenir mon
rang. Ils couchaient dans un hamac, où le vaisseau les
roulait comme ces deux poires que j’ai là dans mon
mouchoir mouillé. Ils étaient alertes et contents. Je
faisais comme vous, je ne questionnais pas. Qu’avais-je
besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi, passeur
d’eau ? Je les portais de l’autre côté de la mer, comme
j’aurais porté deux oiseaux de paradis.
J’avais fini, après un mois, par les regarder comme
mes enfants. Tout le jour, quand je les appelais, ils
venaient s’asseoir auprès de moi. Le jeune homme
écrivait sur ma table, c’est-à-dire sur mon lit ; et, quand
je voulais, il m’aidait à faire mon point : il le sut bientôt
faire aussi bien que moi ; j’en étais quelquefois tout
interdit. Le jeune femme s’asseyait sur un petit baril et
se mettait à coudre.
Un jour qu’ils étaient posés comme cela, je leur dis :
– Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un
tableau de famille, comme nous voilà ? Je ne veux pas
vous interroger, mais probablement vous n’avez pas
plus d’argent qu’il ne vous en faut, et vous êtes joliment
délicats tous deux pour bêcher et piocher comme font
les déportés à Cayenne. C’est un vilain pays, de tout
mon cœur je vous le dis ; mais moi, qui suis une vieille
peau de loup desséchée au soleil, j’y vivrais comme un
seigneur. Si vous aviez comme il me semble (sans
vouloir vous interroger), tant soit peu d’amitié pour
moi, je quitterais assez volontiers mon vieux brick, qui
n’est qu’un sabot à présent, et je m’établirais avec vous,
si cela vous convient. Moi, je n’ai pas plus de famille
qu’un chien, cela m’ennuie ; vous me feriez une petite
société. Je vous aiderais à bien des choses ; et j’ai
amassé une bonne pacotille de contrebande assez
honnête, dont nous vivrions, et que je vous laisserais
lorsque je viendrais à tourner de l’œil comme on dit
poliment.
Ils restèrent tout ébahis à se regarder, ayant l’air de
croire que je ne disais pas vrai ; et la petite courut,
comme elle faisait toujours, se jeter au cou de l’autre, et
s’asseoir sur ses genoux, toute rouge et en pleurant. Il la
serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des larmes
dans ses yeux. Il me tendit la main et devint plus pâle
qu’à l’ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands
cheveux blonds s’en allèrent sur son épaule ; son
chignon s’était défait comme un câble qui se déroule
tout à coup, parce qu’elle était vive comme un poisson :
ces cheveux-là, si vous les aviez vus ! c’était comme de
l’or. Comme ils continuaient à se parler bas, le jeune
homme lui baisant le front de temps en temps, et elle
pleurant, cela m’impatienta.
– Eh bien ! ça vous va-t-il ? leur dis-je à la fin.
– Mais... mais, capitaine, vous êtes bien bon, dit le
mari ; mais c’est que vous ne pouvez pas vivre avec des
déportés, et...
Il baissa les yeux.
– Moi, dis-je, je ne sais ce que vous avez fait pour
être déportés, mais vous me direz ça un jour, ou pas du
tout, si vous voulez. Vous ne m’avez pas l’air d’avoir la
conscience bien lourde, et je suis bien sûr que j’en ai
fait bien d’autres que vous dans ma vie, allez, pauvres
innocents. Par exemple, tant que vous serez sous ma
garde, je ne vous lâcherai pas, il ne faut pas vous y
attendre ; je vous couperais plutôt le cou comme à deux
pigeons. Mais une fois l’épaulette de côté, je ne connais
plus ni amiral ni rien du tout.
– C’est que, reprit-il en secouant tristement sa tête
brune, quoique un peu poudrée, comme cela se faisait
encore à l’époque, c’est que je crois qu’il serait
dangereux pour vous, capitaine, d’avoir l’air de nous
connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes,
nous avons l’air heureux parce que nous nous aimons ;
mais j’ai de vilains moments quand je pense à l’avenir,
et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre Laure.
Il serra de nouveau la tête de la jeune femme sur sa
poitrine :
– C’était bien là ce que je devais dire au capitaine ;
n’est-ce pas, mon enfant, que vous auriez dit la même
chose ?
Je pris ma pipe et je me levai, parce que je
commençais à me sentir les yeux un peu mouillés, et
que ça ne me va pas, à moi.
– Allons ! allons ! dis-je, ça s’éclaircira par la suite.
Si le tabac incommode madame, son absence est
nécessaire.
Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de
larmes, comme un enfant qu’on a grondé.
– D’ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule,
vous n’y pensez pas vous autres : et la lettre !
Je sentis quelque chose qui me fit de l’effet. J’eus
comme une douleur aux cheveux quand elle me dit cela.
– Pardieu ! je n’y pensais plus, moi, dis-je. Ah ! par
exemple, voilà une belle affaire ! Si nous avions passé
le premier degré de latitude nord, il ne me resterait plus
qu’à me jeter à l’eau. – Faut-il que j’aie du bonheur,
pour que cette enfant-là m’ait rappelé la grande coquine
de lettre !
Je regardai vite ma carte marine, et quand je vis que
nous en avions encore pour une semaine au moins, j’eus
la tête soulagée, mais pas le cœur, sans savoir pourquoi.
– C’est que le Directoire ne badine pas pour l’article
obéissance ! dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-
ci encore. Le temps a filé si vite que j’ai tout à fait
oublié cela.
