Vendredi 13 mars 2009 5 13 /03 /2009 00:04


Gustave Flaubert - LA LÉGENDE DE SAINT JULIEN  L'HOSPITALIER

I
 
Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu
des bois, sur la pente d'une colline.
 
Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus
recouverts d'écailles de plomb, et la base des murs s'appuyait sur
les quartiers de rocs, qui dévalaient abruptement jusqu'au fond
des douves.
 
Les pavés de la cour étaient nets comme le dallage d'une
église. De longues gouttières, figurant des dragons la gueule en
bas, crachaient l'eau des pluies vers la citerne ; et sur le bord des
fenêtres, à tous les étages, dans un pot d'argile peinte, un basilic
ou un héliotrope s'épanouissait.
 
Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d'abord un
verger d'arbres à fruits, ensuite un parterre où des combinaisons
de fleurs dessinaient des chiffres, puis une treille avec des
berceaux pour prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au
divertissement des pages. De l'autre côté se trouvaient le chenil,
les écuries, la boulangerie, le pressoir et les granges. Un pâturage
de gazon vert se développait tout autour, enclos lui-même d'une
forte haie d'épines.
 
On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne
s'abaissait plus ; les fossés étaient pleins d'eau ; des hirondelles
faisaient leur nid dans la fente des créneaux, et l'archer qui tout le
long du jour se promenait sur la courtine, dès que le soleil brillait
trop fort rentrait dans l'échauguette, et s'endormait comme un
moine.
 
À l'intérieur, les ferrures partout reluisaient ; des tapisseries
dans les chambres protégeaient du froid ; et les armoires
regorgeaient de linge, les tonnes de vin s'empilaient dans les
celliers, les coffres de chêne craquaient sous le poids des sacs
d'argent.
 
On voyait dans la salle d'armes, entre des étendards et des
mufles de bêtes fauves, des armes de tous les temps et de toutes
les nations, depuis les frondes des Amalécites et les javelots des
Garamantes jusqu'aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de
mailles des Normands.
 
La maîtresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un
bœuf ; la chapelle était somptueuse comme l'oratoire d'un roi. Il y
avait même, dans un endroit écarté, une étuve à la romaine ; mais
le bon seigneur s'en privait, estimant que c'est un usage des
idolâtres.
 
Toujours enveloppé d'une pelisse de renard, il se promenait
dans sa maison, rendait la justice à ses vassaux, apaisait les
querelles de ses voisins. Pendant l'hiver, il regardait les flocons de
neige tomber, ou se faisait lire des histoires. Dès les premiers
beaux jours, il s'en allait sur sa mule le long des petits chemins,
au bord des blés qui verdoyaient, et causait avec les manants,
auxquels il donnait des conseils. Après beaucoup d'aventures, il
avait pris pour femme une demoiselle de haut lignage.
 
Elle était très blanche, un peu fière et sérieuse. Les cornes de
son hennin frôlaient le linteau des portes ; la queue de sa robe de
drap traînait de trois pas derrière elle. Son domestique était réglé
comme l'intérieur d'un monastère ; chaque matin elle distribuait
la besogne à ses servantes, surveillait les confitures et les
onguents, filait à la quenouille ou brodait des nappes d'autel. À
force de prier Dieu, il lui vint un fils.
 
Alors il y eut de grandes réjouissances, et un repas qui dura
trois jours et quatre nuits, dans l'illumination des flambeaux, au
son des harpes, sur des jonchées de feuillages. On y mangea les
plus rares épices, avec des poules grosses comme des moutons ;
par divertissement, un nain sortit d'un pâté et, les écuelles ne
suffisant plus, car la foule augmentait toujours, on fut obligé de
boire dans les oliphants et dans les casques.
 
La nouvelle accouchée n'assista pas à ces fêtes. Elle se tenait
dans son lit, tranquillement. Un soir, elle se réveilla, et elle
aperçut, sous un rayon de la lune qui entrait par la fenêtre,
comme une ombre mouvante. C'était un vieillard en froc de bure,
avec un chapelet au côté, une besace sur l'épaule, toute
l'apparence d'un ermite. Il s'approcha de son chevet et lui dit,
sans desserrer les lèvres :
 
« Réjouis-toi, ô mère ! ton fils sera un saint ! »
 
Elle allait crier ; mais, glissant sur le rai de la lune, il s'éleva
dans l'air doucement, puis disparut. Les chants du banquet
éclatèrent plus fort. Elle entendit les voix des anges ; et sa tête
retomba sur l'oreiller, que dominait un os de martyr dans un
cadre d'escarboucles.
 
Le lendemain, tous les serviteurs interrogés déclarèrent qu'ils
n'avaient pas vu d'ermite. Songe ou réalité, cela devait être une
communication du ciel ; mais elle eut soin de n'en rien dire, ayant
peur qu'on ne l'accusât d'orgueil.
 
Les convives s'en allèrent au petit jour ; et le père de Julien se
trouvait en dehors de la poterne, où il venait de reconduire le
dernier, quand tout à coup un mendiant se dressa devant lui,
dans le brouillard. C'était un bohême à barbe tressée, avec des
anneaux d'argent aux deux bras et les prunelles flamboyantes. Il
bégaya d'un air inspiré ces mots sans suite :
 
« Ah ! ah ! ton fils !… Beaucoup de sang !… beaucoup de
gloire !… toujours heureux ! La famille d'un empereur. »

Et, se baissant pour ramasser son aumône, il se perdit dans
l'herbe, s'évanouit.
 
Le bon châtelain regarda de droite et de gauche, appela tant
qu'il put. Personne ! Le vent sifflait, les brumes du matin
s'envolaient.
 
Il attribua cette vision à la fatigue de sa tête pour avoir trop
peu dormi. « Si j'en parle, on se moquera de moi », se dit-il.
Cependant les splendeurs destinées à son fils l'éblouissaient, bien
que la promesse n'en fût pas claire et qu'il doutât même de l'avoir
entendue.
 
Les époux se cachèrent leur secret. Mais tous deux
chérissaient l'enfant d'un pareil amour ; et, le respectant comme
marqué de Dieu, ils eurent pour sa personne des égards infinis.
Sa couchette était rembourrée du plus fin duvet ; une lampe en
forme de colombe brûlait dessus, continuellement ; trois
nourrices le berçaient ; et, bien serré dans ses langes, la mine rose
et les yeux bleus, avec son manteau de brocart et son béguin
chargé de perles, il ressemblait à un petit Jésus. Les dents lui
poussèrent sans qu'il pleurât une seule fois.
 
Quand il eut sept ans, sa mère lui apprit à chanter. Pour le
rendre courageux, son père le hissa sur un gros cheval. L'enfant
souriait d'aise, et ne tarda pas à savoir tout ce qui concerne les
destriers.
 
Un vieux moine très savant lui enseigna l'Écriture Sainte, la
numération des Arabes, les lettres latines, et à faire sur le vélin
des peintures mignonnes. Ils travaillaient ensemble, tout en haut
d'une tourelle, à l'écart du bruit.
 
La leçon terminée, ils descendaient dans le jardin, où, se
promenant pas à pas, ils étudiaient les fleurs.

