Samedi 14 mars 2009 6 14 /03 /2009 00:01

Gérard de Nerval - PROMENADES ET  SOUVENIRS

Paru dans l’Illustration, le 30 décembre 1854, puis le 6
janvier et le 3 février 1855, Promenades et Souvenirs constitue le
dernier texte publié, au moins partiellement, du vivant de Gérard
de Nerval.
 
Nerval met fin à ses jours, le 26 janvier 1855, à Paris, rue de la
Vieille-Lanterne, non loin du Châtelet.
 
La rue de la Vieille Lanterne aujourd’hui n’existe plus.



Dernière lettre de Gérard de Nerval
[à Mme Alexandre Labrunie, tante de l’écrivain]

 
Ma bonne et chère tante, dis à ton fils qu’il ne sait pas que tu
es la meilleure des mères et des tantes. Quand j’aurai triomphé de
tout, tu auras ta place dans mon Olympe, comme j’ai ma place
dans ta maison. Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et
blanche.
 
Gérard Labrunie
 
24 Janvier 1855


 La butte Montmartre

Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris. 
Je n’en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois. Arrivé
d’Allemagne, après un court séjour dans une villa de la banlieue,
je me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents,
dont l’un se trouvait sur la place du Louvre et l’autre dans la rue
du Mail. Je ne remonte qu’à six années. Évincé du premier
avec vingt francs de dédommagement, que j’ai négligé, je ne sais
pourquoi, d’aller toucher à la Ville, j’avais trouvé dans le second
ce qu’on ne trouve plus guère au centre de Paris : une vue sur
deux ou trois arbres occupant un certain espace, qui permet à la
fois de respirer et de se délasser l’esprit en regardant autre chose
qu’un échiquier de fenêtres noires, où de jolies figures
n’apparaissent que par exception. Je respecte la vie intime de
mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec des
longues-vues le galbe d’une femme qui se couche, ou surprennent
à l’œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents
de la vie conjugale. J’aime mieux tel horizon « à souhait pour le
plaisir des yeux », comme dirait Fénelon, où l’on peut jouir, soit
d’un lever, soit d’un coucher de soleil, mais plus particulièrement
du lever. Le coucher ne m’embarrasse guère : je suis sûr de le
rencontrer partout ailleurs que chez moi. Pour le lever, c’est
différent : j’aime à voir le soleil découper des angles sur les murs,
à entendre au dehors des gazouillements d’oiseaux, fût-ce de
simples moineaux francs… Grétry offrait un louis pour entendre
une chanterelle, je donnerais vingt francs pour un merle ; les
vingt francs que la ville de Paris me doit encore !
 
J’ai longtemps habité Montmartre ; on y jouit d’un air très
pur, de perspectives variées, et l’on y découvre des horizons
magnifiques, soit « qu’ayant été vertueux, l’on aime à voir lever
l’aurore », qui est très belle du côté de Paris, soit qu’avec des
goûts moins simples, on préfère ces teintes pourprées du
couchant, où les nuages déchiquetés et flottants peignent des
tableaux de bataille et de transfiguration au-dessus du grand
cimetière, entre l’arc de l’Étoile et les coteaux bleuâtres qui vont
d’Argenteuil à Pontoise. Les maisons nouvelles s’avancent
toujours, comme la mer diluvienne qui a baigné les flancs de
l’antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s’étaient
réfugiés les monstres informes reconnus depuis par Cuvier.
Attaqué d’un côté par la rue de l’Empereur, de l’autre par le
quartier de la mairie, qui sape les après montées et abaisse les
hauteurs du versant de Paris, le vieux mont de Mars aura bien
bientôt le sort de la butte des Moulins, qui, au siècle dernier, ne
montrait guère un front moins superbe. Cependant, il nous
reste encore un certain nombre de coteaux ceints d’épaisses haies
vertes, que l’épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs
violettes et de ses baies pourprées.
 
Il y a là des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées
champêtres et des ruelles silencieuses, bordées de chaumières, de
granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de
précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à
peu certains îlots de verdure où s’ébattent des chèvres, qui
broutent l’acanthe suspendue aux rochers ; des petites filles à
l’œil fier, au pied montagnard, les surveillent en jouant entre
elles. On rencontre même une vigne, la dernière du cru célèbre de
Montmartre, qui luttait, du temps des Romains, avec Argenteuil
et Suresnes. Chaque année, cet humble coteau perd une rangée de
ses ceps rabougris, qui tombent dans une carrière.  Il y a dix ans,
j’aurais pu l’acquérir au prix de trois mille francs… On en
demande aujourd’hui trente mille. C’est le plus beau point de vue
des environs de Paris.

Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands
arbres du Château des Brouillards, c’était d’abord ce reste de
vignoble lié au souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des
philosophes, était peut-être le second Bacchus, et qui a eu trois
corps dont l’un a été enterré à Montmartre, le second à
Ratisbonne et le troisième à Corinthe.  C’était ensuite le
voisinage de l’abreuvoir, qui, le soir, s’anime du spectacle de
chevaux et de chiens que l’on y baigne, et d’une fontaine
construite dans le goût antique, où les laveuses causent et
chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther.

Avec un bas-relief consacré à Diane et peut-être deux figures de
naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l’ombre des
vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu
de retraite, silencieux ses heures, et qui rappellerait certains
points d’étude de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et
serpente la rue des Brouillards, qui descend vers le chemin des
Bœufs, puis le jardin du restaurant Gaucher, avec ses kiosques,
ses lanternes et ses statues peintes… La plaine Saint-Denis a des
lignes admirables, bornées par les coteaux de Saint-Ouen et de
Montmorency, avec des reflets de soleil ou des nuages qui varient
à chaque heure du jour. A droite est une rangée de maisons, la
plupart fermées pour cause de craquements dans les murs.

C’est ce qui assure la solitude relative de ce site ; car les chevaux
et les bœufs qui passent, et même les laveuses, ne troublent pas
les méditations d’un sage, et même s’y associent. La vie
bourgeoise, ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent
seuls l’idée de s’éloigner le plus possible des grands centres
d’activité.

Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l’emplacement
d’une carrière éboulée, que la commune a concédés à des
hommes industrieux qui en ont transformé l’aspect. Ils ont planté
des arbres, créé des champs où verdissent la pomme de terre et la
betterave, où l’asperge montée étalait naguère ses panaches verts
décorés de perles rouges.
 