Eh bien ! monsieur, nous restâmes tous trois le nez
en l’air à regarder cette lettre, comme si elle allait nous
parler. Ce qui me frappa beaucoup, c’est que le soleil,
qui glissait par la claire-voie, éclairait le verre de la
pendule et faisait paraître le grand cachet rouge, et les
autres petits, comme les traits d’un visage au milieu du
feu.
– Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la
tête ? leur dis-je pour les amuser.
– Oh ! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble
à des taches de sang.
– Bah ! bah ! dit son mari en la prenant sous le bras,
vous vous trompez, Laure, cela ressemble au billet de
faire-part d’un mariage. Venez vous reposer, venez ;
pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle ?
Ils se sauvèrent comme si un revenant les avait
suivis, et montèrent sur le pont. Je restai seul avec cette
grande lettre, et je me souviens qu’en fumant ma pipe je
la regardais toujours, comme si ses yeux rouges avaient
attaché les miens en les humant comme font des yeux
de serpent. Sa grande figure pâle, son troisième cachet,
plus grand que les yeux, tout ouvert, tout béant comme
une gueule de loup... cela me mit de mauvaise humeur ;
je pris mon habit et je l’accrochai à la pendule, pour ne
plus voir ni l’heure ni la chienne de lettre.
J’allai achever ma pipe sur le pont. J’y restai jusqu’à
la nuit.
Nous étions alors à la hauteur des îles du Cap Vert.
Le Marat filait, vent en poupe, ses dix nœuds sans se
gêner. La nuit était la plus belle que j’aie vue de ma vie
près du tropique. La lune se levait à l’horizon, large
comme un soleil ; la mer la coupait en deux et devenait
toute blanche comme une nappe de neige couverte de
petits diamants. Je regardais cela en fumant, assis sur
mon banc. L’officier de quart et les matelots ne disaient
rien et regardaient comme moi l’ombre du brick sur
l’eau. J’étais content de ne rien entendre. J’aime le
silence et l’ordre, moi. J’avais défendu tous les bruits et
tous les feux. J’entrevis cependant une petite ligne
rouge presque sous mes pieds. Je me serais bien mis en
colère tout de suite ; mais comme c’était chez ma petits
déportés, je voulus m’assurer de ce qu’on faisait avant
de me fâcher. Je n’eus que la peine de me baisser, je
pus voir, par le grand panneau, dans la petite chambre,
et je regardai.
La jeune femme était à genoux et faisait ses prières.
Il y avait une petite lampe qui l’éclairait. Elle était en
chemise ; je voyais d’en haut ses épaules nues, ses
petits pieds nus, et ses grands cheveux blonds tout
épars. Je pensai à me retirer, mais je me dis : – Bah ! un
vieux soldat, qu’est-ce que ça fait ? Et je restai à voir.
Son mari était assis sur une petite malle, la tête sur
ses mains, et la regardait prier. Elle leva la tête en haut
comme au ciel, et je vis ses grands yeux bleus mouillés
comme ceux d’une Madeleine. Pendant qu’elle priait, il
prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait sans
faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de
croix en souriant avec l’air d’aller au paradis. Je vis
qu’il faisait comme elle un signe de croix, mais comme
s’il en avait honte. Au fait, pour un homme c’est
singulier.
Elle se leva debout, l’embrassa, et s’étendit la
première dans son hamac où il la jeta sans rien dire,
comme on couche un enfant dans une balançoire. Il
faisait une chaleur étouffante : elle se sentait bercée
avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait
déjà commencer à s’endormir. Ses petits pieds blancs
étaient croisés et élevés au niveau de sa tête, et tout son
corps enveloppé de sa longue chemise blanche. C’était
un amour, quoi !
– Mon ami, dit-elle en dormant à moitié, n’avez-
vous pas sommeil... Il est bien tard, sais-tu ?
Il restait toujours le front sur ses mains sans
répondre. Cela l’inquiéta un peu, la bonne petite, et elle
passa sa jolie tête hors du hamac, comme un oiseau
hors de son nid, et le regarda la bouche entrouverte,
n’osant plus parler.
Enfin il lui dit :
– Eh ! ma chère Laure, à mesure que nous avançons
vers l’Amérique, je ne puis m’empêcher de devenir plus
triste. Je ne sais pourquoi, il me paraît que le temps le
plus heureux de notre vie aura été celui de la traversée.
– Cela me semble aussi, dit-elle, je voudrais
n’arriver jamais.
Il la regarda en joignant les mains avec un transport
que vous ne pouvez vous figurer.
– Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en
priant Dieu ; cela m’afflige beaucoup, parce que je sais
bien ceux à qui vous pensez, et je crois que vous avez
du regret de ce que vous avez fait.
– Moi, du regret ! dit-elle avec un air bien peiné ;
moi, du regret de t’avoir suivi, mon ami ! Crois-tu que,
pour t’avoir appartenu si peu, je t’aie moins aimé ?
N’est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs à
dix-sept ans. Ma mère et mes sœurs n’ont-elles pas dit
que c’était mon devoir de vous suivre à la Guyane ?
N’ont-elles pas dit que je ne faisais là rien de
surprenant ? Je m’étonne seulement que vous en ayez
été touché, mon ami ; tout cela est naturel. Et à présent
je ne sais comment vous pouvez croire que je regrette
rien, quand je suis avec vous pour vous aider à vivre, ou
pour mourir avec vous, si vous mourez.
Elle disait tout ça d’une voix si douce qu’on aurait
cru que c’était une musique. J’en étais tout ému et je
dis :
– Bonne petite femme, va !
Le jeune homme se mit à soupirer en frappant du
pied et en baisant une jolie main et un bras nu qu’elle
lui tendait.