Quelquefois on apercevait, cheminant au fond de la vallée,
une file de bêtes de somme, conduites par un piéton, accoutré à
l'orientale. Le châtelain, qui l'avait reconnu pour un marchand,
expédiait vers lui un valet. L'étranger, prenant confiance, se
détournait de sa route ; et, introduit dans le parloir, il retirait de
ses coffres des pièces de velours et de soie, des orfèvreries, des
aromates, des choses singulières d'un usage inconnu ; à la fin le
bonhomme s'en allait, avec un gros profit, sans avoir enduré
aucune violence. D'autres fois, une troupe de pèlerins frappait à
la porte. Leurs habits mouillés fumaient devant l'âtre ; et, quand
ils étaient repus, ils racontaient leurs voyages : les erreurs des
nefs sur la mer écumeuse, les marches à pied dans les sables
brûlants, la férocité des païens, les cavernes de la Syrie, la Crèche
et le Sépulcre. Puis ils donnaient au jeune seigneur des coquilles
de leur manteau.
 
Souvent le châtelain festoyait ses vieux compagnons d'armes.
Tout en buvant ils se rappelaient leurs guerres, les assauts des
forteresses avec le battement des machines et les prodigieuses
blessures. Julien, qui les écoutait, en poussait des cris ; alors son
père ne doutait pas qu'il ne fût plus tard un conquérant. Mais le
soir, au sortir de l'angélus, quand il passait entre les pauvres
inclinés, il puisait dans son escarcelle avec tant de modestie et
d'un air si noble, que sa mère comptait bien le voir par la suite
archevêque.
 
Sa place dans la chapelle était aux côtés de ses parents ; et, si
longs que fussent les offices, il restait à genoux sur son prie-Dieu,
la toque par terre et les mains jointes.
 
Un jour, pendant la messe, il aperçut, en relevant la tête, une
petite souris blanche qui sortait d'un trou, dans la muraille. Elle
trottina sur la première marche de l'autel, et, après deux ou trois
tours de droite à gauche, s'enfuit du même côté. Le dimanche
suivant, l'idée qu'il pourrait la revoir le troubla. Elle revint ; et
chaque dimanche il l'attendait, en était importuné, fut pris de
haine contre elle, et résolut de s'en défaire.
 
Ayant donc fermé la porte, et semé sur les marches les
miettes d'un gâteau, il se posta devant le trou, une baguette à la
main.
 
Au bout de très longtemps, un museau rose parut, puis la
souris tout entière. Il frappa un coup léger, et demeura stupéfait
devant ce petit corps qui ne bougeait plus. Une goutte de sang
tachait la dalle. Il l'essuya bien vite avec sa manche, jeta la souris
dehors, et n'en dit rien à personne.
 
Toutes sortes d'oisillons picoraient les graines du jardin. Il
imagina de mettre des pois dans un roseau creux. Quand il
entendait gazouiller dans un arbre, il en approchait avec douceur,
puis levait son tube, enflait ses joues ; et les bestioles lui
pleuvaient sur les épaules si abondamment qu'il ne pouvait
s'empêcher de rire, heureux de sa malice.
 
Un matin, comme il s'en retournait par la courtine, il vit sur
la crête du rempart un gros pigeon qui se rengorgeait au soleil.
Julien s'arrêta pour le regarder ; le mur en cet endroit ayant une
brèche, un éclat de pierre se rencontra sous ses doigts. Il tourna
son bras, et la pierre abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans le
fossé.
 
Il se précipita vers le fond, se déchirant aux broussailles,
furetant partout, plus leste qu'un jeune chien.
 
Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu dans les
branches d'un troène.
 
La persistance de sa vie irrita l'enfant. Il se mit à l'étrangler ;
et les convulsions de l'oiseau faisaient battre son cœur,
l'emplissaient d'une volupté sauvage et tumultueuse. Au dernier
raidissement, il se sentit défaillir.
 
Le soir, pendant le souper, son père déclara que l'on devait à
son âge apprendre la vénerie ; et il alla chercher un vieux cahier
d'écriture contenant, par demandes et réponses, tout le déduit
des chasses. Un maître y démontrait à son élève l'art de dresser
les chiens et d'affaiter les faucons, de tendre les pièges, comment
reconnaître le cerf à ses fumées, le renard à ses empreintes, le
loup à ses déchaussures, le bon moyen de discerner leurs voies,
de quelle manière on les lance, où se trouvent ordinairement
leurs refuges, quels sont les vents les plus propices, avec
l'énumération des cris et les règles de la curée.
 
Quand Julien put réciter par cœur toutes ces choses, son père
lui composa une meute.
 
D'abord on y distinguait vingt-quatre lévriers barbaresques,
plus véloces que des gazelles, mais sujets à s'emporter ; puis dix-
sept couples de chiens bretons, tiquetés de blanc sur fond rouge,
inébranlables dans leur créance, forts de poitrine et grands
hurleurs. Pour l'attaque du sanglier et les refuites périlleuses, il y
avait quarante griffons poilus comme des ours. Des mâtins de
Tartarie, presque aussi hauts que des ânes, couleurs de feu,
l'échine large et le jarret droit, étaient destinés à poursuivre les
aurochs. La robe noire des épagneuls luisait comme du satin ; le
jappement des talbots valait celui des bigles chanteurs. Dans une
cour à part, grondaient, en secouant leur chaîne et roulant leurs
prunelles, huit dogues Alains, bêtes formidables qui sautent au
ventre des cavaliers et n'ont pas peur des lions.
 
Tous mangeaient du pain de froment, buvaient dans des
auges de pierre, et portaient un nom sonore.
 
Mais la Fauconnerie, peut-être, dépassait la meute ; le bon
seigneur, à force d'argent, s'était procuré des tiercelets du
Caucase, des sacres de Babylone, des gerfauts d'Allemagne et des
faucons-pèlerins, capturés sur les falaises, au bord des mers
froides, en de lointains pays.

Ils logeaient dans un hangar couvert de chaume, et, attachés
par rang de taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de
gazon, où de temps à autre on les posait afin de les dégourdir.
 
Des bourses, des hameçons, des chausse-trapes, toute sorte
d'engins, furent confectionnés.
 
Souvent, on menait dans la campagne des chiens d'oysel, qui
tombaient bien vite en arrêt. Alors les piqueurs, s'avançant pas à
pas, étendaient avec précaution sur leurs corps impassibles un
immense filet. Un commandement les faisait aboyer ; des cailles
s'envolaient ; et les dames des alentours conviées avec leurs
maris, les enfants, les camérières, tout le monde se jetait dessus,
et les prenait facilement.
 
D'autres fois, pour débucher les lièvres, on battait du
tambour ; des renards tombaient dans des fosses, ou bien un
ressort, se débandant, attrapait un loup par le pied.
 
Mais Julien méprisa ces commodes artifices ; il préférait
chasser loin du monde, avec son cheval et son faucon. C'était
presque toujours un grand tartaret de Scythie, blanc comme la
neige. Son capuchon de cuir était surmonté d'un panache, des
grelots d'or tremblaient à ses pieds bleus et il se tenait ferme sur
le bras de son maître pendant que le cheval galopait, et que les
plaines se déroulaient. Julien, dénouant ses longes, le lâchait tout
à coup ; la bête hardie montait droit dans l'air comme une flèche ;
et l'on voyait deux taches inégales tourner, se joindre, puis
disparaître dans les hauteurs de l'azur. Le faucon ne tardait pas à
descendre en déchirant quelque oiseau, et revenait se poser sur le
gantelet, les deux ailes frémissantes.
 
Julien vola de cette manière le héron, le milan, la corneille et
le vautour.
 
Il aimait, en sonnant de la trompe, à suivre ses chiens qui
couraient sur le versant des collines, sautaient les ruisseaux,
remontaient vers le bois ; et, quand le cerf commençait à gémir
sous les morsures, il l'abattait prestement, puis se délectait à la
furie des mâtins qui le dévoraient, coupé en pièces sur sa peau
fumante.
 