On descend le chemin et l’on tourne gauche. Là sont encore
deux ou trois collines vertes, entaillées par une route qui plus loin
comble des ravins profonds, et qui tend à rejoindre un jour la rue
de l’Empereur entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un
hameau qui sent fortement la campagne, et qui a renoncé depuis
trois ans aux travaux malsains d’un atelier de poudrette.
Aujourd’hui, l’on y travaille les résidus des fabriques de bougies
stéariques.  Que d’artistes repoussés du prix de Rome sont
venus sur ce point étudier la campagne romaine et l’aspect des
marais Pontins ! Il y reste même un marais animé par des
canards, des oisons et des poules.
 
Il n’est pas rare aussi d’y trouver des haillons pittoresques sur
les épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent
le tassement du terrain sur d’anciennes carrières ; mais rien n’est
plus beau que l’aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire
ses terrains d’ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches
dénudées et quelques bouquets d’arbres encore assez touffus, où
serpentent des ravins et des sentiers.
 
La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite
vallée appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur
l’embarras des Parisiens à se créer de nouvelles demeures et sur
la tendance qu’ont les maisons du quartier Montmartre à envahir,
dans un temps donné, la plaine Saint-Denis. C’est une écluse qui
arrête le torrent ; quand elle s’ouvrira, le terrain vaudra cher. Je
regrette d’autant plus d’avoir hésité, il y a dix ans, à donner trois
mille francs du dernier vignoble de Montmartre.

Il n’y faut plus penser. Je ne serai jamais propriétaire : et
pourtant que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près de
Paris, du moins), j’ai chanté le refrain de M. Vautour :
 
Quand on n’a pas de quoi payer son terme
Il faut avoir une maison à soi !
 
J’aurais fait faire dans cette vigne une construction si
légère !… Une petite villa dans le goût de Pompéi avec un
impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète
tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis sur les murs de Rome,
m’en avait dessiné le plan. A dire le vrai pourtant, il n’y a pas de
propriétaires aux buttes de Montmartre. On ne peut asseoir
légalement une propriété sur des terrains minés par des cavités
peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La
commune concède un droit de possession qui s’éteint au bout de
cent ans… On est campé comme les Turcs ; et les doctrines les
plus avancées auraient peine à contester un droit si fugitif où
l’hérédité ne peut longuement s’établir.


 
Le château de Saint-Germain

J’ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes
relations, et n’ai rien trouvé qu’à des prix impossibles, augmentés
par les conditions que formulent les concierges. Ayant rencontré
un seul logement au-dessous de trois cents francs, on m’a
demandé si j’avais un état pour lequel il fallût du jour. J’ai
répondu, je crois, qu’il m’en fallait pour l’état de ma santé.
 
– C’est, m’a dit le concierge, que la fenêtre de la chambre
s’ouvre sur un corridor qui n’est pas bien clair.
 
Je n’ai pas voulu en savoir davantage, et j’ai même négligé de
visiter une cave à louer, me souvenant d’avoir vu à Londres cette
même inscription, suivie de ces mots : « Pour un gentleman
seul. »
 
Je me suis dit :
 
– Pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-
Germain ? La banlieue est encore plus chère que Paris ; mais, en
prenant un abonnement du chemin de fer, on peut sans doute
trouver des logements dans la plus déserte ou dans la plus
abandonnée de ces deux villes. En réalité, qu’est-ce qu’une demi-
heure de chemin de fer, le matin et le soir ? On a là les ressources
d’une cité, et l’on est presque à la campagne. Vous vous trouvez
logé par le fait rue Saint-Lazare, n°130. Le trajet n’offre que de
l’agrément, et n’équivaut jamais, comme ennui ou comme fatigue,
une course d’omnibus.
 
Je me suis trouvé très heureux de cette idée, et j’ai choisi
Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel
voyage charmant ! Asnières, Chatou, Nanterre et le Pecq ; la Seine
trois fois repliée, des points de vue d’îles vertes, de plaines, de
bois, de chalets et de villas ; à droite, les coteaux de Colombes,
d’Argenteuil et de Carrières ; à gauche, le mont Valérien,
Bougival, Luciennes et Marly ; puis la plus belle perspective du
monde : la terrasse et les vieilles galeries du château de Henri IV,
couronnées par le profil sévère du château de François Ier.

J’ai toujours aimé ce château bizarre, qui, sur le plan, a la forme
d’un D gothique, en l’honneur, dit-on, du nom de la belle Diane.
Je regrette seulement de n’y pas voir ces grands toits écaillés
d’ardoises, ces clochetons à jour où se déroulaient des escaliers en
spirale, ces hautes fenêtres sculptées s’élançant d’un fouillis de
toits anguleux qui caractérisent l’architecture valoise. Des maçons
ont défiguré, sous Louis XVIII, la face qui regarde le parterre.
Depuis, l’on a transformé ce monument en pénitencier, et l’on a
déshonoré l’aspect des fossés et des ponts antiques par une
enceinte de murailles couvertes d’affiches. Les hautes fenêtres et
les balcons dorés, les terrasses où ont paru tour à tour les beautés
blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts, les galants
chevaliers des Médicis et les Écossais fidèles de Marie Stuart et
du roi Jacques, n’ont jamais été restaurés ; il n’en reste rien que le
noble dessin des baies, des tours et des façades, que cet étrange
contraste de la brique et de l’ardoise, s’éclairant des feux du soir
ou des reflets argentés de la nuit, et cet aspect moitié galant,
moitié guerrier, d’un château fort qui, en dedans, contenait un
palais splendide dressé sur un montagne, entre une vallée boisée
où serpente un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisière
d’une vaste forêt.
 
Je revenais là, comme Ravenswood au château de ses pères ;
j’avais eu des parents parmi les hôtes de ce château,  il y a vingt
ans déjà ; d’autres, habitants de la ville ; en tout, quatre
tombeaux… Il se mêlait encore à ces impressions de souvenir
d’amour et de fêtes remontant à l’époque des Bourbons ; de
sorte que je fus tout à tour heureux et triste tout un soir !
 
Un incident vulgaire vint m’arracher à la poésie de ces rêves
de jeunesse. La nuit étant venue, après avoir parcouru les rues et
les places, et salué des demeures aimées jadis, donné un dernier
coup d’œil aux côtes de l’étang de Mareil et de Chambourcy, je
m’étais enfin reposé dans un café qui donne sur la place du
Marché. On me servit une chope de bière. Il y avait au fond trois
cloportes ;  un homme qui a vécu en Orient est incapable de
s’affecter d’un pareil détail.
 
– Garçon ! dis-je, il est possible que j’aime les cloportes ;
mais, une autre fois, si j’en demande, je désirerais qu’on me les
servît à part.
 
Le mot n’était pas neuf, s’étant déjà appliqué à des cheveux
servis sur une omelette ; mais il pouvait encore être goûté à Saint-
Germain. Les habitués, bouchers ou conducteurs de bestiaux, le
trouvèrent agréable.
 