– Oh ! Laurette, ma Laurette ! disait-il, quand je
pense que si nous avions retardé de quatre jours notre
mariage, on m’arrêtait seul et je partais tout seul, je ne
puis me pardonner.
Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux
beaux bras blancs, nus jusqu’aux épaules, et lui caressa
le front, les cheveux et les yeux, en lui prenant la tête
comme pour l’emporter et la cacher dans sa poitrine.
Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantité de
petites choses de femme, comme moi je n’avais jamais
rien entendu de pareil. Elle lui fermait la bouche avec
ses doigts pour parler toute seule. Elle disait, en jouant
et en prenant ses longs cheveux comme un mouchoir
pour lui essuyer les yeux :
– Est-ce que ce n’est pas bien mieux d’avoir avec toi
une femme qui t’aime, dis, mon ami ? Je suis bien
contente, moi, d’aller à Cayenne ; je verrai des
sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et
Virginie, n’est-ce pas ? Nous planterons chacun le
nôtre. Nous verrons qui sera le meilleur jardinier. Nous
nous ferons une petite case pour nous deux. Je
travaillerai toute la journée et toute la nuit, si tu veux.
Je suis forte ; tiens, regarde mes bras ; – tiens, je
pourrais presque te soulever. Ne te moque pas de moi ;
je sais très bien broder, d’ailleurs ; et n’y a-t-il pas une
ville quelque part par là où il faille des brodeuses ? Je
donnerai des leçons de dessin et de musique si l’on veut
aussi ; et si l’on sait y écrire, tu écriras, toi.
Je me souviens que le pauvre garçon fut si désespéré
qu’il jeta un grand cri lorsqu’elle dit cela.
– Écrire ! – criait-il, – écrire !
Et il se prit la main droite avec la gauche en la
serrant au poignet.
– Ah ! écrire ! pourquoi ai-je jamais su écrire !
Écrire mais c’est le métier d’un fou !... – J’ai cru à leur
liberté de la presse ! – Où avais-je l’esprit ? Eh !
pourquoi faire ? pour imprimer cinq ou six pauvres
idées assez médiocres, lues seulement par ceux qui les
aiment, jetées au feu par ceux qui les haïssent, ne
servant à rien qu’à nous faire persécuter ! Moi encore,
passe ; mais, toi, bel ange, devenue femme depuis
quatre jours à peine ! Qu’avais-tu fait ? Explique-moi,
je te prie, comment je t’ai permis d’être bonne à ce
point de me suivre ici ? Sais-tu seulement où tu es,
pauvre petite ? Et où tu vas, le sais-tu ? Bientôt, mon
enfant, vous serez à seize cents lieues de votre mère et
de vos sœurs... et pour moi ! tout cela pour moi !
Elle cacha sa tête un moment dans le hamac ; et moi
d’en haut je vis qu’elle pleurait ; mais lui d’en bas ne
voyait pas son visage ; et quand elle le sortit de la toile,
c’était en souriant pour lui donner de la gaieté.
– Au fait, nous ne sommes pas riches à présent, dit-
elle en riant aux éclats ; tiens, regarde ma bourse, je
n’ai plus qu’un louis tout seul. Et toi ?
Il se mit à rire aussi comme un enfant :
– Ma foi, moi, j’avais encore un écu, mais je l’ai
donné au petit garçon qui a porté ta malle.
– Ah, bah ! qu’est-ce que ça fait ? dit-elle en faisant
claquer ses petits doigts blancs comme des
castagnettes ; on n’est jamais plus gai que lorsqu’on n’a
rien ; et n’ai-je pas en réserve les deux bagues de
diamants que ma mère m’a données ? Cela est bon
partout et pour tout, n’est-ce pas ? Quand tu voudras
nous les vendrons. D’ailleurs, je crois que le bonhomme
de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes intentions pour
nous, et qu’il sait bien ce qu’il y a dans la lettre. C’est
sûrement une recommandation pour nous au
gouverneur de Cayenne.
– Peut-être, dit-il ; qui sait ?
– N’est-ce pas ? reprit sa petite femme ; tu es si bon
que je suis sûre que le gouvernement t’a exilé pour un
peu de temps, mais ne t’en veut pas.
Elle avait dit ça si bien ! m’appelant le bonhomme
de capitaine, que j’en fus tout remué et tout attendri ; et
je me réjouis même, dans le cœur, de ce qu’elle avait
peut-être deviné juste sur la lettre cachetée. Ils
commençaient encore à s’embrasser ; je frappai du pied
vivement sur le pont pour les faire finir.
Je leur criai :
– Eh ! dites donc, mes petits amis ! On a l’ordre
d’éteindre tous les feux du bâtiment. Soufflez-moi votre
lampe, s’il vous plaît.
Ils soufflèrent la lampe, et je les entendis rire en
jasant tout bas dans l’ombre comme des écoliers. Je me
remis à me promener seul sur mon tillac en fumant ma
pipe. Toutes les étoiles du tropique étaient à leur poste,
larges comme de petites lunes. Je les regardai en
respirant un air qui sentait frais et bon.
Je me disais que certainement ces bons petits
avaient deviné la vérité, et j’en étais tout ragaillardi. Il y
avait bien à parier qu’un des cinq Directeurs s’était
ravisé et me les recommandait ; je ne m’expliquais pas
bien pourquoi, parce qu’il y a des affaires d’État que je
n’ai jamais comprises, moi ; mais enfin je croyais cela
et, sans savoir pourquoi, j’étais content.
Je descendis dans ma chambre, et j’allai regarder la
lettre sous mon vieil uniforme. Elle avait une autre
figure ; il me sembla qu’elle riait, et ses cachets
paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa
bonté, et je lui fis un petit signe d’amitié.