Les jours de brume, il s'enfonçait dans un marais pour
guetter les oies, les loutres et les halbrans.
 
Trois écuyers, dès l'aube, l'attendaient au bas du perron ; et le
vieux moine, se penchant à sa lucarne, avait beau faire des signes
pour le rappeler, Julien ne se retournait pas. Il allait à l'ardeur du
soleil, sous la pluie, par la tempête, buvait l'eau des sources dans
sa main, mangeait en trottant des pommes sauvages, s'il était
fatigué se reposait sous un chêne ; et il rentrait au milieu de la
nuit, couvert de sang et de boue, avec des épines dans les cheveux
et sentant l'odeur des bêtes farouches.
 
Il devint comme elles. Quand sa mère l'embrassait, il
acceptait froidement son étreinte, paraissant rêver à des choses
profondes.
 
Il tua des ours à coups de couteau, des taureaux avec la
hache, des sangliers avec l'épieu ; et même une fois, n'ayant plus
qu'un bâton, se défendit contre des loups qui rongeaient des
cadavres au pied d'un gibet.
 
Un matin d'hiver, il partit avant le jour, bien équipé, une
arbalète sur l'épaule et un trousseau de flèches à l'arçon de sa
selle.
 
Son genêt danois, suivi de deux bassets, en marchant d'un pas
égal, faisait résonner la terre. Des gouttes de verglas se collaient à
son manteau, une brise violente soufflait. Un côté de l'horizon
s'éclaircit ; et, dans la blancheur du crépuscule, il aperçut des
lapins sautillant au bord de leurs terriers. Les deux bassets, tout
de suite, se précipitèrent sur eux ; et, çà et là, vivement, leur
brisaient l'échine.

Bientôt, il entra dans un bois. Au bout d'une branche, un coq
de bruyère engourdi par le froid dormait la tête sous l'aile. Julien,
d'un revers d'épée, lui faucha les deux pattes, et sans le ramasser
continua sa route.
 
Trois heures après, il se trouva sur la pointe d'une montagne
tellement haute que le ciel semblait presque noir. Devant lui, un
rocher pareil à un long mur s'abaissait, en surplombant un
précipice ; et, à l'extrémité, deux boucs sauvages regardaient
l'abîme. Comme il n'avait pas ses flèches (car son cheval était
resté en arrière), il imagina de descendre jusqu'à eux ; à demi
courbé, pieds nus, il arriva enfin au premier des boucs, et lui
enfonça un poignard sous les côtes. Le second, pris de terreur,
sauta dans le vide. Julien s'élança pour le frapper, et, glissant du
pied droit, tomba sur le cadavre de l'autre, la face au-dessus de
l'abîme et les deux bras écartés.
 
Redescendu dans la plaine, il suivit des saules qui bordaient
une rivière. Des grues, volant très bas, de temps à autre passaient
au-dessus de sa tête. Julien les assommait avec son fouet, et n'en
manqua pas une.
 
Cependant l'air plus tiède avait fondu le givre, de larges
vapeurs flottaient, et le soleil se montra. Il fit reluire tout au loin
un lac figé, qui ressemblait à du plomb. Au milieu du lac, il y avait
une bête que Julien ne connaissait pas, un castor à museau noir.
Malgré la distance, une flèche l'abattit ; et il fut chagrin de ne
pouvoir emporter la peau.
 
Puis il avança dans une avenue de grands arbres, formant
avec leurs cimes comme un arc de triomphe, à l'entrée d'une
forêt. Un chevreuil bondit hors d'un fourré, un daim parut dans
un carrefour, un blaireau sortit d'un trou, un paon sur le gazon
déploya sa queue ; et quand il les eut tous occis, d'autres
chevreuils se présentèrent, d'autres daims, d'autres blaireaux,
d'autres paons, et des merles, des geais, des putois, des renards,
des hérissons, des lynx, une infinité de bêtes, à chaque pas plus
nombreuses. Elles tournaient autour de lui, tremblantes, avec un
regard plein de douceur et de supplication. Mais Julien ne se
fatiguait pas de tuer, tour à tour bandant son arbalète, dégainant
l'épée, pointant du coutelas, et ne pensait à rien, n'avait souvenir
de quoi que ce fût. Il était en chasse dans un pays quelconque,
depuis un temps indéterminé, par le fait seul de sa propre
existence, tout s'accomplissant avec la facilité que l'on éprouve
dans les rêves.
 
Un spectacle extraordinaire l'arrêta. Des cerfs emplissaient
un vallon ayant la forme d'un cirque, et tassés, les uns près des
autres, ils se réchauffaient avec leurs haleines que l'on voyait
fumer dans le brouillard.
 
L'espoir d'un pareil carnage, pendant quelques minutes, le
suffoqua de plaisir. Puis il descendit de cheval, retroussa ses
manches, et se mit à tirer.
 
Au sifflement de la première flèche, tous les cerfs à la fois
tournèrent la tête. Il se fit des enfonçures dans leur masse ; des
voix plaintives s'élevaient, et un grand mouvement agita le
troupeau.
 
Le rebord du vallon était trop haut pour le franchir. Ils
bondissaient dans l'enceinte, cherchant à s'échapper. Julien
visait, tirait ; et les flèches tombaient comme les rayons d'une
pluie d'orage. Les cerfs rendus furieux se battirent, se cabraient,
montaient les uns par-dessus les autres ; et leurs corps avec leurs
ramures emmêlées faisaient un large monticule qui s'écroulait, en
se déplaçant.
 
Enfin ils moururent, couchés sur le sable, la bave aux
naseaux, les entrailles sorties, et l'ondulation de leurs ventres
s'abaissant par degrés. Puis tout fut immobile.

La nuit allait venir ; et derrière le bois, dans les intervalles des
branches, le ciel était rouge comme une nappe de sang.
 
Julien s'adossa contre un arbre. Il contemplait d'un œil béant
l'énormité du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu
le faire.
 
De l'autre côté du vallon sur le bord de la forêt, il aperçut un
cerf, une biche et son faon.
 
Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize
andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les
feuilles mortes, broutait le gazon ; et le faon tacheté, sans
l'interrompre dans sa marche, lui tétait la mamelle.
 
L'arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut
tué. Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d'une voix
profonde, déchirante, humaine. Julien exaspéré, d'un coup en
plein poitrail, l'étendit par terre.
 
Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa
dernière flèche. Elle l'atteignit au front, et y resta plantée.
 
Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir ; en enjambant par-
dessus les morts, il avançait toujours, allait fondre sur lui,
l'éventrer ; et Julien reculait dans une épouvante indicible. Le
prodigieux animal s'arrêta ; et les yeux flamboyants, solennel
comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une
cloche au loin tintait, il répéta trois fois :
 
« Maudit ! maudit ! maudit ! Un jour, cœur féroce, tu
assassineras ton père et ta mère ! »
 
Il plia les genoux, ferma doucement ses paupières, et mourut.

Julien fut stupéfait, puis accablé d'une fatigue soudaine ; et
un dégoût, une tristesse immense, l'envahit. Le front dans les
deux mains, il pleura pendant longtemps.
 
Son cheval était perdu ; ses chiens l'avaient abandonné ; la
solitude qui l'enveloppait lui sembla toute menaçante de périls
indéfinis. Alors, poussé par un effroi, il prit sa course à travers la
campagne, choisit au hasard un sentier, et se trouva presque
immédiatement à la porte du château.
 