Le garçon me répondit imperturbablement :
 
– Monsieur, cela ne doit pas vous étonner ; on fait en ce
moment des réparations au château, et ces insectes se réfugient
dans les maisons de la ville. Ils aiment beaucoup la bière et y
trouvent leur tombeau.
 
– Garçon, lui dis-je, vous êtes plus beau que nature ; et votre
conversation me séduit… Mais est-il vrai que l’on fasse des
réparations au château ?
 
– Monsieur vient d’en être convaincu.
 
– Convaincu, grâce à votre raisonnement ; mais êtes-vous sûr
du fait en lui-même ?
 
– Les journaux en ont parlé.
 
Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester
ce témoignage. Le lendemain, je me rendis au château pour voir
où en était la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un
sourire qui n’appartient qu’à un militaire de ce grade :
 
– Monsieur, seulement pour raffermir les fondations du
château, il faudrait neuf millions ; les apportez-vous ?
 
Je suis habitué à ne m’étonner de rien.
 
– Je ne les ai pas sur moi, observai-je ; mais cela pourrait
encore se trouver !
 
– Eh bien, dit-il, quand vous les apporterez, nous vous ferons
voir le château.
 
J’étais piqué ; ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux
jours après. J’avais trouvé l’idée.
 
– Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription ? La
France est pauvre ; mais il viendra beaucoup d’Anglais l’année
prochaine pour l’exposition des Champs-Élysées. Il est impossible
qu’ils ne nous aident pas à sauver de la destruction un château
qui a hébergé plusieurs générations de leurs reines et de leurs
rois. Toutes les familles jacobites y ont passé.  La ville encore est
à moitié pleine d’Anglais ; j’ai chanté tout enfant les chansons du
roi Jacques et pleuré Marie Stuart en déclamant les vers de
Ronsard et de du Bellay… La race des King-Charles emplit les
rues comme une preuve vivante encore des affections de tant de
races disparues… Non ! me dis-je, les Anglais ne refuseront pas de
s’associer une souscription doublement nationale. Si nous
contribuons par des monacos, ils trouveront bien des couronnes
et des guinées !
 
Fort de cette combinaison, je suis allé la soumettre aux
habitués du Café du Marché. Ils l’ont accueillie avec
enthousiasme, et, quand j’ai demandé une chope de bière sans
cloportes, le garçon m’a dit :
 
– Oh ! non, monsieur, plus aujourd’hui !
 
Au château, je me suis présenté la tête haute. Le sergent m’a
introduit au corps de garde, où j’ai développé mon idée avec
succès, et le commandant, qu’on a averti, a bien voulu permettre
que l’on me fît voir la chapelle et les appartements des Stuarts,
fermés aux simples curieux. Ces derniers sont dans un triste état,
et, quant aux galeries, aux salles antiques et aux chambres des
Médicis, il est impossible de les reconnaître depuis des siècles,
grâce aux sculptures, aux maçonneries et aux faux plafonds qui
ont approprié ce château aux convenances militaires.
 
Que la cour est belle, pourtant ! ces profils sculptés, ces
arceaux, ces galeries chevaleresques, l’irrégularité même du plan,
la teinte rouge des façades, tout cela fait rêver aux châteaux
d’Écosse et d’Irlande, à Walter Scott et à Byron. On a tant fait
pour Versailles et tant pour Fontainebleau. Pourquoi donc ne pas
relever ce débris précieux de notre histoire ? La malédiction de
Catherine de Médicis, jalouse du monument construit en
l’honneur de Diane, s’est continuée sous les Bourbons. Louis XIV
craignait de voir la flèche de Saint Denis ; ses successeurs ont tout
fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourd’hui, Saint-Germain
attend encore le résultat d’une promesse que la guerre a peut-être
empêché de réaliser.



Une société chantante

Ce que le concierge m’a fait voir avec le plus d’amour, est une
série de petites loges qu’on appelle les cellules, où couchent
quelques militaires du pénitencier. Ce sont de véritables boudoirs
ornés de peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se
compose d’un matelas de crin soutenu par des élastiques ; le tout
très propre et très coquet, comme une cabine d’officier de
vaisseau.
 
Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre qu’on
m’offrait à Paris, et l’on ne pourrait pas y demeurer ayant un état
pour lequel il faudrait du jour. «  J’aimerais, dis-je au sergent,
une chambre moins bien décorée et plus près des fenêtres.
Quand on se lève avant le jour, c’est bien indifférent ! me
répondit-il. » je trouvai cette observation de la plus grande
justesse.
 
En repassant par le corps de garde, je n’eus qu’à remercier le
commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter
aucune buona mano.
 
Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et
j’étais bien aise d’en essayer l’effet sur des habitants de la ville ;
de sorte qu’allant dîner au pavillon de Henri IV, d’où l’on jouit de
la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque ouvert
sur un panorama de dix lieues, j’en fis part à trois Anglais et à une
Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan très
conforme à leurs ides nationales.  Saint-Germain a cela de
particulier, que tout le monde s’y connaît, qu’on y parle haut dans
les établissements publics, et que l’on peut même s’y entretenir
avec des dames anglaises sans leur être présenté. On s’ennuierait
tellement sans cela ! Puis c’est une population à part, classée, il
est vrai, selon les conditions, mais entièrement locale.
 
Il est très rare qu’un habitant de Saint-Germain vienne à
Paris ; certains d’entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix
ans. Les familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la
familiarité qui existe dans les villes d’eaux. Et ce n’est pas l’eau,
c’est l’air pur que l’on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des
maisons de santé charmantes, habitées par des gens très bien
portants, mais fatigués du bourdonnement et du mouvement
insensés de la capitale. La garnison, qui tait autrefois de gardes
du corps, et qui est aujourd’hui de cuirassiers de la garde, n’est
pas étrangère peut-être la résidence de quelques jeunes beautés,
filles ou veuves, qu’on rencontre à cheval ou à âne sur la route des
Loges ou du château du Val. Le soir, les boutiques s’éclairent rue
de Paris et rue au Pain ; on cause d’abord sur la porte, on rit, on
chante même. L’accent des voix est fort distinct de celui de
Paris ; les jeunes filles ont la voix pure et bien timbrée, comme
dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de l’Église,
j’entendis chanter au fond d’un petit café. J’y voyais entrer
beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la
boutique, je me trouvai dans une grande salle toute pavoise de
drapeaux et de guirlandes avec les insignes maçonniques et les
inscriptions d’usage. J’ai fait partie autrefois des Joyeux et des
Bergers de Syracuse ; je n’étais donc pas embarrassé de me
présenter.
 
Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de
draperies tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se
doit à un visiteur. Je me rappellerai toujours qu’aux Bergers de
Syracuse, on ouvrait généralement la séance par ce toast : « Aux
Polonais !… et à ces dames ! » Aujourd’hui, les Polonais sont un
peu oubliés.  Du reste, j’ai entendu de fort jolies chansons dans
cette réunion, mais surtout des voix de femmes ravissantes. Le
Conservatoire n’a pas terni l’éclat de ces intonations pures et
naturelles, de ces trilles empruntés au chant du rossignol ou du
merle, ou n’a pas faussé avec les leçons du solfège ces gosiers si
frais et si riches en mélodie. Comment se fait-il que ces femmes
chantent si juste ? Et pourtant tout musicien de profession
pourrait dire chacune d’elles : « Vous ne savez pas chanter. » Rien
n’est amusant comme les chansons que les jeunes filles
composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux
trahisons des amoureux ou aux caprices de l’autre sexe.

Quelquefois, il y a des traits de raillerie locale qui échappent au
visiteur étranger. Souvent un jeune homme et une jeune fille se
répondent comme Daphnis et Chloé, comme Myrtil et Sylvie. En
m’attachant à cette pensée, je me suis trouvé tout ému, tout
attendri, comme à un souvenir de la jeunesse… C’est qu’il y a un
âge ; âge critique, comme on le dit, pour les femmes, où les
souvenirs renaissent si vivement, où certains dessins oubliés
reparaissent sous la trame froissée de la vie ! On n’est pas assez
vieux pour ne plus songer à l’amour, on n’est plus assez jeune
pour penser toujours à plaire. Cette phrase, je l’avoue, est un
peu Directoire. Ce qui l’amène sous ma plume, c’est que j’ai
entendu un ancien jeune homme qui, ayant décroché du mur une
guitare, exécuta admirablement la vieille romance de Garat :
 
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment…
Chagrin d’amour dure toute la vie !
 
Il avait les cheveux frisés à l’incroyable, une cravate blanche,
une épingle de diamant sur son jabot, et des bagues à lacs
d’amour. Ses mains étaient blanches et fines comme celles d’une
jolie femme. Et, si j’avais été femme, je l’aurais aimé, malgré son
âge ; car sa voix allait au cœur.
 
Ce brave homme m’a rappelé mon père, qui, jeune encore,
chantait avec goût des airs italiens, à son retour de Pologne. Il y
avait perdu sa femme, et ne pouvait s’empêcher de pleurer, en
s’accompagnant de la guitare, aux paroles d’une romance qu’elle
avait aimée, et dont j’ai toujours retenu ce passage :
 
Mamma mia, medicate
Questa piaga, per pietà !
Melicerto fu l’arciero
Perchè pace in cor non ho !

Malheureusement, la guitare est aujourd’hui vaincue par le
piano, ainsi que la harpe ; ce sont là des galanteries et des grâces
d’un autre temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver,
dans le petit monde paisible encore, les charmes effacés de la
société d’autrefois.
 
Je suis sorti par un beau clair de lune, m’imaginant vivre en
1827, époque où j’ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi
les jeunes filles présentes à cette petite fête, j’avais reconnu des
yeux accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques,
des intonations particulières au pays, qui me faisaient rêver à des
cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre
monde j’avais retrouvé mes premières amours. Je parcourais au
clair de lune ces rues et ces promenades endormies. J’admirais
les profils majestueux du château, j’allais respirer l’odeur des
arbres presque effeuillés la lisière de la forêt, je goûtais mieux
cette heure l’architecture de l’église, où repose l’épouse de
Jacques II, et qui semble un temple romain.
 
Vers minuit, j’allai frapper à la porte d’un hôtel où je couchais
souvent, il y a quelques années. Impossible d’éveiller personne.
Des bœufs défilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne
purent me renseigner sur les moyens de passer la nuit. En
revenant sur la place du Marché, je demandai au factionnaire s’il
connaissait un hôtel où l’on pût recevoir un Parisien relativement
attardé.  « Entrez au poste, on vous dira cela », me répondit-il.
 
Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me
dirent :  « C’est bien difficile ! On se couche ici à dix heures ;
mais chauffez-vous un instant. » On jeta du bois dans le poêle ; je
me mis à causer de l’Afrique et de l’Asie. Cela les intéressait
tellement, que l’on réveillait pour m’écouter ceux qui s’étaient
endormis. Je me vis conduit à chanter des chansons arabes et
grecques, car la société chantante m’avait mis dans cette
disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit :  « Vous
avez bien couché sous la tente… Si vous voulez, prenez place sur
le lit de camp. » On me fit un traversin avec un sac de munition,
je m’enveloppai de mon manteau, et je m’apprêtais à dormir
quand le sergent rentra et dit : – « Où est-ce qu’ils ont encore
ramassé cet homme-là ? – C’est un homme qui parle assez bien,
dit un des fusiliers ; il a été en Afrique.
 
– S’il a été en Afrique, c’est différent, dit le sergent ; mais on
admet quelquefois ici des individus qu’on ne connaît pas ; c’est
imprudent… Ils pourraient enlever quelque chose !
 
– Ce ne serait pas les matelas, toujours ! murmurai-je.
 
– Ne faites pas attention, me dit l’un des soldats : c’est son
caractère ; et puis il vient de recevoir une politesse… ça le rend
grognon. »
 
J’ai dormi fort bien jusqu’au point du jour ; et, remerciant ces
braves soldats ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m’en
allai faire un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les
splendeurs du soleil levant.
 
Je le disais tout à l’heure, mes jeunes années me
reviennent,  et l’aspect des lieux aimés rappelle en moi le
sentiment des choses passées. Saint-Germain, Senlis et
Dammartin, sont les trois villes qui, non loin de Paris,
correspondent à mes souvenirs les plus chers. La mémoire de
vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la pensée de
plusieurs jeunes filles dont l’amour m’a fait poète, ou dont les
dédains m’ont fait parfois ironique et songeur.
 
J’ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou
d’amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j’y
retrouve fortement tracée l’empreinte de mes lectures d’alors,
surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens
de dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les
pages suivantes. Je m’étais repris à aimer Saint-Germain par ces
derniers beaux jours d’automne. Je m’établis à l’Ange Gardien, et,
dans les intervalles de mes promenades, j’ai tracé quelques
souvenirs que je n’ose intituler Mémoires, et qui seraient plutôt
conçus selon le plan des promenades solitaires de Jean-Jacques.
Je les terminerai dans le pays même où j’ai été élevé, et où il est
mort.



Juvenilia

Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, que je ne
m’étonne pas en songeant à la façon singulière dont il a présidé à
ma naissance. C’est, dira-t-on, l’histoire de tout le monde. Mais
tout le monde n’a pas occasion de raconter son histoire.
 