Malgré cela, je remis mon uniforme dessus ; elle
m’ennuyait.
Nous ne pensâmes plus du tout à la regarder pendant
quelques jours, et nous étions gais ; mais, quand nous
approchâmes du premier degré de latitude, nous
commençâmes à ne plus parler.
Un beau matin je m’éveillai assez étonné de ne
sentir aucun mouvement dans le bâtiment. À vrai dire,
je ne dors jamais que d’un œil, comme on dit, et, le
roulis me manquant, j’ouvris les deux yeux. Nous
étions tombés dans un calme plat, et c’était sous le 1°
de latitude nord, au 27° de longitude. Je mis le nez sur
le pont : la mer était lisse comme une jatte d’huile ;
toutes les voiles ouvertes tombaient collées aux mâts
comme des ballons vides. Je dis tout de suite : – J’aurai
le temps de te lire, va ! en regardant de travers du côté
de la lettre. J’attendis jusqu’au soir, au coucher du
soleil. Cependant il fallait bien en venir là : j’ouvris la
pendule, et j’en tirai vivement l’ordre cacheté. – Eh
bien ! mon cher, je le tenais à la main depuis un quart
d’heure, que je ne pouvais pas encore le lire. Enfin je
me dis – C’est trop fort ! et je brisai les trois cachets
d’un coup de pouce ; et le grand cachet rouge, je le
broyai en poussière. Après avoir lu, je me frottai les
yeux, croyant m’être trompé.
Je relus la lettre tout entière ; je la relus encore ; je
recommençai en la prenant par la dernière ligne et
remontant à la première. Je n’y croyais pas. Mes jambes
flageolaient un peu sous moi, je m’assis ; j’avais un
certain tremblement sur la peau du visage ; je me frottai
un peu les joues avec du rhum, je m’en mis dans le
creux des mains ; je me faisais pitié à moi-même d’être
si bête que cela ; mais ce fut l’affaire d’un moment ; je
montai prendre l’air.
Laurette était ce jour-là si jolie, que je ne voulus pas
m’approcher d’elle : elle avait une petite robe blanche
toute simple, les bras nus jusqu’au col, et ses grands
cheveux tombants comme elle les portait toujours. Elle
s’amusait à tremper dans la mer son autre robe au bout
d’une corde, et riait en cherchant à arrêter les goémons,
plantes marines semblables à des grappes de raisin, et
qui flottent sur les eaux des Tropiques.
– Viens donc voir les raisins ! viens donc vite !
criait-elle ; et son ami s’appuyait sur elle, et se penchait,
et ne regardait pas l’eau, parce qu’il la regardait d’un
air tout attendri.
Je fis signe à ce jeune homme de venir me parler sur
le gaillard d’arrière. Elle se retourna. Je ne sais quelle
figure j’avais, mais elle laissa tomber sa corde ; elle le
prit violemment par le bras, et lui dit :
– Oh ! n’y va pas, il est tout pâle.
Cela se pouvait bien ; il y avait de quoi pâlir. Il vint
cependant près de moi sur le gaillard ; elle nous
regardait, appuyée contre le grand mât. Nous nous
promenâmes longtemps de long en large sans rien dire.
Je fumais un cigare que je trouvais amer, et je le crachai
dans l’eau. Il me suivait de l’œil ; je lui pris le bras :
j’étouffais, ma foi, ma parole d’honneur ! j’étouffais.
– Ah çà ! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon
petit ami, contez-moi un peu votre histoire. Que diable
avez-vous donc fait à ces chiens d’avocats qui sont là
comme cinq morceaux de roi ? Il paraît qu’ils vous en
veulent fièrement ! C’est drôle !
Il haussa les épaules en penchant la tête (avec un air
si doux, le pauvre garçon !) et me dit :
– Ô mon Dieu ! capitaine, pas grand chose, allez :
trois couplets de vaudeville sur le Directoire, voilà tout.
– Pas possible, dis-je !
– Ô mon Dieu, si ! Les couplets n’étaient même pas
trop bons. J’ai été arrêté le 15 fructidor et conduit à la
Force, jugé le 16, et condamné à mort d’abord, et puis à
la déportation par bienveillance.
– C’est drôle ! dis-je. Les Directeurs sont des
camarades bien susceptibles ; car cette lettre que vous
savez me donne l’ordre de vous fusiller.
Il ne répondit pas, et sourit en faisant une assez
bonne contenance pour un jeune homme de dix-neuf
ans. Il regarda seulement sa femme, et s’essuya le front
d’où tombaient des gouttes de sueur. J’en avais autant
au moins sur la figure, moi, et d’autres gouttes aux yeux.
Je repris :
– Il paraît que ces citoyens-là n’ont pas voulu faire
votre affaire sur terre ; ils ont pensé qu’ici ça ne
paraîtrait pas tant. Mais pour moi c’est fort triste ; car
vous avez beau être un bon enfant, je ne peux pas m’en
dispenser ; l’arrêt de mort est là en règle et l’ordre
d’exécution signé, paraphé, scellé ; il n’y manque rien.
Il me salua très poliment en rougissant.
– Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix
aussi douce que de coutume ; je serais désolé de vous
faire manquer à vos devoirs. Je voudrais seulement
parler un peu à Laure, et vous prier de la protéger dans
le cas où elle me survivrait, ce que je ne crois pas.
– Oh ! pour cela, c’est juste, lui dis-je, mon garçon ;
si cela ne vous déplaît pas, je la conduirai à sa famille à
mon retour en France, et je ne la quitterai que quand
elle ne voudra plus me voir. Mais, à mon sens, vous
pouvez vous flatter qu’elle ne reviendra pas de ce coup-
là ; pauvre petite femme !
