Vendredi 6 mars 2009 5 06 /03 /2009 23:55

Luigi Pirandello - LE DEVOIR DU MÉDECIN

I
 
– Ils sont à moi, pensait Adrienne, en prêtant l’oreille au
babil des deux enfants qui jouaient dans la pièce à côté ; et elle
souriait tendrement, sans s’interrompre de tricoter d’un crochet
rapide un chandail de laine rouge. Elle souriait, n’arrivant pas à
se convaincre que ces deux enfants sont bien à elle, sortis d’elle,
et que tant d’années déjà, dix ans bientôt, ont passé depuis le
jour de ses noces. Est-il possible ! Elle se sent si petite fille en-
core, et son aîné qui a huit ans, et elle bientôt trente : trente ans,
est-il possible ? presque vieille ! Allons donc ! Et elle souriait.
 
– Le Docteur ? fit-elle soudain, comme si elle s’interrogeait
elle-même. Il lui semblait reconnaître dans le vestibule la voix
du médecin de la famille ; elle se leva ; son sourire était encore
sur ses lèvres.
 
Ah ! ce sourire, comme il mourut vite, glacé par l’attitude
bouleversée, embarrassée aussi du Docteur Vocalopoulo, qui
haletait comme s’il avait couru pour venir et dont les paupières
battaient nerveusement derrière les gros verres de ses lunettes
de myope, qui rapetissaient ses yeux.
 
– Docteur… Mon Dieu…
 
– Ce n’est rien… Soyez calme…
 
– Maman ?
 
– Non, non ! prononça d’une voix forte le Docteur. Pas vo-
tre mère !
 
– Tommaso, alors ? cria Adrienne. Et comme le Docteur,
par son silence, laissait entendre qu’il s’agissait bien de son ma-
ri :
 
– Que lui est-il arrivé ? Dites-moi la vérité… Mon Dieu, où
est-il ? où est-il ?
 
Le Docteur Vocalopoulo étendit les mains en avant, comme
pour endiguer les questions.
 
– Ce n’est rien. Vous allez voir… Une petite blessure…
 
– Blessé ? Et vous… On me l’a tué ? Adrienne saisit le bras
du Docteur, les yeux hagards, comme une folle.
 
– Mais non, Madame, mais non… Calmez-vous… Une sim-
ple blessure… légère, espérons-le…
 
– Un duel ?
 
– Oui, répondit avec effort, après une hésitation, le Docteur
de plus en plus troublé.
 
– Oh, mon Dieu, mon Dieu, dites-moi la vérité ! suppliait
Adrienne. Un duel ? Avec qui ? Sans m’en rien dire ?
 
– Vous saurez tout. Mais du calme, du calme : pensons à
lui… Où est son lit ?
 
– Par là…, répondit-elle, étourdie, ne comprenant pas tout
d’abord. Puis elle reprit avec une angoisse qu’elle ne contenait
plus :
 
– Où est-il blessé ? Vous m’épouvantez. Tommaso n’est-il
pas avec vous ? Où est-il ? Pourquoi s’est-il battu ? Avec qui ?
Quand ?… Mais parlez donc…

– Doucement, doucement…, interrompit le Docteur Voca-
lopoulo, à bout de forces. Vous saurez tout… Pour l’instant, la
bonne est-elle dans la maison ? Voulez-vous l’appeler ? Un peu
de calme, et de la méthode ; vous n’avez qu’à m’écouter.
 
Et tandis que, comme dans un songe, elle sortait pour ap-
peler la bonne, le Docteur enlevait son chapeau et passait sur
son front une main tremblante, comme s’il s’efforçait de se rap-
peler quelque chose ; puis, se souvenant tout à coup, il débou-
tonna son veston, prit son portefeuille dans sa poche et secoua
plusieurs fois son stylographe, avant d’écrire une ordonnance.
 
Adrienne revenait avec la bonne.
 
– Voilà, fit Vocalopoulo, sans s’interrompre d’écrire. Et dès
qu’il eut fini :
 
– Tout de suite, à la pharmacie la plus proche… Prenez des
bouteilles… Non, pas la peine, le pharmacien vous en donnera.
Et ne lambinez pas, je vous en prie.
 
– C’est très grave, Docteur ? interrogea Adrienne, d’un air
timide et passionné à la fois, comme pour se faire pardonner
son insistance.
 
– Non, je vous le répète. Ayons bon espoir, répondit Voca-
lopoulo et pour prévenir de nouvelles questions :
 
– Voudriez-vous me montrer la chambre ?
 
– Oui, venez, par ici…
 
Mais à peine dans la chambre, elle demanda encore, toute
tremblante :

– Mais voyons, Docteur, n’étiez-vous pas avec Tommaso ?
Il y a bien deux médecins dans les duels…
 
– Il faudrait transporter le lit un peu plus par là…, fit le
docteur, comme s’il n’avait pas entendu.
 
À ce moment, un bel enfant, au visage hardi, ses longs che-
veux noirs et bouclés flottant, entra en courant :
 
– Maman, une civière ! Que de monde…
 
Il vit le médecin et s’arrêta net, confus, honteux, au milieu
de la chambre.
 
La mère poussa un cri et écarta l’enfant pour suivre le doc-
teur. Sur le seuil, celui-ci se retourna et la retint :
 
– Restez là, madame, je vous en supplie ! J’y vais moi-
même… Vos larmes pourraient lui faire du mal…
 
Adrienne s’inclina alors vers le petit qui s’accrochait à sa
robe et le serra contre sa poitrine, en éclatant en sanglots.
 
– Pourquoi, maman, pourquoi ? demandait l’enfant ef-
frayé, qui ne comprenait pas. Puis il se mit à pleurer à son tour.
 

II
 
Au bas de l’escalier, le docteur accueillit la civière portée
par quatre brancardiers, tandis que les deux agents de police,
aidés du concierge, interdisaient l’accès de la maison à la foule
des curieux.

– Docteur Vocalopoulo ! criait un jeune homme perdu dans
la foule.
 
Le Docteur, se retourna et cria à son tour aux agents :
 
– Laissez-le passer, c’est mon assistant. Entrez Docteur
Sià.
 
Les quatre brancardiers soufflaient un peu, tout en prépa-
rant les courroies pour la montée. La porte cochère se referma,
La foule au dehors tapait contre la porte à coups de poings, de
pieds, sifflait, hurlait.
 
– Eh bien ? demanda le docteur Vocalopoulo à Sià tout
hors d’haleine, le visage couvert de sueur. Et la femme ?
 
– Quelle course, mon cher Maître ! répondit le docteur Co-
simo Sià. La femme ? À l’hôpital… je n’en puis plus. Fracture de
la jambe et du bras…
 
– De la congestion ?
 
– Je le crois, je ne sais pas. Je suis venu au triple galop.
Quelle chaleur, per Bacco ! Je boirais volontiers un verre
d’eau…
 
Le docteur Vocalopoulo écarta un peu la toile cirée qui
couvrait la civière pour examiner le blessé ; il l’abaissa aussitôt
et s’adressant aux brancardiers :
 
– Allons, en avant ! Doucement et attention, les enfants, je
vous en prie.
 
Tandis qu’avec toutes sortes de précautions se poursuivait
la pénible ascension, à chaque palier les portes des locataires
s’ouvraient au bruit des pas, au bruit des paroles brèves et hale-
tantes :
 
– Doucement, doucement, répétait, à chaque marche ou
presque, le docteur Vocalopoulo.
 
Sià suivait, continuant à s’éponger la nuque et le front, et il
répondait aux locataires :
 
– Monsieur… comment déjà ? Corsi… Quatrième étage,
n’est-ce-pas ?
 