Et, si chacun le faisait, il n’y aurait pas grand mal :
l’expérience de chacun est le trésor de tous.
 
Un jour, un cheval s’échappa d’une pelouse verte qui bordait
l’Aisne, et disparut bientôt entre les halliers ; il gagna la région
sombre des arbres et se perdit dans la forêt de Compiègne. Cela se
passait vers 1770.
 
Ce n’est pas un accident rare qu’un cheval échappé à travers
une forêt. Et cependant, je n’ai guère d’autre titre à l’existence.
Cela est probable du moins, si l’on croit à ce que Hoffmann
appelait l’enchaînement des choses.
 
Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans
l’écurie de son père, puis il s’était assis sur le bord de la rivière,
rêvant à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les
nuages empourprés du Valois et du Beauvoisis.
 
L’eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes
violettes striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en
se retournant pour partir, ne trouva plus le cheval qui l’avait
amené. En vain il le chercha, l’appela jusqu’à la nuit. Il lui fallut
revenir à la ferme.
 
Il était d’un naturel silencieux ; il évita les rencontres, monta
à sa chambre et s’endormit, comptant sur la Providence et sur
l’instinct de l’animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la
maison.

C’est ce qui n’arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-
père descendit de sa chambre et rencontra dans la cour son père,
qui se promenait à grands pas. Il s’était aperçu déjà qu’il
manquait un cheval à l’écurie. Silencieux comme son fils, il
n’avait pas demandé quel était le coupable : il le reconnut en le
voyant devant lui.
 
Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans
doute de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa
chambre, fit un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de
Compiègne, il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et
Senlis, près des étangs de Châalis, vieille résidence
carlovingienne. Là, vivait un de ses oncles, qui descendait, dit-on,
d’un peintre flamand du XVIIe siècle. Il habitait un ancien
pavillon de chasse aujourd’hui ruiné, qui avait fait partie des
apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, entouré de
halliers qu’on appelle les bosquets, était situé sur l’emplacement
d’un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième des
Césars. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas
couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois, on y a rencontré,
en traçant, des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées
ou des images informes de dieux celtiques.
 
Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut
récompensé patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais
pas au juste l’époque de leur mariage ; mais, comme il se maria
avec l’épée, comme aussi ma mère reçut le nom de Marie
Antoinette avec celui de Laurence, il est probable qu’ils furent
mariés un peu avant la Révolution.
 
Aujourd’hui, mon grand-père repose, avec sa femme et sa
plus jeune fille, au milieu de ce champ qu’il cultivait jadis. Sa fille
aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie, au
cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte à
vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d’une fièvre qu’elle gagna
en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua
d’être renversée. Mon père, forcé de rejoindre l’armée à Moscou,
perdit plus tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la
Bérésina.
 
Je n’ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou
volés ; je sais seulement qu’elle ressemblait à une gravure du
temps, d’après Prudhon ou Fragonard, qu’on appelait la
Modestie.
 
La fièvre dont elle est morte m’a saisi trois fois, à des époques qui
forment dans ma vie des divisions singulières, périodiques.
Toujours, à ces époques, je me suis senti l’esprit frappé des
images de deuil et de désolation qui ont entouré mon berceau.
Les lettres qu’écrivait ma mère des bords de la Baltique, ou des
rives de la Sprée ou du Danube, m’avaient été lues tant de fois !
Le sentiment du merveilleux, le goût des voyages lointains, ont
été sans doute pour moi le résultat de ces impressions premières,
ainsi que du séjour que j’ai fait longtemps dans une campagne
isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins des
domestiques et des paysans, j’avais nourri mon esprit de
croyances bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait
là de quoi faire un poète, et je ne suis qu’un rêveur en prose.
 
J’avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon
oncle, quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci
de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le
premier m’embrassa avec une telle effusion, que je m’écriai :
 
– Mon père !… tu me fais mal !

De ce jour, mon destin changea.
 
Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé,
sauvé des flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour
m’apprendre ce qu’on appelait mes devoirs. J’étais faible encore,
et la gaieté de son plus jeune frère me charmait pendant mon
travail. Un soldat qui les servait eut l’idée de me consacrer une
partie de ses nuits. Il me réveillait avant l’aube et me promenait
sur les collines voisines de Paris, me faisant déjeuner de pain et
de crème dans les fermes ou dans les laiteries.



Premières années

Une heure fatale sonna pour la France ; son héros, captif lui-
même au sein d’un vaste empire, voulut réunir dans le champ de
Mai l’élite de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la
loge des généraux. On distribuait aux régiments des étendards
ornés d’aigles d’or, confiés désormais à la fidélité de tous.
 
Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une
immense décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef
se mouvait sur une onde agitée, et semblait voguer vers une tour
qui marquait le rivage. Une rafale violente détruisit l’effet de cette
représentation. Sinistre augure, qui prédisait à la patrie le retour
des étrangers.
 
Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l’Ukraine
rongèrent encore une fois l’écorce des arbres de nos jardins. Mes
sœurs du hameau revinrent à tire-d’aile, comme des colombes
plaintives, et m’apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux
pieds roses, que j’aimais comme une autre sœur.
 
Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me
demanda un léger service : J’eus le malheur de lui répondre avec
impatience. Quand je retournai sur la terrasse, la tourterelle
s’était envolée.
 
J’en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d’une fièvre
purpurine qui fit porter à l’épiderme tout le sang de mon cœur.
On crut me consoler en me donnant pour compagnon un jeune
sapajou rapporté d’Amérique par un capitaine, ami de mon père.
Cette jolie bête devint la compagne de mes jeux et de mes
travaux.
 
J’étudiais à la fois l’italien, le grec et le latin, l’allemand,
l’arabe et le persan. Le Pastor fido, Faust, Ovide et Anacréon,
étaient mes poèmes et mes poètes favoris. Mon écriture, cultivée
avec soin, rivalisait parfois de grâce et de correction avec les
manuscrits les plus célèbres de l’Iram. Il fallait encore que le trait
d’amour perçât mon cœur d’une de ses flèches les plus brûlantes !
Celle-là partit de l’arc délié du sourcil noir d’une vierge à l’œil
d’ébène, qui s’appelait Héloise. J’y reviendrai plus tard.
 
J’étais toujours entouré de jeunes filles ;l’une d’elles était
ma tante ; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me
comblaient aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait
celui de ma mère, et mes cheveux blonds, mollement ondulés,
couvraient avec caprice la grandeur précoce de mon front. Je
devins épris de Fanchette, et je conçus l’idée singulière de la
prendre pour épouse selon les rites des aïeux. Je célébrai moi-
même le mariage, en figurant la cérémonie au moyen d’une vieille
robe de ma grand-mère que j’avais jetée sur mes épaules. Un
ruban pailleté d’argent ceignait mon front, et j’avais relevé la
pâleur ordinaire des mes joues d’une légère couche de fard. Je
pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je
possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance ce jeu
naïf d’un enfant.
 