Il me prit les deux mains, les serra et me dit :
– Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi
de ce qui vous reste à faire, je le sens bien ; mais qu’y
pouvons-nous ? Je compte sur vous pour lui conserver
le peu qui m’appartient, pour la protéger, pour veiller à
ce qu’elle reçoive ce que sa vieille mère pourrait lui
laisser, n’est-ce pas ? et aussi pour qu’on ménage
toujours sa santé. – Tenez, ajouta-t-il plus bas, j’ai à
vous dire qu’elle est très délicate ; elle a souvent la
poitrine affectée jusqu’à s’évanouir plusieurs fois par
jour ; il faut qu’elle se couvre bien toujours. Enfin vous
remplacerez son père, sa mère et moi autant que
possible, n’est-il pas vrai ? Si elle pouvait conserver les
bagues que sa mère lui a données, cela me ferait bien
plaisir. Mais si on a besoin de les vendre pour elle, il le
faudra bien. Ma pauvre Laurette ! voyez comme elle est
belle !
Comme ça commençait à devenir par trop tendre,
cela m’ennuya, et je me mis à froncer le sourcil ; je lui
avais parlé d’un air gai pour ne pas m’affaiblir ; mais je
n’y tenais plus ! – Enfin, suffit ! lui dis-je, entre braves
gens, on s’entend de reste. Allez lui parler, et
dépêchons-nous.
Je lui serrai la main en ami ; et, comme il ne quittait
pas la mienne et me regardait avec un air singulier : –
Ah çà ! si j’ai un conseil à vous donner, ajoutai-je, c’est
de ne pas lui parler de ça. Nous arrangerons la chose
sans qu’elle s’y attende, ni vous non plus, soyez
tranquille ; ça me regarde.
– Ah ! c’est différent, dit-il, je ne savais pas... cela
vaut mieux, en effet. D’ailleurs, les adieux ! les adieux !
cela affaiblit.
– Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, ça vaut
mieux. Ne l’embrassez pas, mon ami, ne l’embrassez
pas, si vous pouvez, ou vous êtes perdu.
Je lui donnai encore une bonne poignée de main, et
je le laissai aller. Oh ! c’était dur pour moi, tout cela.
Il me parut qu’il gardait, ma foi, bien le secret : car
ils se promenèrent, bras dessus bras dessous, pendant
un quart d’heure, et ils revinrent, au bord de l’eau,
reprendre la corde et la robe qu’un de mes mousses
avait repêchées.
La nuit vint tout à coup. C’était le moment que
j’avais résolu de prendre. Mais ce moment a duré pour
moi jusqu’au jour où nous sommes, et je le traînerai
toute ma vie comme un boulet.
Ici le vieux commandant fut forcé de s’arrêter. Je
me gardai de parler, de peur de détourner ses idées ; il
reprit en se frappant la poitrine :
– Ce moment-là, je vous le dis, je ne peux pas
encore le comprendre. Je sentis la colère me prendre
aux cheveux, et en même temps je ne sais quoi me
faisait obéir et me poussait en avant. J’appelai les
officiers, et je dis à l’un d’eux :
– Allons, un canot à la mer... puisque à présent nous
sommes des bourreaux ! Vous y mettrez cette femme et
vous l’emmènerez au large, jusqu’à ce que vous
entendiez des coups de fusil. Alors vous reviendrez. –
Obéir à un morceau de papier ! car ce n’était que cela
enfin ! Il fallait qu’il y eût quelque chose dans l’air qui
me poussât. J’entrevis de loin ce jeune homme... oh !
c’était affreux à voir !... s’agenouiller devant sa
Laurette, et lui baiser les genoux et les pieds. N’est-ce
pas que vous trouvez que j’étais bien malheureux ?
Je criai comme un fou : – Séparez-les ! nous
sommes tous des scélérats ! – Séparez-les... La pauvre
République est un corps mort ! Directoire, Directeurs,
c’en est la vermine ! Je quitte la mer ! Je ne crains pas
tous vos avocats ; qu’on leur dise ce que je dis, qu’est-
ce que ça me fait ? Ah je me souciais bien d’eux, en
effet ! J’aurais voulu les tenir, je les aurais fait fusiller
tous les cinq, les coquins ! Oh ! je l’aurais fait ; je me
souciais de la vie comme de l’eau qui tombe là, tenez...
Je m’en souciais bien !... une vie comme la mienne...
Ah bien, oui ! pauvre vie... va !...
Et la voix du Commandant s’éteignit peu à peu et
devint aussi incertaine que ses paroles ; et il marcha en
se mordant les lèvres et en fronçant le sourcil dans une
distraction terrible et farouche. Il avait de petits
mouvements convulsifs et donnait à son mulet des
coups du fourreau de son épée, comme s’il eût voulu le
tuer. Ce qui m’étonna, ce fut de voir la peau jaune de sa
figure devenir d’un rouge foncé. Il défit et entrouvrit
violemment son habit sur la poitrine, la découvrant au
vent et à la pluie. Nous continuâmes ainsi à marcher
dans un grand silence. Je vis bien qu’il ne parlerait plus
de lui-même, et qu’il fallait me résoudre à questionner.
– Je comprends bien, lui dis-je, comme s’il eût fini
son histoire, qu’après une aventure aussi cruelle on
prenne son métier en horreur.
– Oh ! le métier ; êtes-vous fou ? me dit-il
brusquement, ce n’est pas le métier ! Jamais le capitaine
d’un bâtiment ne sera obligé d’être un bourreau, sinon
quand viendront des gouvernements d’assassins et de
voleurs, qui profiteront de l’habitude qu’a un pauvre
homme d’obéir aveuglément, d’obéir toujours, d’obéir
comme une malheureuse mécanique, malgré son cœur.
En même temps il tira de sa poche un mouchoir
rouge dans lequel il se mit à pleurer comme un enfant.
Je m’arrêtai un moment comme pour arranger mon
étrier, et, restant derrière la charrette, je marchai
quelque temps à la suite, sentant qu’il serait humilié si
je voyais trop clairement ses larmes abondantes.
J’avais deviné juste, car au bout d’un quart d’heure
environ, il vint aussi derrière son pauvre équipage, et
me demanda si je n’avais pas de rasoirs dans mon
porte-manteau ; à quoi je lui répondis simplement que,
n’ayant pas encore de barbe, cela m’était fort inutile.
Mais il n’y tenait pas, c’était pour parler d’autre chose.
Je m’aperçus cependant avec plaisir qu’il revenait à son
histoire, car il me dit tout à coup :
– Vous n’avez jamais vu de vaisseau de votre vie,
n’est-ce pas ?
– Je n’en ai vu, dis-je, qu’au Panorama de Paris, et
je ne me fie pas beaucoup à la science maritime que
j’en ai tirée.
– Vous ne savez pas, par conséquent, ce que c’est
que le bossoir ?
– Je ne m’en doute pas, dis-je.
– C’est une espèce de terrasse de poutres qui sort de
l’avant du navire, et d’où l’on jette l’ancre en mer.
Quand on fusille un homme, on le fait placer là
ordinairement, ajouta-t-il plus bas.
– Ah ! je comprends, parce qu’il tombe de là dans la mer.
Il ne répondit pas, et se mit à décrire toutes les
sortes de canots que peut porter un brick, et leur
position dans le bâtiment ; et puis, sans ordre dans ses
idées, il continua son récit avec cet air affecté
d’insouciance que de longs services donnent
infailliblement, parce qu’il faut montrer à ses inférieurs
le mépris du danger, le mépris des hommes, le mépris
de la vie, le mépris de la mort et le mépris de soi-
même ; et tout cela cache, sous une dure enveloppe,
presque toujours une sensibilité profonde. – La dureté
de l’homme de guerre est comme un masque de fer sur
un noble visage, comme un cachot de pierre qui
renferme un prisonnier royal.
– Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il.
Ils s’y jetèrent et emportèrent Laure avec eux, sans
qu’elle eût le temps de crier et de parler. Oh ! voici une
chose dont aucun honnête homme ne peut se consoler
quand il en est cause. On a beau dire, on n’oublie pas
une chose pareille ! Ah ! quel temps il fait ! – Quel
diable m’a poussé à raconter ça ! Quand je raconte cela,
je ne peux plus m’arrêter, c’est fini. C’est une histoire
qui me grise comme le vin de Jurançon. – Ah ! quel
temps il fait ! – Mon manteau est traversé.
Je vous parlais, je crois, encore de cette petite
Laurette ! – La pauvre femme ! – Qu’il y a des gens
maladroits dans le monde ! L’officier fut assez sot pour
conduire le canot en avant du brick. Après cela, il est
vrai de dire qu’on ne peut pas tout prévoir. Moi je
comptais sur la nuit pour cacher l’affaire, et je ne
pensais pas à la lumière des douze fusils faisant feu à la
fois. Et, ma foi, du canot elle vit son mari tomber à la
mer, fusillé.
S’il y a un Dieu là-haut, il sait comment arriva ce
que je vais vous dire ; moi je ne le sais pas, mais on l’a
vu et entendu comme je vous vois et vous entends. Au
moment du feu, elle porta la main à sa tête, comme si
une balle l’avait frappée au front, et s’assit dans le
canot sans s’évanouir, sans crier, sans parler, et revint
au brick quand on voulut et comme on voulut. J’allai à
elle, je lui parlai longtemps et le mieux que je pus. Elle
avait l’air de m’écouter et me regardait en face, en se
frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait le
front rouge et le visage tout pâle. Elle tremblait de tous
ses membres comme ayant peur de tout le monde. Ça
lui est resté. Elle est encore de même, la pauvre petite !
idiote, ou comme imbécile, ou folle, comme vous
voudrez. Jamais on n’en a tiré une parole si ce n’est
quand elle dit qu’on lui ôte ce qu’elle a dans la tête.
De ce moment-là je devins aussi triste qu’elle, et je
sentis quelque chose en moi qui me disait : Reste devant
elle jusqu’à la fin de tes jours, et garde-la ; je l’ai fait.
Quand je revins en France, je demandai à passer avec
mon grade dans les troupes de terre, ayant pris la mer
en haine parce que j’y avais jeté du sang innocent. Je
cherchai la famille de Laure. Sa mère était morte. Ses
sœurs, à qui je la conduisais folle, n’en voulurent pas, et
m’offrirent de la mettre à Charenton. Je leur tournai le
dos, et je la gardai avec moi.
– Ah ! mon Dieu ! si vous voulez la voir, mon
camarade, il ne tient qu’à vous. – Serait-elle là-dedans ?
lui dis-je. – Certainement ! attendez. – Hô ! hô ! la
mule...
Comment je continuai ma route
Et il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé
que j’eusse fait cette question. En même temps il
souleva la toile cirée de sa petite charrette, comme pour
arranger la paille qui la remplissait presque, et je vis
quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux
bleus, démesurés de grandeur, admirables de forme,
sortant d’une tête pâle, amaigrie et longue, inondée de
cheveux blonds tout plats. Je ne vis, en vérité, que ces
doux yeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme,
car le reste était mort. Son front était rouge ; ses joues
creuses et blanches avaient des pommettes bleuâtres ;
elle était accroupie au milieu de la paille, si bien qu’on
en voyait à peine sortir ses deux genoux, sur lesquels
elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda
un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se
remit à jouer. Il me parut qu’elle s’appliquait à
comprendre comment sa main droite battrait sa main
gauche.
– Voyez-vous, il y a un mois qu’elle joue cette
partie-là, me dit le chef de bataillon ; demain, ce sera
peut-être un autre jeu qui durera longtemps. C’est drôle, hein ?
En même temps il se mit à replacer la toile cirée de
son schako, que la pluie avait un peu dérangée.
– Pauvre Laurette dis-je, tu as perdu pour toujours, va.
J’approchai mon cheval de la charrette, et je lui
tendis la main ; elle me donna la sienne machinalement,
et en souriant avec beaucoup de douceur. Je remarquai
avec étonnement qu’elle avait à ses longs doigts deux
bagues de diamants ; je pensai que c’étaient encore les
bagues de sa mère, et je me demandai comment la
misère les avait laissées là. Pour un monde entier je
n’en aurais pas fait l’observation au vieux
Commandant ; mais comme il me suivait des yeux, et
voyait les miens arrêtés sur les doigts de Laure, il me
dit avec un certain air d’orgueil :
– Ce sont d’assez gros diamants, n’est-ce pas ? Ils
pourraient avoir leur prix dans l’occasion, mais je n’ai
pas voulu qu’elle s’en séparât, la pauvre enfant. Quand
on y touche, elle pleure, elle ne les quitte pas. Du reste,
elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en
temps. J’ai tenu parole à son pauvre petit mari, et, en
vérité, je ne m’en repens pas. Je ne l’ai jamais quittée,
et j’ai dit partout que c’était ma fille qui était folle. On a
respecté ça. À l’armée tout s’arrange mieux qu’on ne le
croit à Paris, allez ! elle a fait toutes les guerres de
l’Empereur avec moi, et je l’ai toujours tirée d’affaire.
Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille et
une petite voiture, ce n’est jamais impossible. Elle avait
une tenue assez soignée, et moi, étant chef de bataillon,
avec une bonne paye, ma pension de la Légion
d’honneur et le mois Napoléon, dont la somme était
double, dans le temps, j’étais tout à fait au courant de
mon affaire, et elle ne me gênait pas. Au contraire, ses
enfantillages faisaient rire quelquefois les officiers du 7° léger.
Alors il s’approcha d’elle et lui frappa sur l’épaule,
comme il eût fait à son petit mulet.
– Eh bien, ma fille ! dis donc, parle donc un peu au
lieutenant qui est là ; voyons, un petit signe de tête.
Elle se remit à ses dominos.
– Oh ! dit-il, c’est qu’elle est un peu farouche
aujourd’hui, parce qu’il pleut. Cependant elle ne
s’enrhume jamais. Les fous, ça n’est jamais malade,
c’est commode de ce côté-là. À la Bérésina et dans
toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tête. – Allons
ma fille, joue toujours, va, ne t’inquiète pas de nous ;
fais ta volonté, va, Laurette.
Elle lui prit la main qu’il appuyait sur son épaule,
une grosse main noire et ridée ; elle la porta timidement
à ses lèvres et la baisa comme une pauvre esclave. Je
me sentis le cœur serré par ce baiser, et je tournai bride
violemment.
– Voulons-nous continuer notre marche,
Commandant ? lui dis-je ; la nuit viendra avant que
nous soyons à Béthune.
Le Commandant racla soigneusement avec le bout
de son sabre la boue jaune qui chargeait ses bottes ;
ensuite il monta sur le marchepied de la charrette,
ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d’un
petit manteau qu’elle avait. Il ôta sa cravate de soie
noire et la mit autour du cou de sa fille adoptive : après
quoi il donna le coup de pied au mulet, fit son
mouvement d’épaule et dit : – En route, mauvaise
troupe ! – Et nous repartîmes.
La pluie tombait toujours tristement ; le ciel gris et
la terre grise s’étendaient sans fin ; une sorte de lumière
terne, un pâle soleil, tout mouillé, s’abaissait derrière de
grands moulins qui ne tournaient pas. Nous retombâmes
dans un grand silence.
Je regardais mon vieux Commandant ; il marchait à
grands pas, avec une vigueur toujours soutenue, tandis
que son mulet n’en pouvait plus et que mon cheval
même commençait à baisser la tête. Ce brave homme
ôtait de temps à autre son schako pour essuyer son front
chauve et quelques cheveux gris de sa tête, ou ses gros
sourcils, ou ses moustaches blanches, d’où tombait la
pluie. Il ne s’inquiétait pas de l’effet qu’avait pu faire
sur moi son récit. Il ne s’était fait ni meilleur ni plus
mauvais qu’il n’était. Il n’avait pas daigné se dessiner.
Il ne pensait pas à lui-même et, au bout d’un quart
d’heure, il entama, sur le même ton, une histoire bien
plus longue sur une campagne du maréchal Masséna,
où il avait formé son bataillon en carré contre je ne sais
quelle cavalerie. Je ne l’écoutai pas, quoiqu’il
s’échauffât pour me démontrer la supériorité du
fantassin sur le cavalier.
La nuit vint, nous n’allions pas vite. La boue
devenait plus épaisse et plus profonde. Rien sur la route
et rien au bout. Nous nous arrêtâmes au pied d’un arbre
mort, le seul arbre du chemin. Il donna d’abord ses
soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il
regarda dans la charrette, comme une mère dans le
berceau de son enfant. Je l’entendais qui disait :
Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et
tâche de dormir. – Allons, c’est bien ! elle n’a pas une
goutte de pluie. – Ah ! diable ! elle a cassé ma montre
que je lui avais laissée au cou ! – Oh ! ma pauvre
montre d’argent ! – Allons, c’est égal ; mon enfant,
tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va venir
bientôt. – C’est drôle ! elle a toujours la fièvre ; les
folles sont comme ça. Tiens, voilà du chocolat pour toi,
mon enfant.
Il appuya la charrette à l’arbre, et nous nous assîmes
sous les roues, à l’abri de l’éternelle ondée, partageant
un petit pain à lui et un à moi : mauvais souper.
– Je suis fâché que nous n’ayons que ça, dit-il : mais
ça vaut mieux que du cheval cuit sous la cendre avec de
la poudre dessus, en manière de sel, comme on en
mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il faut
bien que je lui donne ce que j’ai de mieux. Vous voyez
que je la mets toujours à part. Elle ne peut pas souffrir
le voisinage d’un homme depuis l’affaire de la lettre. Je
suis vieux, et elle a l’air de croire que je suis son père ;
malgré cela, elle m’étranglerait si je voulais l’embrasser
seulement sur le front. L’éducation leur laisse toujours
quelque chose, à ce qu’il paraît, car je ne l’ai jamais vue
oublier de se cacher comme une religieuse. – C’est drôle, hein ?
Comme il parlait d’elle de cette manière, nous
l’entendîmes soupirer et dire : Ôtez ce plomb ! ôtez-moi
ce plomb ! Je me levais, il me fit rasseoir.
– Restez, restez, me dit-il, ce n’est rien ; elle dit ça
toute sa vie, parce qu’elle croit toujours sentir une balle
dans sa tête. Ça ne l’empêche pas de faire tout ce qu’on
lui dit, et cela avec beaucoup de douceur.
Je me tus, en l’écoutant avec tristesse. Je me mis à
calculer que, de 1797 à 1815, où nous étions, dix-huit
années ainsi s’étaient passées pour cet homme. – Je
demeurai longtemps en silence à côté de lui, cherchant
à me rendre compte de ce caractère et de cette destinée.
Ensuite, à propos de rien, je lui donnai une poignée de
main pleine d’enthousiasme. Il en fut étonné.
– Vous êtes un digne homme, lui dis-je.
Il me répondit :
– Eh ! pourquoi donc ? Est-ce à cause de cette
pauvre femme ?... Vous sentez bien, mon enfant, que
c’était un devoir. Il y a longtemps que j’ai fait Abnégation.
Et il me parla encore de Masséna.
Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Béthune,
petite ville laide et fortifiée, où l’on dirait que les
remparts, en resserrant leur cercle, ont pressé les
maisons l’une sur l’autre. Tout y était en confusion,
c’était le moment d’une alerte. Les habitants
commençaient à retirer les drapeaux blancs des fenêtres
et à coudre les trois couleurs dans leurs maisons. Les
tambours battaient la générale ; les trompettes sonnaient
à cheval, par ordre de M. le duc de Berry. Les longues
charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs
bagages ; les canons des Gardes du Corps courant aux
remparts, les voitures des princes, les escadrons des
Compagnies Rouges se formant, encombraient la ville.
La vue des Gendarmes du Roi et des Mousquetaires me
fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis
ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite
charrette et ses pauvres habitants. À mon grand regret,
c’était pour toujours que je le perdais.
Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond
d’un vrai cœur de soldat. Cette rencontre me révéla une
nature d’homme qui m’était inconnue, et que le pays
connaît mal et ne traite pas bien ; je la plaçai dès lors
très haut dans mon estime. J’ai souvent cherché depuis
autour de moi quelque homme semblable à celui-là et
capable de cette abnégation de soi-même entière et
insouciante. Or, durant quatorze années que j’ai vécu
dans l’armée, ce n’est qu’en elle, et surtout dans les
rangs dédaignés et pauvres de l’infanterie, que j’ai
retrouvé ces hommes de caractère antique, poussant le
sentiment du devoir jusqu’à ses dernières
conséquences, n’ayant ni remords de l’obéissance ni
honte de la pauvreté, simples de mœurs et de langage,
fiers de la gloire du pays, et insouciants de la leur
propre, s’enfermant avec plaisir dans leur obscurité, et
partageant avec les malheureux le pain noir qu’ils
payent de leur sang.
J’ignorai longtemps ce qu’était devenu ce pauvre
chef de bataillon, d’autant plus qu’il ne m’avait pas dit
son nom et que je ne le lui avais pas demandé. Un jour
cependant, au café, en 1825, je crois, un vieux capitaine
d’infanterie de ligne à qui je le décrivis, en attendant la
parade, me dit :
– Eh ! pardieu, mon cher, je l’ai connu, le pauvre
diable ! C’était un brave homme ; il a été descendu par
un boulet à Waterloo. Il avait en effet laissé aux
bagages une espèce de fille folle que nous menâmes à
l’Hôpital d’Amiens, en allant à l’armée de la Loire, et
qui y mourut, furieuse, au bout de trois jours.
– Je le crois bien, lui dis-je ; elle n’avait plus son
père nourricier !
– Ah bah ! père ! qu’est-ce que vous dites donc ?
ajouta-t-il d’un air qu’il voulait rendre fin et licencieux.
– Je dis qu’on bat le rappel, repris-je en sortant. Et
moi aussi, j’ai fait Abnégation.
Par Philippe96
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Publié dans : Ecrivains
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