La nuit, il ne dormit pas. Sous le vacillement de la lampe
suspendue, il revoyait toujours le grand cerf noir. Sa prédiction
l'obsédait ; il se débattait contre elle. « Non ! non ! non ! je ne
peux pas les tuer ! » puis il songeait : « Si je le voulais,
pourtant ?… » et il avait peur que le Diable ne lui en inspirât
l'envie.
 
Durant trois mois, sa mère en angoisse pria au chevet de son
lit, et son père, en gémissant, marchait continuellement dans les
couloirs. Il manda les maîtres mires les plus fameux, lesquels
ordonnèrent des quantités de drogues. Le mal de Julien, disaient-
ils, avait pour cause un vent funeste, ou un désir d'amour. Mais le
jeune homme, à toutes les questions, secouait la tête.
 
Les forces lui revinrent ; et on le promenait dans la cour, le
vieux moine et le bon seigneur le soutenant chacun par un bras.
 
Quand il fut rétabli complètement, il s'obstina à ne point
chasser.
 
Son père, le voulant réjouir, lui fît cadeau d'une grande épée
sarrasine.
 
Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour
l'atteindre, il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop lourde
lui échappa des doigts, et en tombant frôla le bon seigneur de si
près que sa houppelande en fut coupée. Julien crut avoir tué son
père, et s'évanouit.
 
Dès lors, il redouta les armes. L'aspect d'un fer nu le faisait
pâlir. Cette faiblesse était une désolation pour sa famille.
 
Enfin le vieux moine, au nom de Dieu, de l'honneur et des
ancêtres, lui commanda de reprendre ses exercices de
gentilhomme.
 
Les écuyers, tous les jours, s'amusaient au maniement de la
javeline. Julien y excella bien vite. Il envoyait la sienne dans le
goulot des bouteilles, cassait les dents des girouettes, frappait à
cent pas les clous des portes.
 
Un soir d'été, à l'heure où la brume rend les choses
indistinctes, étant sous la treille du jardin, il aperçut tout au fond
deux ailes blanches qui voletaient à la hauteur de l'espalier. Il ne
douta pas que ce ne fût une cigogne ; et il lança son javelot.
 
Un cri déchirant partit.
 
C'était sa mère, dont le bonnet à longues barbes restait cloué
contre le mur.
 
Julien s'enfuit du château, et ne reparut plus.

II
 
Il s'engagea dans une troupe d'aventuriers qui passaient.
 
Il connut la faim, la soif, les fièvres et la vermine. Il
s'accoutuma au fracas des mêlées, à l'aspect des moribonds. Le
vent tanna sa peau. Ses membres se durcirent par le contact des
armures ; et comme il était très fort, courageux, tempérant, avisé,
il obtint sans peine le commandement d'une compagnie.
 
Au début des batailles, il enlevait ses soldats d'un grand geste
de son épée. Avec une corde à nœuds, il grimpait aux murs des
citadelles, la nuit, balancé par l'ouragan, pendant que les
flammèches du feu grégeois se collaient à sa cuirasse, et que la
résine bouillante et le plomb fondu ruisselaient des créneaux.
Souvent le heurt d'une pierre fracassa son bouclier. Des ponts
trop chargés d'hommes croulèrent sous lui. En tournant une
masse d'armes, il se débarrassa de quatorze cavaliers. Il défit, en
champ clos, tous ceux qui se proposèrent. Plus de vingt fois, on le
crut mort.
 
Grâce à la faveur divine, il en réchappa toujours ; car il
protégeait les gens d'Église, les orphelins, les veuves, et
principalement les vieillards. Quand il en voyait un marchant
devant lui, il criait pour connaître sa figure, comme s'il avait eu
peur de le tuer par méprise.
 
Des esclaves en fuite, des manants révoltés, des bâtards sans
fortune, toutes sortes d'intrépides affluèrent sous son drapeau, et
il se composa une armée.
 
Elle grossit. Il devint fameux. On le recherchait.
 
Tour à tour, il secourut le dauphin de France et le roi
d'Angleterre, les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le
négus d'Abyssinie, et l'empereur de Calicut. Il combattit des
Scandinaves recouverts d'écailles de poisson, des Nègres munis
de rondaches en cuir d'hippopotame et montés sur des ânes
rouges, des Indiens couleur d'or et brandissant par-dessus leurs
diadèmes de larges sabres, plus clairs que des miroirs. Il vainquit
les Troglodytes et les Anthropophages. Il traversa des régions si
torrides que sous l'ardeur du soleil les chevelures s'allumaient
d'elles-mêmes, comme des flambeaux ; et d'autres qui étaient si
glaciales que les bras, se détachant du corps, tombaient par terre ;
et des pays où il y avait tant de brouillard que l'on marchait
environné de fantômes.
 
Des républiques en embarras le consultèrent. Aux entrevues
d'ambassadeurs, il obtenait des conditions inespérées. Si un
monarque se conduisait trop mal, il arrivait tout à coup, et lui
faisait des remontrances. Il affranchit des peuples. Il délivra des
reines enfermées dans des tours. C'est lui, et pas un autre, qui
assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach.
 
Or l'Empereur d'Occitanie, ayant triomphé des Musulmans
espagnols, s'était joint par concubinage à la sœur du calife de
Cordoue ; et il en conservait une fille, qu'il avait élevée
chrétiennement. Mais le Calife, faisant mine de vouloir se
convertir, vint lui rendre visite, accompagné d'une escorte
nombreuse, massacra toute sa garnison, et le plongea dans un
cul-de-basse-fosse, où il le traitait durement, afin d'en extirper
des trésors.
 
Julien accourut à son aide détruisit l'armée des infidèles,
assiégea la ville, tua le calife, coupa sa tête, et la jeta comme une
boule par-dessus les remparts. Puis il tira l'Empereur de sa
prison, et le fit remonter sur son trône, en présence de toute sa
cour.
 
L'Empereur, pour prix d'un tel service, lui présenta dans des
corbeilles beaucoup d'argent ; Julien n'en voulut pas. Croyant
qu'il en désirait davantage, il lui offrit les trois quarts de ses
richesses ; nouveau refus ; puis de partager son royaume ; Julien
le remercia. Et l'Empereur en pleurait de dépit, ne sachant de
quelle manière témoigner sa reconnaissance, quand tout à coup il
se frappa le front, dit un mot à l'oreille d'un courtisan ; les
rideaux d'une tapisserie se relevèrent, et une jeune fille parut.
 
Ses grands yeux noirs brillaient comme deux lampes très
douces. Un sourire charmant écartait ses lèvres. Les anneaux de
sa chevelure s'accrochaient aux pierreries de sa robe entrouverte ;
et, sous la transparence de sa tunique, on devinait la jeunesse de
son corps. Elle était toute mignonne et potelée, avec la taille fine.
 
Julien fut ébloui d'amour, d'autant plus qu'il avait mené
jusqu'alors une vie très chaste.
 
Donc il reçut en mariage la fille de l'Empereur, avec un
château qu'elle tenait de sa mère ; et, les noces étant terminées,
on se quitta, après des politesses infinies de part et d'autre.
 
C'était un palais de marbre blanc, bâti à la mauresque sur un
promontoire, dans un bois d'orangers. Des terrasses de fleurs
descendaient jusqu'au bord d'un golfe, où des coquilles roses
craquaient sous les pas. Derrière le château, s'étendait une forêt
ayant le dessin d'un éventail. Le ciel continuellement était bleu, et
les arbres se penchaient tour à tour sous la brise de la mer et le
vent des montagnes qui fermaient au loin l'horizon.
 
Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient éclairées
par les incrustations des murailles. De hautes colonnettes, minces
comme des roseaux, supportaient la voûte des coupoles, décorées
de reliefs imitant les stalactites des grottes.
 
Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les
cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture,
et partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une
écharpe ou l'écho d'un soupir.
 
Julien ne faisait plus la guerre. Il se reposait, entouré d'un
peuple tranquille ; et chaque jour, une foule passait devant lui,
avec des génuflexions et des baise-mains à l'orientale.
 
Vêtu de pourpre, il restait accoudé dans l'embrasure d'une
fenêtre, en se rappelant ses chasses d'autrefois ; et il aurait voulu
courir sur le désert après les gazelles et les autruches, être caché
dans les bambous à l'affût des léopards, traverser des forêts
pleines de rhinocéros, atteindre au sommet des monts les plus
inaccessibles pour viser mieux les aigles, et sur les glaçons de la
mer combattre les ours blancs.
 
Quelquefois, dans un rêve, il se voyait comme notre père
Adam au milieu du Paradis, entre toutes les bêtes ; en allongeant
le bras, il les faisait mourir ; ou bien, elles défilaient deux à deux,
par rang de taille, depuis les éléphants et les lions jusqu'aux
hermines et aux canards, comme le jour qu'elles entrèrent dans
l'arche de Noé. À l'ombre d'une caverne, il dardait sur elles des
javelots infaillibles ; il en survenait d'autres ; cela n'en finissait
pas ; et il se réveillait en roulant des yeux farouches.
 
Des princes de ses amis l'invitèrent à chasser. Il s'y refusa
toujours, croyant, par cette sorte de pénitence, détourner son
malheur ; car il lui semblait que du meurtre des animaux
dépendait le sort de ses parents. Mais il souffrait de ne pas les
voir, et son autre envie devenait insupportable.
 
Sa femme, pour le récréer, fit venir des jongleurs et des
danseuses.
 
Elle se promenait avec lui, en litière ouverte, dans la
campagne ; d'autres fois, étendus sur le bord d'une chaloupe, ils
regardaient les poissons vagabonder dans l'eau, claire comme le
ciel. Souvent elle lui jetait des fleurs au visage ; accroupie devant
ses pieds, elle tirait des airs d'une mandoline à trois cordes ; puis,
lui posant sur l'épaule ses deux mains jointes, disait d'une voix
timide :

« Qu'avez-vous donc, cher seigneur ? »
 
Il ne répondait pas, ou éclatait en sanglots ; enfin, un jour, il
avoua son horrible pensée.
 
Elle la combattit, en raisonnant très bien : son père et sa
mère, probablement, étaient morts ; si jamais il les revoyait, par
quel hasard, dans quel but, arriverait-il à cette abomination ?
Donc, sa crainte n'avait pas de cause, et il devait se remettre à
chasser.
 
Julien souriait en l'écoutant, mais ne se décidait pas à
satisfaire son désir.
 
Un soir du mois d'août qu'ils étaient dans leur chambre, elle
venait de se coucher et il s'agenouillait pour sa prière quand il
entendit le jappement d'un renard, puis des pas légers sous la
fenêtre ; et il entrevit dans l'ombre comme des apparences
d'animaux. La tentation était trop forte. Il décrocha son carquois.
 
Elle parut surprise.
 
« C'est pour t'obéir ! dit-il, au lever du soleil, je serai
revenu. »
 
Cependant elle redoutait une aventure funeste.
 
Il la rassura, puis sortit, étonné de l'inconséquence de son
humeur.
 
Peu de temps après, un page vint annoncer que deux
inconnus, à défaut du seigneur absent, réclamaient tout de suite
la seigneuresse.
 
Et bientôt entrèrent dans la chambre un vieil homme et une
vieille femme, courbés, poudreux, en habits de toile, et s'appuyant
chacun sur un bâton.
 
Ils s'enhardirent et déclarèrent qu'ils apportaient à Julien des
nouvelles de ses parents.
 
Elle se pencha pour les entendre.
 
Mais, s'étant concertés du regard, ils lui demandèrent s'il les
aimait toujours, s'il parlait d'eux quelquefois.
 
« Oh ! oui ! » dit-elle.
 
Alors, ils s'écrièrent :
 
« Eh bien ! c'est nous ! » et ils s'assirent, étant fort las et
recrus de fatigue.
 
Rien n'assurait à la jeune femme que son époux fût leur fils.
 
Ils en donnèrent la preuve, en décrivant des signes
particuliers qu'il avait sur la peau.
 
Elle sauta hors de sa couche, appela son page, et on leur servit
un repas.
 
Bien qu'ils eussent grand faim, ils ne pouvaient guère
manger ; et elle observait à l'écart le tremblement de leurs mains
osseuses, en prenant les gobelets.
 
Ils firent mille questions sur Julien. Elle répondait à chacune,
mais eut soin de taire l'idée funèbre qui les concernait.
 
Ne le voyant pas revenir, ils étaient partis de leur château ; et
ils marchaient depuis plusieurs années, sur de vagues indications,
sans perdre l'espoir. Il avait fallu tant d'argent au péage des
fleuves et dans les hôtelleries, pour les droits des princes et les
exigences des voleurs, que le fond de leur bourse était vide, et
qu'ils mendiaient maintenant. Qu'importe, puisque bientôt ils
embrasseraient leur fils ? Ils exaltaient son bonheur d'avoir une
femme aussi gentille, et ne se lassaient point de la contempler et
de la baiser.
 
La richesse de l'appartement les étonnait beaucoup ; et le
vieux, ayant examiné les murs, demanda pourquoi s'y trouvait le
blason de l'Empereur d'Occitanie.
 
Elle répliqua :
 
« C'est mon père ! »
 
Alors il tressaillit, se rappelant la prédiction du Bohême ; et la
vieille songeait à la parole de l'Ermite. Sans doute la gloire de son
fils n'était que l'aurore des splendeurs éternelles ; et tous les deux
restaient béants, sous la lumière du candélabre qui éclairait la
table.
 
Ils avaient dû être très beaux dans leur jeunesse. La mère
avait encore tous ses cheveux, dont les bandeaux fins, pareils à
des plaques de neige, pendaient jusqu'au bas de ses joues ; et le
père, avec sa taille haute et sa grande barbe, ressemblait à une
statue d'église.
 
La femme de Julien les engagea à ne pas l'attendre. Elle les
coucha elle-même dans son lit, puis ferma la croisée ; ils
s'endormirent. Le jour allait paraître, et, derrière le vitrail, les
petits oiseaux commençaient à chanter.
 
Julien avait traversé le parc ; et il marchait dans la forêt d'un
pas nerveux, jouissant de la mollesse du gazon et de la douceur de
l'air.
 
Les ombres des arbres s'étendaient sur la mousse.
Quelquefois la lune faisait des taches blanches dans les clairières,
et il hésitait à avancer, croyant apercevoir une flaque d'eau, ou
bien la surface de mares tranquilles se confondait avec la couleur
de l'herbe. C'était partout un grand silence ; et il ne découvrit
aucune des bêtes qui, peu de minutes auparavant, erraient à
l'entour de son château.
 
Le bois s'épaissit, l'obscurité devint profonde. Des bouffées de
vent chaud passaient, pleines de senteurs amollissantes. Il
enfonçait dans des tas de feuilles mortes, et il s'appuya contre un
chêne pour haleter un peu.
 
Tout à coup, derrière son dos, bondit une masse plus noire,
un sanglier. Julien n'eut pas le temps de saisir son arc, et il s'en
affligea comme d'un malheur.
 
Puis, étant sorti du bois, il aperçut un loup qui filait le long
d'une haie.
 