Cependant, j’avais grandi ; un sang vermeil colorait mes
joues ; j’aimais à respirer l’air des forêts profondes. Les ombrages
d’Ermenonville, les solitudes de Morfontaine, n’avaient plus de
secrets pour moi. Deux de mes cousines habitaient par là. J’étais
fier de les accompagner dans ces vieilles forêts, qui semblaient
leur domaine.
 
Le soir, pour divertir de vieux parents, nous représentions les
chefs-d’œuvre des poètes, et un public bienveillant nous comblait
d’éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle,
nommée Louise, partageait nos triomphes ; on l’aimait dans cette
famille, où elle représentait la gloire des arts.
 
Je m’étais rendu très fort sur la danse. Un mulâtre, nommé
Major, m’enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et
ceux de la musique, pendant qu’un peintre de portraits, nommé
Mignard, me donnait des leçons de dessin. Mademoiselle
Nouvelle était l’étoile de notre salle de danse. Je rencontrai un
rival dans un joli garçon nommé Provost. Ce fut lui qui
m’enseigna l’art dramatique : nous représentions ensemble des
petites comédies qu’il improvisait avec esprit. Mademoiselle
Nouvelle était naturellement notre actrice principale et tenait une
balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions sans
espoir… Le pauvre Provost s’est fait depuis acteur sous le nom de
Raymond ; il se souvint de ses premières tentatives, et se mit à
composer des féeries, dans lesquelles il eut pour collaborateurs
les frères Cogniard. Il a fini bien tristement en se prenant de
querelle avec un régisseur de la Gat, auquel il donna un soufflet.
Rentré chez lui, il réfléchit amèrement aux suites de son
imprudence, et, la nuit suivante, se perça le cœur d’un coup de
poignard.



Héloïse

La pension que j’habitais avait un voisinage de jeunes
brodeuses. L’une d’elles, qu’on appelait la Créole, fut l’objet de
mes premiers vers d’amour ; son œil sévère, la sereine placidité
de son profil grec, me réconciliaient avec la froide dignité des
études ; c’est pour elle que je composai des traductions versifiées
de l’ode d’Horace A Tyndaris, et d’une mélodie de Byron, dont je
traduisais ainsi le refrain :
 
Dis-moi, jeune fille d’Athènes,
Pourquoi m’as-tu ravi mon cœur ?
 
Quelquefois, je me levais dès le point du jour et je prenais la
route de ***, courant et déclamant mes vers au milieu d’une pluie
battante. La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes
soupirs ! C’est pour elle que je composai la pièce suivante, imitée
d’une poésie de Thomas Moore :
 
Quand le plaisir brille en tes yeux,
Pleins de douceur et d’espérance…
 
J’échappe à ces amours volages pour raconter mes premières
peines. Jamais un mot blessant, un soupir impur, n’avaient
rouillé l’hommage que je rendais à mes cousines. Héloïse, la
première, me fit connaître la douleur. Elle avait pour gouvernante
une bonne vieille Italienne qui fut instruite de mon amour. Celle-
ci s’entendit avec la servante de mon père pour nous procurer une
entrevue. On me fit descendre en secret dans une chambre où la
figure d’Héloise était représentée par un vaste tableau. Une
épingle d’argent perçait le nœud touffu de ses cheveux d’ébène, et
son buste étincelait comme celui d’une reine, pailleté de tresses
d’or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d’ivresse, je
m’étais jeté à genoux devant l’image ; une porte s’ouvrit, Héloïse
vint à ma rencontre et me regarda d’un œil souriant.

– Pardon, reine, m’écriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds
d’Eléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie !…
 
Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tous deux
muets dans une demi-obscurité. Je n’osai lui baiser la main car
mon cœur se serait brisé. O douleurs et regrets de mes jeunes
amours perdues ! que vos souvenirs sont cruels ! « Fièvres
éteintes de l’âme humaine, pourquoi revenez-vous encore
échauffer un cœur qui ne bat plus ? » Héloïse est mariée
aujourd’hui ; Fanchette, Sylvie et Adrienne sont à jamais perdues
pour moi :  le monde est désert. Peuplé de fantômes aux voix
plaintives, il murmure des chants d’amour sur les débris de mon
néant ! Revenez pourtant, douces images ; j’ai tant aimé ! j’ai tant
souffert ! « Un oiseau qui vole dans l’air a dit son secret au
bocage, qui l’a redit au vent qui passe,  et les eaux plaintives ont
répété le mot suprême :  Amour ! amour ! »



Voyage au Nord

Que le vent enlève ces pages écrites dans des instants de
fièvre ou de mélancolie,  peu importe : il en a déjà dispersé
quelques-unes, et je n’ai pas le courage de les récrire. En fait de
mémoires, on ne sait jamais si le public s’en soucie,  et
cependant je suis du nombre des écrivains dont la vie tient
intimement aux ouvrages qui les ont fait connaître. N’est-on pas
aussi, sans le vouloir, le sujet de biographies directes ou
déguisées ? Est-il plus modeste de se peindre dans un roman sous
le nom de Lélio, d’Octave ou d’Arthur, ou de trahir ses plus
intimes motions dans un volume de poésies ? Qu’on nous
pardonne ces élans de personnalité, nous qui vivons sous le
regard de tous, et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus
atteindre au bénéfice de l’obscurité !
 
Si je pouvais faire un peu de bien en passant, j’essayerais
d’appeler quelque attention sur ces pauvres villes délaissées dont
les chemins de fer ont détourné la circulation et la vie. Elles
s’asseyent tristement sur les débris de leur fortune passée, et se
concentrent en elles-mêmes, jetant un regard désenchanté sur les
merveilles d’une civilisation qui les condamne ou les oublie.
Saint-Germain m’a fait penser à Senlis, et, comme c’était un
mardi, j’ai pris l’omnibus de Pontoise, qui ne circule plus que les
jours de marché. J’aime à contrarier les chemins de fer, et
Alexandre Dumas, que j’accuse d’avoir un peu brodé
dernièrement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vérité que
j’avais dépensé deux cents francs et mis huit jours pour l’aller voir
à Bruxelles, par l’ancienne route de Flandre,  et en dépit du
chemin de fer du Nord.
 