Une dame et une jeune fille, la mère et la fille, montèrent
l’escalier à toute vitesse et aussitôt on entendit les cris désespé-
rés d’Adrienne.
 
Vocalopoulo hochait la tête, contrarié, et se retournant vers
Sià :
 
– Achevez de surveiller la montée, fit-il, et il gravit quatre à
quatre les deux étages qui le séparaient de l’appartement des
Corsi.
 
– Allons, chère madame, ayez du courage : ne criez pas
ainsi. Comprenez que vous allez lui faire du mal. Je vous en
prie, mesdames, emmenez-la par là !
 
– Je veux le voir ! Laissez-moi ! Je veux le voir ! criait
Adrienne en pleurs.
 
Et le médecin :
 
– Vous le verrez, je vous le promets, mais pas maintenant…
conduisez-la par là.
 
La civière arrivait.

– La porte ! criait un des brancardiers, à bout de souffle.
 
Le docteur Vocalopoulo accourut pour ouvrir l’autre côté
de la porte, tandis qu’Adrienne, se débattant, entraînait les deux
voisines affolées, vers la civière.
 
– Dans quelle chambre ? s’il vous plaît… Où est le lit ? de-
manda le docteur Sià.
 
Par ici, par ici ! fit Vocalopoulo et se tournant vers les deux
femmes, il cria : « Mais retenez-la, sapristi ! Vous n’êtes même
pas capables de la retenir ?
 
– Oh ! Seigneur Jésus ! criait la dame du second, petite et
trapue, avec une énorme poitrine en se plaçant devant
Adrienne, éperdue de douleur.
 
Les deux agents de police marchaient derrière la civière ;
ils s’arrêtèrent devant la porte d’entrée. Tout à coup, dans
l’escalier, s’éleva un grand bruit de voix, suivi de pas précipités.
Le concierge avait sûrement rouvert la porte cochère, la foule
des curieux avait envahi l’escalier.
 
Les deux agents tinrent tête à l’irruption.
 
– Laissez-moi passer ! criait dans la presse sur les derniè-
res marches, en se frayant un passage à coups de coude, une
dame grande, osseuse, vêtue de noir, le visage pâle, défait et les
cheveux secs, noirs encore, malgré son âge et les souffrances
manifestes qu’elle avait dû supporter. Elle se tournait de côté et
d’autre, comme une aveugle : son regard était, en effet, à demi-
éteint entre ses paupières gonflées et mi-closes. Parvenue au
haut de l’escalier, jusqu’à la porte, avec l’aide d’un jeune homme
bien mis, qui la suivait, elle fut arrêtée sur le seuil par les
agents :

– On ne passe pas !
 
– Je suis la mère ! répliqua-t-elle avec impétuosité et d’un
geste sans réplique elle écarta les agents et pénétra dans
l’appartement.
 
Le jeune homme bien mis se coula derrière elle, comme s’il
était aussi de la famille.
 
La nouvelle arrivée se dirigea vers une pièce presque som-
bre, avec un seul petit soupirail grillé au plafond. Elle ne voyait
rien, elle appela :
 
– Adrienne !
 
Adrienne, assise entre les deux locataires qui cherchaient
gauchement à la réconforter, se dressa en criant :
 
– Maman !
 
– Viens, viens, ma fille, ma pauvre fille ! Allons-nous en
tout de suite.
 
La voix de la vieille dame vibrait de douleur et
d’indignation.
 
– Ne m’embrasse pas ! Tu ne dois demeurer ici une minute
de plus !
 
– Oh ! Maman ! Maman ! sanglotait Adrienne, les bras je-
tés au cou de sa mère.
 
Celle-ci se libéra et gémit :
 
– Ma fille, plus malheureuse encore que ta mère !

Puis, surmontant son émotion, elle reprit avec colère :
 
– Un chapeau, tout de suite, un châle ! Prends le mien… Et
allons-nous en immédiatement, avec les enfants… Où sont-ils ?
Les pieds me brûlent d’être ici… Maudis cette maison, comme je
la maudis !
 
– Maman, que dis-tu, Maman ? questionna Adrienne, abî-
mée de douleur.
 
– Ah ! tu ne sais pas ? Tu ne sais rien encore ? On ne t’a
rien dit ? Tu n’as rien soupçonné ? Ton mari est un assassin !
 
– Mais il est blessé, Maman !
 
– C’est lui qui s’est blessé, de ses propres mains ! Il a tué
Nori, comprends-tu ? Il te trompait avec la femme de Nori… Et
elle, elle s’est jetée par la fenêtre.
 
Adrienne poussa un hurlement et se laissa tomber dans les
bras de sa mère, évanouie. Mais sa mère n’y prenait pas garde,
et, tout en la soutenant, continuait à dire d’une voix tremblante
de rage :
 
– Pour celle-là… pour celle-là… toi, ma fille, mon ange,
qu’il n’était pas digne de regarder… Assassin !… Pour celle-là…
comprends-tu, comprends-tu ?
 
Et elle lui tapotait doucement l’épaule, la caressait, la ber-
çait presque.
 
– Quel malheur ! Quel drame ! Mais que s’est-il passé ?
demandait à mi-voix la grosse dame du second au jeune homme
bien mis qui restait dans un coin, un calepin à la main.

– C’est sa femme ? demanda à son tour le jeune homme, au
lieu de répondre. Pourriez-vous me dire son nom de jeune fille ?
 
– Son nom… C’est une Montesani.
 
– Et son prénom ?
 
– Adrienne. Vous êtes journaliste ?
 
– Chut, je vous en prie !… Pour vous servir. Et dites-moi,
c’est la mère, n’est-ce pas ?
 
– Sa mère à elle… Madame Amélie Montesani, oui, Mon-
sieur.
 
– Amélie, merci, merci… Eh oui, un drame, oui, madame,
un véritable drame…
 
– Madame Nori est morte ?
 
– Mais pas le moins du monde. Les mauvaises herbes… en-
seigne le dicton, vous le savez mieux que moi… C’est le mari qui
est mort…
 
– Le juge ?
 
– Il n’était pas juge, il était substitut du procureur.
 
– Oui, enfin, ce jeune homme si laid… tout maigriot, un Ca-
labrais, arrivé depuis peu… Ils étaient si amis avec M. Corsi !
 
– Naturellement, ricana le jeune homme. C’est toujours
comme ça, vous le savez mieux que moi… Mais pardon, où se
trouve M. Corsi ? Je voudrais le voir… Si vous aviez la bonté de
m’indiquer…

– C’est par là… Traversez la pièce et la porte à droite.
 
– Merci mille fois, Madame. Ah ! une autre question. Com-
bien d’enfants ?
 
– Deux. Deux amours ! Un petit garçon de huit ans, une
petite fille de cinq.
 
– Encore merci et pardon…
 
Le jeune homme se dirigea vers la chambre du blessé. En
traversant le vestibule, il surprit le beau petit garçon qui, les
yeux brillants, un sourire nerveux sur les lèvres et les mains
derrière le dos, demandait à un des agents de police :
 
– Dis-moi, avec quoi il lui a tiré dessus, avec un fusil ?
 
III
 
Tommaso Corsi, le torse nu, puissant, soutenu par des
coussins, fixait de ses grands yeux noirs et brillants le docteur
Vocalopoulo qui avait quitté son veston et, les manches relevées
sur ses bras maigres et velus, palpait et étudiait la blessure. De
temps à autre, les yeux de Corsi se levaient sur l’autre docteur,
comme si, dans l’attente de quelque chose qui allait se briser en
lui, il eût voulu lire le signe et la minute de cette rupture dans
les yeux des deux hommes. Une pâleur extrême embellissait son
mâle visage plutôt rouge d’habitude.
 