Julien lui envoya une flèche. Le loup s'arrêta, tourna la tête
pour le voir et reprit sa course. Il trottait en gardant toujours la
même distance, s'arrêtait de temps à autre, et, sitôt qu'il était
visé, recommençait à fuir.
 
Julien parcourut de cette manière une plaine interminable,
puis des monticules de sable, et enfin il se trouva sur un plateau
dominant un grand espace de pays. Des pierres plates étaient
clairsemées entre des caveaux en ruines. On trébuchait sur des
ossements de morts ; de place en place, des croix vermoulues se
penchaient d'un air lamentable. Mais des formes remuèrent dans
l'ombre indécise des tombeaux ; et il en surgit des hyènes, tout
effarées, pantelantes. En faisant claquer leurs ongles sur les
dalles, elles vinrent à lui et le flairaient avec un bâillement qui
découvrait leurs gencives. Il dégaina son sabre. Elles partirent à la
fois dans toutes les directions, et, continuant leur galop boiteux et
précipité, se perdirent au loin sous un flot de poussière.

Une heure après, il rencontra dans un ravin un taureau
furieux, les cornes en avant, et qui grattait le sable avec son pied.
Julien lui pointa sa lance sous les fanons. Elle éclata, comme si
l'animal eût été de bronze ; il ferma les yeux, attendant sa mort.
Quand il les rouvrit, le taureau avait disparu.
 
Alors son âme s'affaissa de honte. Un pouvoir supérieur
détruisait sa force ; et, pour s'en retourner chez lui, il rentra dans
la forêt.
 
Elle était embarrassée de lianes ; et il les coupait avec son
sabre quand une fouine glissa brusquement entre ses jambes, une
panthère fit un bond par-dessus son épaule, un serpent monta en
spirale autour d'un frêne. Il y avait dans son feuillage un choucas
monstrueux, qui regardait Julien ; et çà et là, parurent entre les
branches quantité de larges étincelles, comme si le firmament eût
fait pleuvoir dans la forêt toutes ses étoiles. C'étaient des yeux
d'animaux, des chats sauvages, des écureuils, des hiboux, des
perroquets, des singes.
 
Julien darda contre eux ses flèches ; les flèches, avec leurs
plumes, se posaient sur les feuilles comme des papillons blancs. Il
leur jeta des pierres ; les pierres, sans rien toucher, retombaient.
Il se maudit, aurait voulu se battre, hurla des imprécations,
étouffait de rage.
 
Et tous les animaux qu'il avait poursuivis se représentèrent,
faisant autour de lui un cercle étroit. Les uns étaient assis sur leur
croupe, les autres dressés de toute leur taille. Il restait au milieu,
glacé de terreur, incapable du moindre mouvement. Par un effort
suprême de sa volonté, il fit un pas ; ceux qui perchaient sur les
arbres ouvrirent leurs ailes, ceux qui foulaient le sol déplacèrent
leurs membres ; et tous l'accompagnaient.
 
Les hyènes marchaient devant lui, le loup et le sanglier par-
derrière. Le taureau, à sa droite, balançait la tête ; et, à sa gauche,
le serpent ondulait dans les herbes, tandis que la panthère,
bombant son dos, avançait à pas de velours et à grandes
enjambées. Il allait le plus lentement possible pour ne pas les
irriter ; et il voyait sortir de la profondeur des buissons des porcs-
épics, des renards, des vipères, des chacals et des ours.
 
Julien se mit à courir ; ils coururent. Le serpent sifflait, les
bêtes puantes bavaient. Le sanglier lui frottait les talons avec ses
défenses, le loup l'intérieur de ses mains avec les poils de son
museau. Les singes le pinçaient en grimaçant, la fouine se roulait
sur ses pieds. Un ours, d'un revers de patte, lui enleva son
chapeau ; et la panthère, dédaigneusement, laissa tomber une
flèche qu'elle portait à sa gueule.
 
Une ironie perçait dans leurs allures sournoises.
 
Tout en l'observant du coin de leurs prunelles, ils semblaient
méditer un plan de vengeance ; et, assourdi par le
bourdonnement des insectes, battu par des queues d'oiseau,
suffoqué par des haleines, il marchait les bras tendus et les
paupières closes comme un aveugle, sans même avoir la force de
crier grâce.
 
Tout à coup, le chant d'un coq vibra dans l'air. D'autres y
répondirent. C'était le jour ; et il reconnut, au-delà des orangers,
le faîte de son palais.
 
Puis, au bord d'un champ, il vit, à trois pas d'intervalles, des
perdrix rouges qui voletaient dans les chaumes. Il dégrafa son
manteau, et l'abattit sur elles comme un filet. Quand il les eut
découvertes, il n'en trouva qu'une seule, et morte depuis
longtemps, pourrie.
 
Cette déception l'exaspéra plus que toutes les autres. Sa soif
de carnage le reprenait ; les bêtes manquant, il aurait voulu
massacrer des hommes.

Il gravit les trois terrasses, enfonça la porte d'un coup de
poing ; mais, au bas de l'escalier, le souvenir de sa chère femme
détendit son cœur. Elle dormait sans doute, et il allait la
surprendre.
 
Ayant retiré ses sandales, il tourna doucement la serrure, et
entra.
 
Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la pâleur de
l'aube. Julien se prit les pieds dans des vêtements, par terre ; un
peu plus loin, il heurta une crédence encore chargée de vaisselle.
« Sans doute, elle aura mangé », se dit-il ; et il avançait vers le lit,
perdu dans les ténèbres au fond de la chambre. Quand il fut au
bord, afin d'embrasser sa femme, il se pencha sur l'oreiller où les
deux têtes reposaient l'une près de l'autre. Alors, il sentit contre
sa bouche l'impression d'une barbe.
 
Il se recula, croyant devenir fou ; mais il revint près du lit, et
ses doigts, en palpant, rencontrèrent des cheveux qui étaient très
longs. Pour se convaincre de son erreur, il repassa lentement la
main sur l'oreiller. C'était bien une barbe, cette fois, et un
homme ! un homme couché avec sa femme !
 
Éclatant d'une colère démesurée, il bondit sur eux à coups de
poignard. Et il trépignait, écumait, avec des hurlements de bête
fauve. Puis il s'arrêta. Les morts, percés au cœur tout de suite,
n'avaient pas même bougé. Il écoutait attentivement leurs deux
râles presque égaux, et, à mesure qu'ils s'affaiblissaient, un autre,
tout au loin, les continuait. Incertaine d'abord, cette voix plaintive
longuement poussée, se rapprochait, s'enfla, devint cruelle ; et il
reconnut, terrifié, le bramement du grand cerf noir.
 
Et comme il se retournait, il crut voir dans l'encadrure de la
porte, le fantôme de sa femme, une lumière à la main.

Le tapage du meurtre l'avait attirée. D'un large coup d'œil,
elle comprit tout, et s'enfuyant d'horreur laissa tomber son
flambeau.
 
Il le ramassa.
 
Son père et sa mère étaient devant lui, étendus sur le dos,
avec un trou dans la poitrine ; et leurs visages, d'une majestueuse
douceur, avaient l'air de garder comme un secret éternel. Des
éclaboussures et des flaques de sang s'étalaient au milieu de leur
peau blanche, sur les draps du lit, par terre, le long d'un Christ
d'ivoire suspendu dans l'alcôve. Le reflet écarlate du vitrail, alors
frappé par le soleil, éclairait ces taches rouges, et en jetait de plus
nombreuses dans tout l'appartement. Julien marcha vers les deux
morts en se disant, en voulant croire, que cela n'était pas possible,
qu'il s'était trompé, qu'il y a parfois des ressemblances
inexplicables. Enfin, il se baissa légèrement pour voir de tout près
le vieillard ; et il aperçut, entre ses paupières mal fermées, une
prunelle éteinte qui le brûla comme du feu. Puis il se porta de
l'autre côté de la couche, occupé par l'autre corps, dont les
cheveux blancs masquaient une partie de la figure.
 