Non, je n’admettrai jamais, quelles que soient les difficultés
des terrains, que l’on fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-
deux kilomètres, pour aller à Poissy en évitant Saint-Germain, et
trente lieues pour aller à Compiègne en évitant Senlis. Ce n’est
qu’en France que l’on peut rencontrer des chemins si contrefaits.
Quand le chemin belge perçait douze montagnes pour arriver à
Spa, nous étions en admiration devant ces faciles contours de
notre principale artère, qui suivent tour à tour les lits capricieux
de la Seine et de l’Oise, pour éviter une ou deux pentes de
l’ancienne route du Nord.
 
Pontoise est encore une de ces villes, situées sur des hauteurs,
qui me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades,
leurs points de vue, et la conservation de certaines mœurs, qu’on
ne rencontre plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on
cause, on chante le soir sur le devant des portes ; les restaurateurs
sont des pâtissiers ; on trouve chez eux quelque chose de la vie de
famille ; les rues, en escaliers, sont amusantes à parcourir ; la
promenade tracée sur les anciennes tours domine la magnifique
vallée où coule l’Oise.

De jolies femmes et de beaux enfants s’y promènent. On surprend
en passant, on envie tout ce petit monde paisible qui vit à part
dans ses vieilles maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces
beaux aspects et de cet air pur. L’église est belle et d’une
conservation parfaite. Un magasin de nouveautés parisiennes
s’éclaire auprès, et ses demoiselles sont vives et rieuses comme
dans la Fiancée de M. Scribe… Ce qui fait le charme, pour moi,
des petites villes un peu abandonnées, c’est que j’y retrouve
quelque chose du Paris de ma jeunesse. L’aspect des maisons, la
forme des boutiques, certains usages, quelques costumes… A ce
point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle
1820 ;  je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le
souvenir de mes parents.
 
Cette fois, je bénis le chemin de fer,  une heure au plus me
sépare de Saint-Leu :  le cours de l’Oise, si calme et si verte,
découpant au clair de lune ses îlots de peupliers, l’horizon
festonné de collines et de forêts, les villages aux noms connus
qu’on appelle à chaque station, l’accent déjà sensible des paysans
qui montent d’une distance à l’autre, les jeunes filles coiffées de
madras, selon l’usage de cette province, tout cela m’attendrit et
me charme : il me semble que je respire un autre air ; et, en
mettant le pied sur le sol, j’éprouve un sentiment plus vif encore
que celui qui m’animait naguère en repassant le Rhin : la terre
paternelle, c’est deux fois la patrie.
 
J’aime beaucoup Paris, où le hasard m’a fait naître, mais
j’aurais pu naître aussi bien sur un vaisseau,  et Paris, qui porte
dans ses armes la bari ou nef mystique des Égyptiens, n’a pas
dans ses murs cent mille Parisiens véritables. Un homme du
Midi, s’unissant là par hasard à une femme du Nord, ne peut
produire un enfant de nature lutécienne. On dira à cela :
« Qu’importe ! » Mais demandez un peu aux gens de province s’il
importe d’être de tel ou tel pays.
 
Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres ;
cherchant à étudier les autres dans moi-même, je me dis qu’il y a
dans l’attachement à la terre beaucoup de l’amour de la famille.
Cette piété qui s’attache aux lieux est aussi une portion du noble
sentiment qui nous unit à la patrie. En revanche, les cités et les
villages se parent avec fierté des illustrations qui proviennent de
leur sol. Il n’y a plus là division ou jalousie locale, tout se rapporte
au centre national, et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me
direz-vous pourquoi j’aime tout le monde dans ce pays, où je
retrouve des intonations connues autrefois, où les vieilles ont les
traits de celles qui m’ont bercé, où les jeunes gens et les jeunes
filles me rappellent les compagnons de ma première jeunesse ?
Un vieillard passe : il m’a semblé voir mon grand-père ; il parle,
c’est presque sa voix ;  cette jeune personne a les traits de ma
tante, morte vingt-cinq ans ; une plus jeune me rappelle une
petite paysanne qui m’a aimé et qui m’appelait son petit mari,
qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche au
printemps, se faisait des couronnes de marguerites. Qu’est-elle
devenue, la pauvre Célénie, avec qui je courais dans la forêt de
Chantilly, et qui avait si peur des gardes-chasse et des loups !



Chantilly

Voici les deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur,
séparé par le chemin de fer de la partie qui borde l’Oise. On
monte vers Chantilly en côtoyant de hautes collines de grès d’un
aspect solennel, puis c’est un bout de la forêt ; la Nonette brille
dans les prés bordant les dernières maisons de la ville. La
Nonette ! une des chères petites rivières où j’ai pêché des
écrevisses ; de l’autre côté de la forêt coule sa sœur la Thève, où
je me suis presque noyé pour n’avoir pas voulu paraître poltron
devant la petite Célénie !
 
Célénie m’apparaît souvent dans mes rêves comme une
nymphe des eaux, tentatrice naïve, follement enivrée de l’odeur
des prés, couronnée d’ache et de nénuphar, découvrant, dans son
rire enfantin, entre ses joues à fossettes, les dents de perles de la
nixe germanique. Et certes, l’ourlet de sa robe était très souvent
mouillé comme il convient à ses pareilles… Il fallait lui cueillir des
fleurs aux bords marneux des étangs de Commelle, ou parmi les
joncs et les oseraies qui bordent les métairies de Coye. Elle aimait
les grottes perdues dans les bois, les ruines des vieux châteaux,
les temples écroulés aux colonnes festonnées de lierre, le foyer
des bûcherons, où elle chantait et racontait les vieilles légendes
du pays !  madame de Montfort, prisonnière dans sa tour, qui
tantôt s’envolait en cygne, et tantôt frétillait en beau poisson d’or
dans les fossés de son château ;  la fille du pâtissier, qui portait
des gâteaux au comte d’Ory, et qui, forcée à passer la nuit chez
son seigneur, lui demanda son poignard pour ouvrir le nœud d’un
lacet et s’en perça le cœur ;  les moines rouges, qui enlevaient les
femmes, et les plongeaient dans des souterrains ; la fille du sire
de Pontarmé, éprise du beau Lautrec, et enfermée sept ans par
son père, après quoi elle meurt ; et le chevalier, revenant de la
croisade, fait découdre avec un couteau d’or fin son linceul de fine
toile ; elle ressuscite, mais ce n’est plus qu’une goule affamée de
sang… Henri IV et Gabrielle, Biron et Marie de Loches, et que
sais-je encore de tant de récits dont sa mémoire était peuplée !
Saint Rieul parlant aux grenouilles, saint Nicolas ressuscitant les
trois petits enfants hachés comme chair à pâté par un boucher de
Clermont-sur-Oise. Saint Léonard, saint Loup et saint Guy ont
laissé dans ces cantons mille témoignages de leur sainteté et de
leurs miracles. Célénie montait sur les roches ou sur les dolmens
druidiques, et les racontait aux jeunes bergers. Cette petite
Velléda du vieux pays des Sylvanectes m’a laissé des souvenirs
que le temps ravive. Qu’est-elle devenue ? Je m’en informerai du
côté de la Chapelle-en-Serval ou de Charlepont, ou de
Montméliant… Elle avait des tantes partout, des cousines sans
nombre : que de morts dans tout cela ! que de malheureux sans
doute dans un pays si heureux autrefois !
 
Au moins, Chantilly porte noblement sa misère ; comme ces
vieux gentilshommes au linge blanc, à la tenue irréprochable, il a
cette fière attitude qui dissimule le chapeau déteint ou les habits
râpés… Tout est propre, rangé, circonspect ; les voix résonnent
harmonieusement dans les salles sonores. On sent partout
l’habitude du respect, et la cérémonie qui régnait jadis au château
règle un peu les rapports des placides habitants. C’est plein
d’anciens domestiques retraités, conduisant des chiens invalides ;
quelques-uns sont devenus des maîtres, et ont pris l’aspect
vénérable des vieux seigneurs qu’ils ont servis.
 
Chantilly est comme une longue rue de Versailles.

Il faut voir cela l’été, par un splendide soleil, en passant à grand
bruit sur ce beau pavé qui résonne. Tout est préparé là pour les
splendeurs princières et pour la foule privilégiée des chasses et
des courses. Rien n’est étrange comme cette grande porte qui
s’ouvre sur la pelouse du château et qui semble un arc de
triomphe, comme le monument voisin, qui paraît une basilique et
qui n’est qu’une curie. Il y a là quelque chose encore de la lutte
des Condé contre la branche aînée des Bourbons. C’est la chasse
qui triomphe à défaut de la guerre, et où cette famille trouva
encore une gloire après que Clio eut déchiré les pages de la
jeunesse guerrière du grand Condé, comme l’exprime le
mélancolique tableau qu’il a fait peindre lui-même.
 
A quoi bon maintenant revoir ce château démeublé qui n’a
plus à lui que le cabinet satirique de Watteau et l’ombre tragique
du cuisinier Vatel se perçant le cœur dans un fruitier ! J’ai mieux
aimé entendre les regrets sincères de mon hôtesse touchant ce
bon prince de Condé, qui est encore le sujet des conversations
locales. Il y a dans ces sortes de villes quelque chose de pareil à
ces cercles du purgatoire de Dante immobilisés dans un seul
souvenir, et où se refont dans un centre plus étroit les actes de la
vie passée.
 
– Et qu’est devenue votre fille, qui était si blonde et gaie ? lui
ai-je dit ; elle s’est sans doute mariée ?
 
– Mon Dieu oui, et, depuis, elle est morte de la poitrine…
 
J’ose à peine dire que cela me frappa plus vivement que les
souvenirs du prince de Condé. Je l’avais vue toute jeune, et certes
je l’aurais aimée, si à cette époque je n’avais eu le cœur occupé
d’une autre… Et maintenant voilà que je pense à la ballade
allemande la Fille de l’hôtesse, et aux trois compagnons, dont l’un
disait : « Oh ! si je l’avais connue, comme je l’aurais aimée ! »  et
le second : « je t’ai connue, et je t’ai tendrement aimée ! »  et le
troisième : « je ne t’ai pas connue… mais je t’aime et t’aimerai
pendant l’éternité ! »
 
Encore une figure blonde qui pâlit, se détache et tombe glacée
à l’horizon de ces bois baignés de vapeurs grises… J’ai pris la
voiture de Senlis, qui suit le cours de la Nonette en passant par
Saint-Firmin et par Courteil ; nous laissons à gauche Saint-
Léonard et sa vieille chapelle, et nous apercevons déjà le haut
clocher de la cathédrale. A gauche est le champ des Raines, où
saint Rieul, interrompu par les grenouilles dans une de ses
prédications, leur imposa silence, et, quand il eut fini, permit à
une seule de se faire entendre à l’avenir. Il y a quelque chose
d’oriental dans cette naïve légende et dans cette bonté du saint,
qui permet du moins à une grenouille d’exprimer les plaintes des
autres.
 
J’ai trouvé un bonheur indicible à parcourir les rues et les
ruelles de la vieille cité romaine, si célèbre encore depuis par ses
sièges et ses combats. « O pauvre ville ! que tu es enviée ! » disait
Henri IV.  Aujourd’hui, personne n’y pense, et ses habitants
paraissent peu se soucier du reste de l’univers. Ils vivent plus à
part encore que ceux de Saint-Germain. Cette colline, aux
antiques constructions domine fièrement son horizon de prés
verts bordés de quatre forêts : Halatte, Apremont, Pontarmé,
Ermenonville ; dessinent au loin leurs masses ombreuses où
pointent çà et là les ruines des abbayes et des châteaux.
 
En passant devant la porte de Reims, j’ai rencontré une de ces
énormes voitures de saltimbanques qui promènent de foire en
foire toute une famille artistique, son matériel et son ménage. Il
s’était mis à pleuvoir, et l’on m’offrit cordialement un abri. Le
local était vaste, chauffé par un poêle, éclairé par huit fenêtres, et
six personnes paraissaient y vivre assez commodément. Deux
jolies filles s’occupaient de repriser leurs ajustements pailletés,
une femme encore belle faisait la cuisine et le chef de la famille
donnait des leçons de maintien à un jeune homme de bonne mine
qu’il dressait à jouer les amoureux. C’est que ces gens ne se
bornaient pas aux exercices d’agilité, et jouaient aussi la comédie.
On les invitait souvent dans les châteaux de la province, et ils me
montrèrent plusieurs attestations de leurs talents, signées de
noms illustres. Une des jeunes filles se mit à déclamer des vers
d’une vieille comédie du temps au moins de Montfleury, car le
nouveau répertoire leur est défendu. Ils jouent aussi des pièces à
l’impromptu sur des canevas à l’italienne, avec une grande facilité
d’invention et de répliques. En regardant les deux jeunes filles,
l’une vive et brune, l’autre blonde et rieuse, je me mis à penser à
Mignon et Philine dans Wilhelm Meister, et voilà un rêve
germanique qui me revient entre la perspective des bois et
l’antique profil de Senlis. Pourquoi ne pas rester dans cette
maison errante à défaut d’un domicile parisien ? Mais il n’est plus
temps d’obéir à ces fantaisies de la verte bohème ; et j’ai pris
congé de mes hôtes, car la pluie avait cessé.




Par Philippe96 - Publié dans : Poetes Divers - Communauté : Crèative Common - Textes Libre
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