Il fixa sur le journaliste qui venait d’entrer, intimidé et per-
plexe, un regard fier, comme pour lui demander ce qu’il était et
ce qu’il voulait. Le jeune homme pâlit en s’approchant du lit,
mais sans détourner ses yeux aimantés par le regard du blessé.

– Oh ! Vivoli ! fit le docteur Vocalopoulo, en se tournant à
peine.
 
Corsi ferma les yeux et poussa un long soupir.
 
Lello Vivoli attendait que Vocalopoulo se tournât de nou-
veau vers lui, mais il finit par perdre patience :
 
– Psst, appela-t-il tout doucement, et, désignant le blessé, il
demanda d’un geste de la main comment il allait.
 
Le docteur haussa les épaules et ferma les yeux, puis d’un
doigt, montra la blessure à hauteur du téton gauche.
 
– Alors, adieu… fit Vivoli, en levant la main, avec le geste
de bénir.
 
Une goutte de sang perla au bord de la blessure et raya lon-
guement la poitrine. Le docteur l’étancha avec un peu de coton
puis se parlant à lui-même :
 
– Où diable s’est logée la balle ?
 
– On ne le sait pas ? demanda timidement Vivoli, sans
quitter des yeux la blessure, malgré sa répulsion. Dis-moi, tu
sais le calibre ?
 
Le docteur Sià prit la parole, avec une évidente satisfac-
tion :
 
– Neuf… calibre neuf… On peut le déduire de la blessure…
 
– Je suppose, déclara Vocalopoulo, les sourcils froncés, ab-
sorbé dans ses réflexions, qu’elle doit être sous la clavicule… Eh
oui, malheureusement, le poumon…

Et il tordit sa bouche.
 
Deviner, déterminer le chemin capricieux parcouru par la
balle, pour l’instant cela seul comptait à ses yeux. Il n’avait plus
devant lui qu’un patient quelconque sur lequel il devait exercer
son talent, en usant de tous les moyens que lui suggérait sa
science : au delà de ce devoir matériel et étroitement délimité, il
ne voyait rien, il ne pensait à rien. La présence de Vivoli le fit
seulement réfléchir que, Corsi étant très connu dans la ville et le
drame ayant mis toute la population sens dessus dessous, il
pouvait être utile qu’on annonçât publiquement qu’il était le
médecin traitant.
 
– Vivoli, tu diras que c’est moi qui le soigne.
 
Le docteur Sià, de l’autre côté du lit, fit entendre une toux
légère.
 
– Et tu peux ajouter, reprit Vocalopoulo, que je suis assisté
par le docteur Cosimo Sià : je te le présente.
 
Vivoli inclina à peine la tête, avec un léger sourire. Sià qui
s’était précipité, la main tendue, pour serrer celle de Vivoli, de-
vant ce salut cérémonieux, perdit contenance, rougit, ébaucha
un salut de sa main déjà tendue, comme pour dire : « Voilà, cela
revient au même. Je vous salue comme çà ».
 
Le moribond entr’ouvrit les yeux et fronça les sourcils. Les
deux docteurs et Vivoli le regardaient avec effroi.
 
– Nous allons faire le pansement, dit Vocalopoulo, d’une
voix empressée, en se penchant vers lui.
 
Tommaso Corsi secoua la tête sur ses oreillers, puis abaissa
lentement ses paupières sur ses yeux sombres, comme s’il
n’avait pas compris : telle fut du moins, l’impression du docteur
Vocalopoulo qui, tordant encore la bouche, murmura :
 
– La fièvre…
 
– Je me sauve, fit tout bas Vivoli, avec un salut de la main à
Vocalopoulo et une simple inclinaison vers Sià qui répondit,
cette fois, par un signe de tête bref.
 
– Sià, venez par ici. Il s’agit de le soulever. Il faudrait deux
de nos infirmiers… Enfin, nous allons essayer. Je tiens à faire un
pansement qui tienne bon.
 
– On le lave ? demanda Sià.
 
– Oui. Où est l’alcool ? La cuvette aussi, s’il vous plaît. Bon,
attendez… Préparez les bandes. Elles sont préparées ? Alors la
glace.
 
Tommaso Corsi, lorsque le docteur Vocalopoulo commença
le pansement, ouvrit les yeux. Son visage s’assombrit, il essaya
de la main d’écarter de sa poitrine les mains du docteur, et
d’une voix caverneuse, il dit :
 
– Non, non…
 
– Comment non ? demanda surpris le docteur Vocalopou-
lo. Mais un flot de sang empêcha Corsi de répondre et les mots
s’étranglèrent dans sa gorge, au milieu d’une quinte de toux. Il
retomba, évanoui…
 
Il fut alors lavé et pansé selon les règles par les deux méde-
cins traitants.

IV
 
– Non, Maman, non… Je ne pourrais pas.
 
Adrienne avait repris ses sens et refusait de céder aux in-
jonctions de sa mère. Abandonner la maison de son mari avec
les enfants, elle ne le pouvait pas.
 
Elle se sentait clouée de force sur sa chaise, étourdie et
tremblante, comme si la foudre était tombée à ses pieds. Sa
mère s’agitait devant elle et la pressait en vain :
 
– Allons, Adrienne, allons. M’entends-tu ?
 
Elle s’était laissé mettre un châle sur ses épaules, son cha-
peau sur sa tête ; elle regardait droit devant elle, comme une
mendiante. Elle ne parvenait pas encore à se rendre compte de
ce qui lui était arrivé. Que lui disait sa mère ? De quitter la mai-
son ? Comment l’aurait-elle pu, en un moment pareil ? Qu’il lui
faudrait tôt ou tard la quitter ? Pourquoi donc ? Son mari ne lui
appartenait-il plus ? Le désir de le voir avait disparu. Mais que
faisaient dans le vestibule ces deux agents que lui montrait sa
mère ?
 
– Mieux vaut qu’il meure ! S’il vit, il ira au bagne !
 
– Maman ! supplia-t-elle, en fixant son regard sur elle.
 
Mais elle baissa les yeux aussitôt pour réprimer ses larmes.
 
Sur le visage de sa mère, elle relut la condamnation de son
mari : « Il a tué Nori ; il te trompait avec la femme de Nori ».
Elle continuait à l’ignorer, elle ne pouvait encore ni penser, ni
concevoir pareille chose : elle gardait la vision de cette civière et
ne pouvait rien imaginer de plus que son Tommaso blessé,
peut-être moribond, couché dessus… Tommaso avait donc tué
Nori ? Il avait une intrigue avec Angelica Nori et tous deux
avaient été surpris par le mari ? Elle réfléchit que Tommaso
portait toujours son revolver sur lui. Était-ce pour Nori ? Non :
il l’avait toujours porté et les Nori n’habitaient la ville que de-
puis un an.
 
Dans le désarroi de sa conscience, une foule d’images
s’éveillaient en tumulte : une image appelait l’autre ; elles se
groupaient l’espace d’un éclair en scènes précises,
s’évanouissaient aussitôt pour s’assembler en scènes nouvelles,
avec une rapidité vertigineuse. Les Nori étaient arrivés d’une
ville de Calabre avec une lettre d’introduction pour Tommaso,
qui les avait accueillis avec l’exubérance qui était le propre de
son caractère toujours aimable, avec des airs complices, avec le
sourire clair de son mâle visage, où les yeux brillaient, expri-
mant la plénitude de sa vitalité, son énergie active, infatigable,
tout cela qui le faisait aimer unanimement.
 
Cette nature si vivante, si expansive, qui avait un besoin
continuel de se confier presque avec violence l’avait subjuguée,
absorbée dès les premiers jours de leur mariage : elle s’était sen-
tie entraînée par la hâte qu’il avait de vivre : une fureur de vie,
exactement : vivre sans trêve, sans raffiner sur les scrupules,
sans passer son temps à réfléchir : vivre et laisser vivre, en pas-
sant par dessus tous les empêchements, en franchissant tous les
obstacles. Plusieurs fois, elle s’était arrêtée, au milieu de cette
course, pour juger telle action commise par son mari et qu’elle
n’estimait pas d’une correction parfaite. Mais il ne lui laissait
pas le temps de juger, pas plus qu’il n’accordait d’importance à
ses actes. Elle savait qu’il était inutile de lui demander de se re-
tourner pour examiner ses défaillances : il haussait les épaules,
il souriait, et en avant ! Il avait besoin d’avancer à tout prix, par
n’importe quel chemin, sans s’attarder à peser le bien et le mal ;
il demeurait allègre et net, purifié, eût-on dit, par cette activité
sans trêve, et toujours joyeux, généreux envers tous, simple et
amical envers tous : à trente-huit ans, c’était un grand enfant,
très capable de se mettre à jouer le plus sérieusement du monde
avec ses deux petits, et, après dix ans de mariage, si amoureux
de sa femme qu’elle avait eu à rougir, et tout récemment encore,
de gestes impudents commis par lui, devant les enfants ou la
bonne.
 
Et aujourd’hui, d’un coup, cet arrêt foudroyant, cet explo-
sion ! Mais comment se pouvait-il ? La crudité des faits ne par-
venait pas encore à dissocier les sentiments qu’elle avait pour
son mari : sentiments qui n’étaient pas de simple et solide affec-
tion, mais l’amour le plus fort et que son cœur lui disait partagé.
 
Quelques légères dissimulations peut-être, oui, sous cette
tumultueuse exubérance ; mais le mensonge, non, le mensonge
ne pouvait trouver place dans sa gaieté constante. Qu’il eût une
intrigue avec Angelica Nori, cela ne voulait pas dire qu’il l’avait
trahie, elle, sa femme ; mais cela, sa mère ne pouvait le com-
prendre, elle ignorait tant de choses… Non, il ne pouvait avoir
menti avec ces lèvres, ces yeux, ce rire qui réjouissait tous les
jours la maison. Angelica Nori ? Elle savait bien ce qu’elle était,
même pour son mari : pas même un caprice : rien, rien ! sim-
plement la preuve d’une de ces faiblesses que les hommes ne
savent ou peut-être ne peuvent pas éviter… Mais dans quel
abîme était-il tombé, entraînant son foyer, sa femme, ses en-
fants dans sa chute ?
 
– Mes enfants, mes enfants ! s’écria-t-elle enfin.
 
Elle sanglotait, les mains sur le visage, comme pour ne plus
voir le gouffre qui s’ouvrait devant elle.
 
– Emmène-les avec toi, ajouta-t-elle, en se tournant vers sa
mère. Qu’ils s’en aillent, qu’ils ne voient pas… Mais moi, non,
Maman, je reste. Je t’en prie…
 
Elle se leva, et s’efforçant de contenir ses larmes, elle alla,
suivie par sa mère, chercher les enfants qui jouaient ensemble
dans un petit cabinet où la bonne les avait enfermés. Elle com-
mença à les habiller en étouffant les sanglots qui la secouaient à
chacune des joyeuses interrogations puériles :
 
– Avec Grand’Mère, oui… Promener avec Grand’mère… Le
petit cheval, oui… Le sabre aussi… Grand’mère te les achètera.
 
Le mère contemplait, le cœur déchiré, sa fille bien aimée,
son enfant adorée, si bonne, si belle, pour qui tout était fini dé-
sormais, et dans sa haine féroce contre celui qui faisait souffrir
sa fille de la sorte, elle aurait voulu lui arracher des mains le
petit garçon, tout le portrait de son père, même voix, mêmes
gestes.
 
– Tu es bien décidée à ne pas me suivre ? demanda-t-elle à
sa fille quand les enfants furent prêts. Moi, je ne mettrai plus les
pieds ici. Tu vas rester seule… La maison de ta mère t’est tou-
jours ouverte. Tu y viendras demain, sinon aujourd’hui. Même
s’il ne meurt pas, il…
 
– Maman ! supplia Adrienne, en montrant les enfants.
 
La vieille dame se tut et s’en alla avec ses petits-fils en
voyant sortir de la chambre du blessé le docteur Vocalopoulo.
 
Le docteur s’approcha d’Adrienne pour lui recommander
de ne pas déranger son mari pour l’instant.
 
– Une émotion, même légère, pourrait lui être fatale. Qu’on
ne fasse rien qui puisse le contrarier ou l’impressionner. Cette
nuit, mon confrère le veillera. Si l’on avait besoin de moi…
 
Il n’acheva pas, il s’était aperçu qu’elle ne l’écoutait pas et
qu’elle ne lui demandait pas de détails sur la blessure. Elle avait
son chapeau sur la tête comme si elle s’apprêtait à quitter la
maison. Le docteur ferma les yeux à demi, hocha la tête, avec un
soupir, et s’en alla.
 
V
 
Dans la nuit, Tommaso Corsi reprit connaissance. Encore à
demi inconscient, accablé par la fièvre, il ouvrait tout grands ses
yeux dans la pénombre de la chambre. Une lampe brûlait sur la
commode, un miroir à trois faces protégeait le lit de la lumière
qui se projetait vivement sur le mur, précisant les dessins et la
couleur de la tapisserie.
 
Tommaso Corsi n’éprouvait qu’une sensation : le lit lui pa-
raissait plus haut et lui permettait de remarquer pour la pre-
mière fois dans la chambre des choses qui, jusque là, lui avaient
échappé. Il voyait mieux l’ensemble du mobilier, immobile et
comme résigné, et dans le calme profond de la nuit, il s’en exha-
lait une sorte de réconfort familier, auquel les riches tentures,
qui descendaient du plafond aux tapis, ajoutaient un air insolite
de solennité. « Nous sommes là, tels que tu nous as voulus pour
la commodité et ton agrément, semblaient dire, au fur et à me-
sure que Corsi reprenait conscience, tous les meubles, tous les
objets qui l’entouraient, nous sommes ta maison ; tout est
comme avant ».
 
Soudain, il referma les yeux, brusquement aveuglé dans la
pénombre par un flot de lumière crue : c’était la lumière qui
avait incendié l’autre chambre, quand cette femme, avec un hur-
lement, avait ouvert la fenêtre par où elle s’était jetée.
 
Il retrouva d’un bloc, horriblement, toute sa mémoire ; il
revit tout, comme si tout recommençait à avoir lieu.

Lui, retenu par une instinctive pudeur, ne se décidait pas à
sortir du lit tout dévêtu, et Nori, alors, tirait sur lui un premier
coup qui faisait voler en éclats le verre d’une image de piété
suspendue au-dessus du lit ; il étendait lui-même la main vers
son revolver posé sur la table de nuit, et le sifflement de la se-
conde balle frôlait son visage… Mais il ne se rappelait pas avoir
tiré sur Nori : c’était seulement quand Nori était tombé sur le
parquet, puis s’était écroulé la tête la première, que sa propre
main lui était apparue armée du revolver chaud et fumant en-
core. Il avait alors bondi hors du lit, et en une seconde, s’était
engagée en lui la lutte terrible de toutes ses énergies vitales
contre l’idée de la mort ; l’horreur de mourir, d’abord ; puis la
nécessité de mourir, enfin un sentiment atroce, obscur, qui
s’était imposé, dominant toutes les répugnances, tous les autres
sentiments. Il avait contemplé le cadavre, la fenêtre par où cette
femme s’était jetée ; il avait entendu la clameur de la rue ; un
abîme s’était ouvert en lui : alors la décision violente s’était im-
posée avec une entière lucidité, comme un acte longuement mé-
dité et discuté. Oui, les choses s’étaient passées de cette ma-
nière.
 
– Non, se répétait-il, un instant plus tard, en rouvrant ses
yeux brillants de fièvre. Non, puisque je suis chez moi, puisque
je suis dans mon lit…
 
Il lui semblait entendre un brouhaha de voix joyeuses dans
les pièces voisines. Il avait fait poser les tentures neuves et les
tapis cloués dans l’appartement pour le baptême de son dernier-
né, mort à vingt jours. C’était bien cela, les invités revenaient de
l’église. Angelica Nori, à qui il donnait le bras, avait appuyé fur-
tivement sa main sur ce bras ; il s’était tourné pour la regarder,
étonné, et elle avait accueilli ce regard avec un sourire impu-
dent, un peu fou, et elle avait baissé voluptueusement ses pau-
pières sur ses grands yeux noirs, globuleux, en présence de tout
le monde.

– Cet enfant est mort, pensait-il, parce que c’est lui qui l’a
tenu sur les fonts baptismaux. C’était aussi un jeteur de sorts.
 
Des images imprévues, d’étranges et confuses visions, de
soudaines fantasmagories, des pensées lucides et précises se
succédaient en lui dans un délire intermittent.
 
Oui, oui, il l’avait tué. Mais par deux fois, cet insensé avait
d’abord essayé de l’assassiner, et en se tournant pour saisir son
arme sur la table de nuit, lui Corsi, avait crié en souriant : « Que
fais-tu là ? », tant il lui semblait impossible que cet homme ne
comprît pas, avant de l’obliger à le menacer et à réagir, que
c’était une infamie, une folie de vouloir le tuer ainsi, en un pa-
reil moment, de l’assassiner alors qu’il se trouvait là par hasard,
que toute sa vie était ailleurs, qu’il avait ses affaires, les choses
qui lui étaient vraiment chères, sa famille, ses enfants à défen-
dre. Ah ! le malheureux !
 
Comment diable, tout d’un coup, ce petit homme louche,
laid et falot, cette âme apathique et morne, qui se traînait le
long de son existence sans le moindre désir, sans la moindre
affection, qui se savait depuis des années et des années trompé
sans pudeur par sa femme et ne s’en souciait pas, cet homme
qui semblait n’ouvrir les yeux, n’extraire du fond de sa gorge sa
voix molle et miaulante qu’au prix d’une fatigue démesurée,
comment diable, tout d’un coup, avait-il senti son sang bouil-
lonner et précisément contre lui, Corsi ? Ne savait-il pas quelle
femme était sa femme ? ne comprenait-il pas que c’était une
chose ridicule, une chose folle et infâme tout ensemble que de
défendre soudain à coups de revolver son honneur confié à une
femme qui l’avait piétiné durant des années, sans qu’il ait eu
l’air de s’en apercevoir ?
 
Mais combien de fois cet homme avait-il assisté à des scè-
nes où Angelica, sous ses yeux, sous les yeux d’Adrienne, avait
cherché à le séduire par ses coquetteries de petite guenon mé-
lancolique. Adrienne s’en était bien aperçue et le mari n’aurait
rien vu ? Ah ! ils en avaient bien ri avec Adrienne ! Faire un
drame, sérieusement, pour une femme comme celle-là ? Un
scandale, plus : leur mort à tous deux ? Oh ! le malheureux,
c’était peut-être un beau cadeau qu’il lui avait fait en le tuant !
Mais lui, Corsi… fallait-il qu’il mourût pour si peu de chose ?
Sur le moment, avec ce cadavre à ses pieds, affolé par la clameur
de la rue, il avait cru ne pas pouvoir se dispenser de mourir.
Pourquoi tout n’était-il pas fini ? Il vivait encore dans sa cham-
bre tranquille, couché sur son lit, comme si rien n’était arrivé.
Ah ! si tout cela avait pu n’être qu’un horrible rêve ! Non : cette
douleur lancinante à la poitrine, qui l’empêchait de respirer… Et
puis le lit…
 
Il étendit tout doucement un bras vers la place voisine ;
vide… alors, Adrienne ?… Il sentit à nouveau un abîme se creu-
ser en lui. Où était-elle ? Et les enfants ? L’avaient-ils abandon-
né ? Seul dans la maison ? Était-ce possible ?
 
Il rouvrit les yeux : était-il vraiment dans sa chambre à
coucher ? Oui : rien de changé. Alors, un doute cruel, dans cette
alternative de délire et de lucidité, le mordit : il ne savait plus,
en ouvrant les yeux, s’il voyait par hallucination sa chambre
remplie de la paix coutumière, ou s’il rêvait quand il refermait
les yeux et revoyait, avec une netteté dans la perception qui en
faisait presque une réalité, l’horrible tragédie de la matinée. Il
poussa un gémissement, et aussitôt un visage inconnu parut à
ses yeux ; il sentit une main se poser sur son front. Cette pres-
sion le réconforta et il ferma les yeux avec un soupir résigné à ne
plus rien comprendre, à ne plus savoir ce qui s’était véritable-
ment passé. C’était peut-être aussi en rêve qu’il entrevoyait ce
visage, qu’il sentait cette main sur son front… Il retomba dans le
coma.
 
Le Docteur Sià s’approcha sur la pointe des pieds du coin le
plus obscur de la chambre, où veillait Adrienne sans se faire
voir.
 
– Il vaudrait peut-être mieux, dit-il à voix basse, envoyer
chercher le docteur Vocalopoulo. La fièvre monte et l’aspect gé-
néral ne me…
 
Il s’interrompit, puis demanda :
 
– Voulez-vous le voir ?
 
Angoissée, Adrienne, de la tête, fit signe que non. Puis
comme elle ne se sentait plus la force de contenir le flot de lar-
mes qui montait à ses yeux, elle se leva d’un trait et s’enfuit de la
chambre.
 
Le docteur Sià referma prudemment la porte pour que les
sanglots de sa femme ne parvinssent pas aux oreilles du mori-
bond, puis soulevant la vessie posée sur sa poitrine, il en vida
l’eau, la remplit à nouveau de glace, la replaça sur le pansement
juste au-dessus de la plaie.
 
– Voilà qui est fait.
 
Il observa encore, longuement, le visage du blessé, écouta
sa respiration oppressée, puis n’ayant plus rien d’autre à faire et
comme s’il lui suffisait d’avoir renouvelé la glace et d’avoir fait
ses observations, il revint à sa place, sur le fauteuil, de l’autre
côté du lit.
 
Là, les yeux fermés, il s’abandonnait au plaisir de se laisser
envahir peu à peu par le sommeil, éteignant progressivement sa
volonté d’y résister, jusqu’au moment où enfin sa tête
s’affaissait d’un coup : il entr’ouvrait alors les yeux et recom-
mençait à s’adonner à ce plaisir défendu, qui le grisait douce-
ment.
 
VI
 
Les complications redoutées par le docteur Vocalopoulo ne
furent malheureusement pas évitées au malade : la première et
la plus grave de toutes, ce fut une congestion pulmonaire, avec
fièvre à 40°.
 
Sans aucune préoccupation étrangère à la science, qui le
passionnait, le docteur Vocalopoulo redoubla de zèle ; rien ne
semblait plus lui importer que de sauver à tout prix le mori-
bond.
 
Il voyait dans les malades confiés à ses soins, non pas des
hommes, mais des cas à étudier : un beau cas, un cas extraordi-
naire, un cas médiocre ou banal ; tout comme si les maladies
humaines étaient au service de la science et non pas la science à
celui des malades. Un cas grave et compliqué l’intéressait tou-
jours à l’extrême ; il n’arrivait plus à détacher sa pensée de son
malade : il mettait en œuvre les traitements les plus nouveaux
des premières cliniques du monde ; il consultait scrupuleuse-
ment les bulletins, les revues et les compte-rendus détaillés des
essais, des méthodes des plus grandes lumières de la science
médicale, et souvent il adoptait les cures les plus risquées avec
un courage indomptable, une inébranlable confiance. Il avait
acquis de la sorte une grande réputation. Chaque année, il fai-
sait un grand voyage et il revenait enthousiaste des expériences
auxquelles il avait assisté, enchanté des nouvelles connaissances
dont il avait accru son bagage, pourvu des instruments de chi-
rurgie les plus modernes et les plus perfectionnés qu’il rangeait 
après en avoir minutieusement étudié le mécanisme et les
avoir fourbis avec le plus grand soin – dans la grande armoire
de verre, en forme d’urne, au beau milieu de son immense cabi-
net de travail et, après les y avoir enfermés, il les contemplait
encore en se frottant les mains, des mains solides, toujours froi-
des, ou en étirant à deux doigts le bout de son nez armé d’une
paire de lunettes très fortes qui accentuaient l’austère rigidité de
son visage pâle, long, chevalin.
 
Il amena plusieurs de ses collègues au chevet de Corsi pour
étudier le cas, pour en discuter ; il expliqua toutes ses tentatives,
plus nouvelles et plus ingénieuses les unes que les autres, mais
demeurées encore sans résultat. Le blessé, accablé par la fièvre,
demeurait dans un état proche du coma, interrompu cependant
par des crises de délire, au cours desquelles, plusieurs fois, dé-
jouant toute surveillance, il avait été jusqu’à tenter d’arracher
son pansement.
 
Vocalopoulo n’avait pas accordé grande attention à ce
« phénomène » ; il s’était borné à recommander au docteur Sià
de redoubler de vigilance. Il avait pu, grâce à une radiographie
de la blessure, extraire le projectile logé sous l’aisselle ; il avait,
au risque de tuer le malade, fait des applications de draps
mouillés pour abaisser sa température. Il avait enfin réussi ! La
fièvre avait baissé, l’inflammation pulmonaire était vaincue,
tout danger presque écarté. Aucune récompense matérielle
n’aurait pu égaler la satisfaction morale du docteur Vocapoulo.
Il rayonnait, et le docteur Sià aussi, complémentairement.
 
– Mon cher confrère, serrez-moi la main. Cela s’appelle
une victoire.
 
Sià lui répondait d’un seul mot :
 
– Miraculeux !
 
L’approche du printemps allait hâter la convalescence.

Déjà le malade commençait à retrouver sa tête, à sortir de
l’état d’inconscience où il était si longtemps resté plongé. Mais il
ignorait encore, il ne soupçonnait même pas ce qui était advenu
de lui.
 
Un matin, il s’amusa à sortir les mains de son lit et à les
soulever, pour les regarder ; il sourit en voyant trembler ses
doigts exsangues. Il se sentait encore comme suspendu dans le
vide, mais un vide tranquille, suave, irréel. Seuls des détails lui
apparaissaient çà et là, dans la chambre : une frise peinte au
plafond, le duvet vert de la couverture de laine sur le lit, qui lui
remettait en mémoire les brins d’herbe des prés et des parter-
res ; il concentrait toute son attention sur ces riens, avec béati-
tude ; puis, avant d’en éprouver de la fatigue, il refermait les
yeux, et il était envahi par une griserie douce, à laquelle il
s’abandonnait ; il rêvait, plongé dans un ineffable délice.
 
Tout était fini, tout ; la vie recommençait. Mais n’avait-elle
pas été interrompue pour les autres comme pour lui ? Non,
non… ah ! un bruit de voiture… Dehors, dans les rues, tout le
temps de sa maladie, la vie avait suivi son cours ordinaire…
 
Il éprouva comme une démangeaison irritante au ventre, à
la pensée qui obscurément le préoccupait ; il recommença à
contempler le duvet vert de la couverture, qui figurait pour lui la
campagne : là, du moins, la vie recommençait vraiment, avec
tous ces brins d’herbe… C’était ainsi qu’elle recommençait pour
lui. Il allait se remettre à vivre à neuf, entièrement à neuf… Un
peu d’air frais ! Ah ! si le médecin avait voulu lui ouvrir un peu
la fenêtre… Il appela : « Docteur… »
 
Sa propre, voix lui fit un étrange effet. Mais personne ne
répondit. Il promena son regard autour de la chambre. Per-
sonne… Comment cela ? Où était-il donc ? Adrienne,
Adrienne !… Une tendresse angoissée pour sa femme le domina,
et il se mit à pleurer comme un enfant, avec un désir éperdu de
lui jeter les bras autour du cou et de la serrer contre sa poi-
trine… Il appela encore, au milieu de ses larmes :
 
– Adrienne ! Adrienne !… Docteur !
 
Personne ne lui répondait. Affolé, étouffant, il étendit la
main vers la sonnette posée sur la table de nuit ; mais il sentit
soudain une atroce déchirure qui le laissa un moment sans souf-
fle, le visage blême, contracté par la souffrance ; puis il sonna, il
sonna avec fureur. Le docteur Sià accourut avec son air de tou-
jours tomber de la lune :
 
– Me voici ! Qu’y a-t-il donc ?
 
– Seul, on m’avait laissé seul…
 
– Eh bien, pourquoi une agitation pareille ? Je suis là.
 
– Non, Adrienne. Appelez-moi Adrienne. Où est-elle ? Je
veux la voir…
 
Il commandait à présent. Le visage du docteur Sià
s’allongea ; il pencha la tête de côté.
 
– Pas si vous vous mettez dans un état pareil. Si vous ne
vous calmez pas, non.
 
– Je veux voir ma femme, reprit-il en colère, d’un ton im-
périeux. Pouvez-vous m’en empêcher ?
 
Sià souriait, perplexe :
 
– C’est à dire que… je voudrais… Non, non, taisez-vous : je
vais vous l’appeler. Il n’eut pas besoin de l’appeler. Adrienne
était derrière la porte : elle sécha tant bien que mal ses pleurs,
elle accourut, elle se jeta en sanglotant dans les bras de son ma-
ri, comme dans un gouffre d’amour et de désespoir. Il ne connut
d’abord que la joie de presser contre lui la bien-aimée : son
corps tiède, le parfum de sa chevelure le grisaient. Ah ! qu’il
l’aimait, comme il l’aimait… Tout à coup, il l’entendit sangloter.
Il essaya de soulever à deux mains cette tête qui se blottissait
contre lui ; il n’en eût pas la force et se tourna, pris de vertige,
vers le docteur Sià. Le docteur accourut et obligea Adrienne à
s’écarter du lit ; il la conduisit hors de la chambre, en la soute-
nant : sa violente crise de larmes ne s’apaisait pas. Puis il revint
vers le convalescent.
 
– Pourquoi ? demanda Corsi, bouleversé.
 
Une idée lui traversa l’esprit, comme un éclair.
 
Sans écouter la réponse du médecin, Corsi referma les
yeux, frappé jusqu’à l’âme. Il pensait :
 
– Elle ne me pardonne pas.
 
VII
 
À la nouvelle de l’amélioration, de la guérison prochaine, la
surveillance de la police avait augmenté. Le docteur Vocalopou-
lo, craignant que l’autorité judiciaire lançât trop tôt le mandat
d’arrêt, eut l’idée d’aller trouver un avocat de ses amis et des
amis de Corsi, que Corsi choisirait certainement comme défen-
seur, pour le prier de se rendre avec lui au commissariat de po-
lice pour donner leur parole que le malade n’essaierait pas de se
soustraire à la justice.
 
Camilio Cimetta, l’avocat, accepta. C’était un homme de
soixante ans environ, mince, de très haute taille, tout en jambes.
Sur son visage dévasté, jaunâtre et souffrant, deux petits yeux
noirs, brillants, d’une vivacité extraordinaire, se détachaient
d’étrange sorte. Plus philosophe que légiste, sceptique, accablé
par l’ennui de vivre, par les amertumes que la vie ne lui avait
pas ménagées, il n’avait jamais rien fait pour acquérir
l’extraordinaire renommée dont il jouissait et qui lui avait pro-
curé une richesse dont il ne savait que faire. Sa femme, une ad-
mirable créature, mais insensible, despotique et qui l’avait tor-
turé pendant des années, s’était tuée dans une crise de neuras-
thénie ; sa fille unique s’était fait enlever par un misérable
saute-ruisseau à son service et était morte en couches, après
avoir subi, une année durant, les mauvais traitements d’un mari
indigne. Il était resté seul, sans but dans la vie, et il avait refusé
toutes les charges honorifiques qu’on lui proposait et la satisfac-
tion de mettre en valeur dans une grande ville ses dons hors de
pair. Et tandis que ses confrères se présentaient au banc de la
défense ou de la partie civile, préparés à toutes les chicanes, ar-
més de conclusions ou la bouche pleine de gros mots, lui, qui ne
pouvait souffrir la robe que le concierge lui mettait sur le dos, se
levait, les mains dans les poches et commençait à parler aux
jurés, aux juges, avec le plus grand naturel, sans aucun apprêt,
cherchant à présenter avec le plus de netteté possible les argu-
ments qui pouvaient les impressionner le plus ; il détruisait avec
une finesse irrésistible, les magnifiques architectures oratoires
de ses adversaires, et il réussissait parfois à abattre les cloisons
formelles du triste milieu judiciaire ; il y faisait pénétrer, au delà
et au-dessus de la loi, un souffle de vie, un souffle douloureux
d’humanité, de pitié fraternelle pour l’homme né pour souffrir,
pour fauter.
 
Après avoir obtenu du commissaire la promesse que Corsi
ne serait pas emprisonné sans l’assentiment du docteur, Cimet-
ta et Vocalopoulo se rendirent ensemble chez Corsi.
 
En quelques jours, Adrienne avait changé au point de de-
venir méconnaissable.
 
– Voici, Madame, ce cher avocat, dit Vocalopoulo ; il serait
bon de préparer peu à peu le convalescent à la dure nécessité.
 
– Comment faire, docteur, s’écria Adrienne. Il ne semble
pas encore en avoir le moindre soupçon. Il est comme un en-
fant… il s’émeut d’un rien… Il me disait justement ce matin que,
dès qu’il pourrait bouger, il voulait partir pour la campagne,
passer un mois en villégiature.
 
Vocalopoulo soupira, en s’étirant le nez selon son habitude.
Il réfléchit un instant, puis :
 
– Attendons encore quelques jours, dit-il. Amenons-lui, en
attendant l’avocat. Il n’est pas possible que l’idée du châtiment
ne se présente pas à son esprit.
 
– Vous croyez, cher maître, demanda Adrienne à l’avocat,
vous croyez que la peine sera lourde ?
 
Cimetta ferma les yeux, ouvrit les bras tout grands. Les
yeux d’Adrienne s’emplirent de larmes.
 
Au même moment, on entendit la voix du malade dans la
chambre voisine. Adrienne se précipita :
 
– Vous permettez ?
 
De son lit, Tommaso lui tendit les bras. Mais à peine eût-il
remarqué ses yeux rougis par les larmes, qu’il la prit par un
bras, et, y cachant son visage, lui dit :
 
– Encore, tu ne me pardonnes donc pas encore ?
 
Adrienne serra ses lèvres tremblantes, de nouvelles larmes
coulèrent de ses yeux ; elle ne trouvait pas d’abord la force de lui
répondre.
 
– Non, insista-t-il, sans découvrir son visage.
 
– Moi, oui, répondit Adrienne, angoissée, timidement.
 
– Et alors ? reprit Corsi, en fixant ses yeux en pleurs.
 
Il prit le visage de sa femme entre ses mains.
 
– Tu le comprends, tu le sens, n’est-ce pas ? dit-il, que ja-
mais, au grand jamais, tu n’as quitté mon cœur, ma pensée, toi,
ma sainte, mon grand amour.
 
Adrienne lui caressait doucement les cheveux.
 
– Ç’a été une chose infâme, reprit-il. Oui, il est bon que je
te le dise pour que tous les nuages soient dissipés entre nous.
Une chose infâme de me surprendre à cette minute honteuse de
stupide divertissement. Tu le comprends bien, puisque tu m’as
pardonné ! Une faute stupide que ce malheureux a voulu rendre
énorme, en cherchant à me tuer, tu comprends, par deux fois…
Me tuer, moi qui nécessairement, devais me défendre… parce
que… tu le comprends ! je ne pouvais tout de même pas me lais-
ser tuer pour cette femme-là, n’est-ce-pas !
 
– Oui, oui, disait Adrienne en pleurant, pour le calmer, et
plus du geste que de la voix.
 
– N’est-ce pas, continua-t-il avec force, je ne le pouvais
pas… pour vous ! C’est ce que je lui ai dit, mais il était comme
fou. Il s’était jeté sur moi, l’arme au poing… Et alors, par force,
j’ai…
 
– Oui, oui, répétait Adrienne, en avalant ses larmes.
Calme-toi, oui… Ces choses-là…
 
Elle s’interrompit, en voyant son mari retomber épuisé sur
les coussins. Elle appela :
 
– Docteur !… Ces choses-là, poursuivit-elle avec douceur,
en se levant et en se penchant vers le lit, tu les diras… tu les di-
ras aux juges et tu verras que…
 
Tommaso Corsi se redressa brusquement sur le coude et
regarda fixement le docteur et Cimetta qui venaient vers lui.
 
– Mais moi, dit-il, eh ! oui… le procès…
 
Il était devenu livide. Il retomba sur le lit anéanti.
 
– Pure formalité… laissa tomber Vocalopoulo, en se rap-
prochant du lit.
 
– Et quelle autre punition, fit Corsi, comme s’il se parlait à
lui-même, en fixant au plafond des yeux hagards, quelle autre
punition plus forte que celle que je m’étais infligée de mes pro-
pres mains ?
 
Cimetta enleva une main de sa poche et agita l’index néga-
tivement :
 
– Elle ne compte pas ? demanda Corsi. Et alors ?
 
Il semblait vouloir discuter, mais il reprit :
 
– Eh oui ! Oui, oui… Le croirais-tu ? il me semblait que tout
était fini… Adrienne ! appela-t-il, en lui jetant de nouveau les
bras au cou :

– Adrienne, je suis perdu !
 
Cimetta, ému, hocha longuement la tête, puis s’écria avec
colère :
 
– Et pourquoi cela ? Pour une imbécillité, une passade. Il
sera difficile, très difficile, mon cher docteur, de le faire com-
prendre à cette respectable institution qu’on nomme le jury.
Non pas tant pour le fait en soi que parce qu’il s’agit du substitut
du procureur. Trompé par sa femme, mais substitut du procu-
reur tout de même… S’il était seulement possible de démontrer
que ce pauvre homme connaissait déjà sa situation ! Mais les
moyens de le démontrer ? Un mort ne peut être appelé pour
jurer sur sa parole d’honneur… l’honneur des morts, les vers les
mangent. Quelle valeur peut avoir une induction en face d’une
preuve de fait ? Soyons juste, d’ailleurs : chacun a le droit
d’accueillir sur sa tête les cornes qui lui plaisent. Des tiennes,
mon cher Tommaso c’est clair, il n’en voulut pas. Tu nous dis :
« Pouvais-je me laisser tuer par lui ? » Non. Mais si tu voulais
qu’il respectât ton droit à la vie, il ne fallait pas lui prendre sa
femme, cette guenon habillée en dame ! En agissant comme tu
le faisais, en ce moment, tu t’en rends compte, j’examine quels
seront les arguments du ministère public,  tu supprimais ton
droit, tu t’exposais au risque et, par conséquent, tu ne devais
pas réagir. Tu comprends ? Deux fautes. Premièrement,
l’adultère dont tu devais te laisser punir par lui, en sa qualité de
mari offensé, et au contraire, c’est toi qui l’as tué…
 
– Par force ! s’écria Corsi, en levant son visage contracté de
colère. Instinctivement ! Pour n’être pas tué !
 
– Mais aussitôt après, répartit Cimetta, tu as essayé de te
tuer de tes propres mains.
 
– N’est-ce-pas suffisant ?

Cimetta sourit.
 
– Ce n’est pas suffisant. Cela te retombe même dessus,
mon cher. En essayant de te tuer, tu as simplement reconnu ta
faute.
 
– Parfaitement, et je me suis puni !
 
– Non, mon cher, dit Cimetta avec calme, tu as essayé de te
soustraire au châtiment !
 
– Mais en m’enlevant la vie ! s’écria, enflammé de rage,
Corsi. Que pouvais-je faire de plus ?
 
Cimetta haussa les épaules :
 
– Tu aurais dû mourir, fit-il. Mais, n’étant pas mort…
 
– Eh, je serais mort, reprit Corsi, en écartant sa femme et
en désignant farouchement le docteur Vocalopoulo, je serais
mort, s’il n’avait pas fait de tout pour me sauver !
 
– Comment… moi ? balbutia Vocalopoulo, pris à parti au
moment où il s’y attendait le moins.
 
– Vous ! Oui, par force ! Je ne voulais pas de vos soins.
Vous me les avez prodigués par force, vous avez voulu me ren-
dre la vie. Pourquoi donc s’il faut à présent…
 
– Du calme, du calme, dit Vocalopoulo consterné, avec un
sourire nerveux. Vous vous faites du mal, en vous agitant de la
sorte…
 
– Merci, docteur ! Vous êtes trop aimable… ricana Corsi. Il
vous tient tellement à cœur de m’avoir sauvé. Mais écoute, Ci-
metta, écoute ! Je veux raisonner. Je m’étais tué. Un docteur
arrive, ce docteur ici présent. Il me sauve. De quel droit me
sauve-t-il ? De quel droit me rend-il la vie que je m’étais enle-
vée, puisqu’une pouvait pas me faire revivre pour mes enfants,
puisqu’il savait ce qui m’attendait ? Vocalopoulo se reprit à sou-
rire nerveusement, mais son visage était sombre.
 
– Voilà, dit-il, une jolie façon de me remercier. Qu’aurais-je
dû faire ?
 
– Mais, me laisser mourir, s’écria Corsi ; vous n’aviez pas le
droit de me soustraire au châtiment que je m’étais infligé, bien
supérieur à ma faute. La peine de mort n’existe plus ; et je serais
mort, sans vous. Comment vais-je faire à présent ? De quoi dois-
je vous remercier ?
 
– Mais, pardon, nous médecins, répondit Vocalopoulo dé-
contenancé, nous autres médecins, nous avons le devoir d’exer-
cer notre profession. J’en appelle à l’avocat ici présent.
 
– En quoi votre devoir, demanda Corsi avec une amère iro-
nie, diffère-t-il de celui d’un policier ?
 
– Que voulez-vous dire ! s’écria Vocalopoulo, profondé-
ment troublé, vous voudriez qu’un médecin passât par-dessus
les lois ?
 
– Bien. Vous avez donc servi la loi, reprit Corsi, avec une
fougue rageuse. La loi et non pas moi, pauvre que je suis… Je
m’étais enlevé la vie ; vous me l’avez rendue par force. Trois,
quatre fois, j’ai tenté d’arracher mon pansement. Vous avez tout
fait pour me sauver, pour me rendre la vie. Et pourquoi ? Pour
que la loi maintenant me l’enlève à son tour et d’une manière
plus cruelle. Voilà à quoi vous a conduit votre devoir de méde-
cin. N’est-ce-pas une injustice ?
 
– Mais pardon, essaya de dire Cimetta, le mal que tu as
fait…
 
Corsi acheva la phrase :
 
– Je l’ai lavé avec mon sang… Je suis un autre homme à
présent. Je viens de naître une seconde fois. Comment pourrais-
je rester suspendu à un moment seul de ma vie antérieure qui
n’existe plus pour moi ? Suspendu, accroché à ce moment fatal
comme s’il représentait toute mon existence, comme si je
n’avais vécu que pour lui ? Mais ma famille ? ma femme ? mes
enfants à qui je dois donner leur pain, les moyens de réussir ?
Mais que voulez-vous donc de plus ? Vous n’avez pas voulu que
je meure… Alors, pourquoi ne l’avez-vous pas voulu ? Par ven-
geance, contre quelqu’un qui s’était tué…
 
– Mais qui aussi a tué, rétorqua Cimetta avec force.
 
– J’y ai été entraîné par force, répondit Corsi sans hésiter.
Et le remords de ce moment, je me le suis arraché ; en une
heure, j’ai expié ma faute, en une heure qui pouvait être longue
de toute l’éternité. À présent, je n’ai plus rien à expier ! C’est
une autre vie qui commence pour moi, la nouvelle vie que vous
m’avez donnée. Il faut que je me remette à vivre pour ma fa-
mille, à travailler pour mes enfants. Vous m’avez rendu la vie
pour m’envoyer au bagne ? N’est-ce pas là un crime affreux ?
Quelle est donc cette justice qui punit à froid un homme qui n’a
plus de remords ? Comment pourrai-je, dans une maison de
correction, expier un crime que je n’avais jamais pensé à com-
mettre, que je n’aurais jamais commis si je n’y avais pas été
poussé, tandis que maintenant, à tête reposée, à froid, ceux qui
profiteront de votre science, docteur, qui m’a gardé vivant mal-
gré moi pour me faire condamner, commettront le plus horrible
des crimes, le crime de me condamner à l’abrutissement dans
une oisiveté infâme, de condamner à l’abrutissement de la mi-
sère et de l’ignominie mes enfants innocents ? De quel droit ?

Il redressa son buste, en proie à une rage que le sentiment
de son impuissance rendait féroce ; il poussa un hurlement, et il
se mit à se déchirer la figure à coups d’ongles ; il se rejeta la tête
en avant sur son lit, voulut éclater en sanglots, mais ne le put.
Cet effort vain le laissa un instant étourdi, comme perdu dans
un vide étrange, dans, un égarement affreux. Son visage griffé
était cadavérique.
 
Adrienne épouvantée se précipita ; elle souleva sa tête ;
puis, avec l’aide de Cimetta, tenta de le redresser ; mais elle reti-
ra ses mains aussitôt, avec un cri de dégoût et de terreur : le
plastron de la chemise était baigné de sang.
 
– Docteur, docteur !
 
– Sa blessure s’est rouverte, cria Cimetta. Le docteur Voca-
lopoulo, les yeux hagards, atterré, pâlit :
 
– La blessure ?
 
Et, instinctivement, il s’approcha du lit. Mais Corsi l’arrêta
net d’un regard de ses yeux vitreux.
 
– Il a raison, dit le docteur, en laissant retomber ses bras.
Vous avez entendu ? Je ne puis pas, je ne dois pas…

 
Par Philippe96 - Publié dans : Ecrivains - Communauté : Crèative Common - Textes Libre
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