Julien lui passa les doigts sous ses bandeaux, leva sa tête ; et
il la regardait, en la tenant au bout de son bras roidi, pendant que
de l'autre main, il s'éclairait avec le flambeau. Des gouttes,
suintant du matelas, tombaient une à une sur le plancher.
 
À la fin du jour, il se présenta devant sa femme, et d'une voix
différente de la sienne, il lui commanda premièrement de ne pas
lui répondre, de ne pas l'approcher, de ne plus même le regarder,
et qu'elle eût à suivre, sous peine de damnation, tous ses ordres
qui étaient irrévocables.
 
Les funérailles seraient faites selon les instructions qu'il avait
laissées par écrit, sur un prie-Dieu, dans la chambre des morts. Il
lui abandonnait son palais, ses vassaux, tous ses biens, sans
même retenir les vêtements de son corps, et ses sandales, que l'on
trouverait au haut de l'escalier.
 
Elle avait obéi à la volonté de Dieu, en occasionnant son
crime, et devait prier pour son âme, puisque désormais il
n'existait plus.
 
On enterra les morts avec magnificence, dans l'église d'un
monastère à trois journées du château. Un moine en cagoule
rabattue suivit le cortège, loin de tous les autres, sans que
personne osât lui parler.
 
Il resta pendant la messe, à plat ventre au milieu du portail,
les bras en croix, et le front dans la poussière.
 
Après l'ensevelissement, on le vit prendre le chemin qui
menait aux montagnes. Il se retourna plusieurs fois, et finit par
disparaître.

III
 
Il s'en alla, mendiant sa vie par le monde.
 
Il tendait sa main aux cavaliers sur les routes, avec des
génuflexions s'approchait des moissonneurs, ou restait immobile
devant la barrière des cours ; et son visage était si triste que
jamais on ne lui refusait l'aumône.
 
Par esprit d'humilité, il racontait son histoire ; alors tous
s'enfuyaient, en faisant des signes de croix. Dans les villages où il
avait déjà passé, sitôt qu'il était reconnu, on fermait les portes, on
lui criait des menaces, on lui jetait des pierres. Les plus
charitables posaient une écuelle sur le bord de leur fenêtre, puis
fermaient l'auvent pour ne pas l'apercevoir.
 
Repoussé de partout, il évita les hommes ; et il se nourrit de
racines, de plantes, de fruits perdus, et de coquillages qu'il
cherchait le long des grèves.
 
Quelquefois, au tournant d'une côte, il voyait sous ses yeux
une confusion de toits pressés, avec des flèches de pierre, des
ponts, des tours, des rues noires s'entrecroisant, et d'où montait
jusqu'à lui un bourdonnement continuel. Le besoin de se mêler à
l'existence des autres le faisait descendre dans la ville. Mais l'air
bestial des figures, le tapage des métiers, l'indifférence des propos
glaçaient son cœur. Les jours de fête, quand le bourdon des
cathédrales mettait en joie dès l'aurore le peuple entier, il
regardait les habitants sortir de leurs maisons, puis les danses sur
les places, les fontaines de cervoise dans les carrefours, les
tentures de damas devant le logis des princes, et le soir venu, par
le vitrage des rez-de-chaussée, les longues tables de famille où des
aïeux tenaient des petits enfants sur leurs genoux ; des sanglots
l'étouffaient, et il s'en retournait vers la campagne.
 
Il contemplait avec des élancements d'amour les poulains
dans les herbages, les oiseaux dans leurs nids, les insectes sur les
fleurs ; tous, à son approche, couraient plus loin, se cachaient
effarés, s'envolaient bien vite.
 
Il rechercha les solitudes. Mais le vent apportait à son oreille
comme des râles d'agonie ; les larmes de la rosée tombant par
terre lui rappelaient d'autres gouttes d'un poids plus lourd. Le
soleil, tous les soirs, étalait du sang dans les nuages ; et chaque
nuit, en rêve, son parricide recommençait.
 
Il se fit un cilice avec des pointes de fer. Il monta sur les deux
genoux toutes les collines ayant une chapelle à leur sommet. Mais
l'impitoyable pensée obscurcissait la splendeur des tabernacles, le
torturait à travers les macérations de la pénitence.
 
Il ne se révoltait pas contre Dieu qui lui avait infligé cette
action, et pourtant se désespérait de l'avoir pu commettre.
 
Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu'espérant
s'en délivrer il l'aventura dans des périls. Il sauva des paralytiques
des incendies, des enfants du fond des gouffres. L'abîme le
rejetait, les flammes l'épargnaient.
 
Le temps n'apaisa pas sa souffrance. Elle devenait intolérable.
Il résolut de mourir.
 
Et un jour qu'il se trouvait au bord d'une fontaine, comme il
se penchait dessus pour juger de la profondeur de l'eau, il vit
paraître en face de lui un vieillard tout décharné, à barbe blanche
et d'un aspect si lamentable qu'il lui fut impossible de retenir ses
pleurs. L'autre, aussi, pleurait. Sans reconnaître son image, Julien
se rappelait confusément une figure ressemblant à celle-là. Tout à
coup, il poussa un cri ; c'était son père ; et il ne pensa plus à se
tuer.

Ainsi, portant le poids de son souvenir, il parcourut beaucoup
de pays ; et il arriva près d'un fleuve dont la traversée était
dangereuse, à cause de sa violence et parce qu'il y avait sur les
rives une grande étendue de vase. Personne depuis longtemps
n'osait plus le passer.
 
Une vieille barque, enfouie à l'arrière, dressait sa proue dans
les roseaux. Julien en l'examinant découvrit une paire d'avirons ;
et l'idée lui vint d'employer son existence au service des autres.
 
Il commença par établir sur la berge une manière de chaussée
qui permettrait de descendre jusqu'au chenal ; et il se brisait les
ongles à remuer les pierres énormes, les appuyait contre son
ventre pour les transporter, glissait dans la vase, y enfonçait,
manqua périr plusieurs fois.
 
Ensuite, il répara le bateau avec des épaves de navires, et il se
fit une cahute avec de la terre glaise et des troncs d'arbres.
 
Le passage étant connu, les voyageurs se présentèrent. Ils
l'appelaient de l'autre bord, en agitant des drapeaux ; Julien bien
vite sautait dans sa barque. Elle était très lourde ; et on la
surchargeait par toutes sortes de bagages et de fardeaux, sans
compter les bêtes de somme, qui, ruant de peur, augmentaient
l'encombrement. Il ne demandait rien pour sa peine ; quelques-
uns lui donnaient des restes de victuailles qu'ils tiraient de leur
bissac ou des habits trop usés dont ils ne voulaient plus. Des
brutaux vociféraient des blasphèmes. Julien les reprenait avec
douceur ; et ils ripostaient par des injures. Il se contentait de les
bénir.
 
Une petite table, un escabeau, un lit de feuilles mortes et trois
coupes d'argile, voilà tout ce qu'était son mobilier. Deux trous
dans la muraille servaient de fenêtres. D'un côté s'étendaient à
perte de vue des plaines stériles ayant sur leur surface de pâles
étangs çà et là ; et le grand fleuve, devant lui, roulait ses flots
verdâtres. Au printemps, la terre humide avait une odeur de
pourriture. Puis, un vent désordonné soulevait la poussière en
tourbillons. Elle entrait partout, embourbait l'eau, craquait sous
les gencives. Un peu plus tard, c'était des nuages de moustiques,
dont la susurration et les piqûres ne s'arrêtaient ni jour ni nuit.
Ensuite, survenaient d'atroces gelées qui donnaient aux choses la
rigidité de la pierre, et inspiraient un besoin fou de manger de la
viande.
 
Des mois s'écoulaient sans que Julien vît personne. Souvent il
fermait les yeux, tâchant, par la mémoire, de revenir dans sa
jeunesse ; et la cour d'un château apparaissait avec des lévriers
sur un perron, des valets dans la salle d'armes, et, sous un
berceau de pampres, un adolescent à cheveux blonds entre un
vieillard couvert de fourrures et une dame à grand hennin ; tout à
coup, les deux cadavres étaient là. Il se jetait à plat ventre sur son
lit, et répétait en pleurant :
 
« Ah ! pauvre père ! pauvre mère ! pauvre mère ! » et tombait
dans un assoupissement où les visions funèbres continuaient.
 
Une nuit qu'il donnait, il crut entendre quelqu'un l'appeler. Il
tendit l'oreille et ne distingua que le mugissement des flots.
 
Mais la voix reprit :
 
« Julien ! »
 
Elle venait de l'autre bord, ce qui lui parut extraordinaire, vu
la largeur du fleuve.
 
Une troisième fois on appela :
 
« Julien ! »
 
Et cette voix haute avait l'intonation d'une cloche d'église.

Ayant allumé sa lanterne, il sortit de la cahute. Un ouragan
furieux emplissait la nuit. Les ténèbres étaient profondes, et çà et
là déchirées par la blancheur des vagues qui bondissaient.
 
Après une minute d'hésitation, Julien dénoua l'amarre. L'eau,
tout de suite, devint tranquille, la barque glissa dessus et toucha
l'autre berge, où un homme attendait.
 
Il était enveloppé d'une toile en lambeaux, la figure pareille à
un masque de plâtre et les deux yeux plus rouges que des
charbons. En approchant de lui la lanterne, Julien s'aperçut
qu'une lèpre hideuse le recouvrait ; cependant, il avait dans son
attitude comme une majesté de roi.
 
Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement,
écrasée par son poids ; une secousse la remonta ; et Julien se mit
à ramer.
 
À chaque coup d'aviron, le ressac des flots la soulevait par
l'avant. L'eau, plus noire que de l'encre, courait avec furie des
deux côtés du bordage. Elle creusait des abîmes, elle faisait des
montagnes, et la chaloupe sautait dessus, puis redescendait dans
des profondeurs où elle tournoyait, ballottée par le vent.
 
Julien penchait son corps, dépliait les bras, et, s'arc-boutant
des pieds, se renversait avec une torsion de la taille, pour avoir
plus de force. La grêle cinglait ses mains, la pluie coulait dans son
dos, la violence de l'air l'étouffait, il s'arrêta. Alors le bateau fut
emporté à la dérive. Mais, comprenant qu'il s'agissait d'une chose
considérable, d'un ordre auquel il ne fallait pas désobéir, il reprit
ses avirons ; et le claquement des tolets coupait la clameur de la
tempête.
 
La petite lanterne brûlait devant lui. Des oiseaux, en voletant,
la cachaient par intervalles. Mais toujours il apercevait les
prunelles du Lépreux qui se tenait debout à l'arrière, immobile
comme une colonne. Et cela dura longtemps, très longtemps !

Quand ils furent arrivés dans la cahute, Julien ferma la
porte ; et tout à coup il le vit siégeant sur l'escabeau. L'espèce de
linceul qui le recouvrait était tombé jusqu'à ses hanches ; et ses
épaules, sa poitrine, ses bras maigres disparaissaient sous des
plaques de pustules écailleuses. Des rides énormes labouraient
son front. Tel qu'un squelette, il avait un trou à la place du nez ; et
ses lèvres bleuâtres dégageaient une haleine épaisse comme du
brouillard, et nauséabonde.
 
« J'ai faim ! » dit-il.
 
Julien lui donna ce qu'il possédait, un vieux quartier de lard
et les croûtes d'un pain noir.
 
Quand il les eut dévorés, la table, l'écuelle et le manche du
couteau portaient les mêmes taches que l'on voyait sur son corps.
 
Ensuite, il dit : « J'ai soif ! » Julien alla chercher sa cruche ;
et, comme il la prenait, il en sortit un arôme qui dilata son cœur
et ses narines. C'était du vin. Quelle trouvaille ! mais le Lépreux
avança le bras, et d'un trait vida toute la cruche.
 
Puis il dit : « J'ai froid ! »
 
Julien, avec sa chandelle, enflamma un paquet de fougères,
au milieu de la cabane.
 
Le Lépreux vint s'y chauffer ; et, accroupi sur les talons, il
tremblait de tous ses membres, s'affaiblissait ; ses yeux ne
brillaient plus, ses ulcères coulaient, et d'une voix presque
éteinte, il murmura : « Ton lit ! »
 
Julien l'aida doucement à s'y traîner, et même étendit sur lui,
pour le couvrir, la toile de son bateau.
 
Le Lépreux gémissait. Les coins de sa bouche découvraient
ses dents, un râle accéléré lui secouait la poitrine, et son ventre, à
chacune de ses aspirations, se creusait jusqu'aux vertèbres.
 
Puis il ferma les paupières.
 
« C'est comme de la glace dans mes os ! Viens près de moi ! »
 
Et Julien, écartant la toile, se coucha sur les feuilles mortes,
près de lui, côte à côte.
 
Le Lépreux tourna la tête.
 
« Déshabille-toi, pour que j'aie la chaleur de ton corps ! »
 
Julien ôta ses vêtements ; puis, nu comme au jour de sa
naissance, se replaça dans le lit ; et il sentait contre sa cuisse la
peau du Lépreux, plus froide qu'un serpent et rude comme une
lime.
 
Il tâchait de l'encourager ; et l'autre répondait, en haletant :
 
« Ah ! je vais mourir !… Rapproche-toi, réchauffe-moi ! Pas
avec les mains ! non ! toute ta personne. »
 
Julien s'étala dessus complètement, bouche contre bouche,
poitrine contre poitrine.
 
Alors le Lépreux l'étreignit ; et ses yeux tout à coup prirent
une clarté d'étoiles ; ses cheveux s'allongèrent comme les rais du
soleil ; le souffle de ses narines avait la douceur des roses ; un
nuage d'encens s'éleva du foyer, les flots chantaient. Cependant
une abondance de délices, une joie surhumaine descendait
comme une inondation dans l'âme de Julien pâmé ; et celui dont
les bras le serraient toujours grandissait, grandissait, touchant de
sa tête et de ses pieds les deux murs de la cabane. Le toit s'envola,
le firmament se déployait ; et Julien monta vers les espaces bleus,
face à face avec Notre Seigneur Jésus, qui l'emportait dans le ciel.
 
Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, telle à peu près
qu'on la trouve, sur un vitrail d'église, dans mon pays.
Par Philippe96 - Publié dans : Ecrivains - Communauté : Crèative Common - Textes Libre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

PHILIPPE96


 



BLOG DE BLOGS

Texte Libre

Tout groupe humain prend sa richesse dans la communication, l'entraide et la solidarité visant à un but commun : l'épanouissement de chacun dans le respect des différences.

DIV































Clock


Février 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
             
<< < > >>

  • Flux RSS des articles

Recherche

Thanks

  • BB Hérisson 2
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés