Samedi 28 février 2009
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Jakob et Wilhelm Grimm - Les Deux frères
Il y avait une fois deux frères, dont l’un était riche, et
l’autre pauvre. Le riche était orfèvre, et il avait un mauvais
cœur ; le pauvre gagnait sa misérable vie à nouer des balais ; il
était bon et honnête. Il avait deux enfants ; c’étaient deux ju-
meaux qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Ces
deux enfants avaient coutume de parcourir en tous sens la mai-
son du riche, où on les nourrissait quelquefois avec les restes. Il
arriva que le frère pauvre, allant un jour dans la forêt pour y
chercher du bouleau, aperçut un oiseau dont le plumage était
entièrement couleur d’or, et si beau qu’il n’en avait jamais vu de
pareil. Il ramassa aussitôt une petite pierre, la lança après
l’oiseau, et réussit à l’atteindre ; mais il ne tomba de son corps
qu’une plume d’or, et l’oiseau disparut en volant. Le pauvre
homme prit la plume et la porta à son frère, qui l’examina et
dit :
– C’est de l’or pur. Il lui donna en échange beaucoup
d’argent.
Le lendemain, le pauvre homme monta au haut d’un bou-
leau et il allait en couper quelques rameaux, lorsque le même
oiseau sortit des feuilles ; le pauvre homme fouilla dans le feuil-
lage, et trouva un nid où il y avait un œuf d’or. Il emporta cet
œuf avec lui au logis, et alla le montrer à son frère, qui dit de
nouveau :
– C’est de l’or pur, et lui donna une bonne récompense.
Puis l’orfèvre ajouta :
– Je voudrais bien avoir cet oiseau.
Le frère pauvre alla une troisième fois dans la forêt, et
aperçut de nouveau l’oiseau d’or posé sur la cime de l’arbre ; il
prit une pierre et visa si juste qu’il l’abattit du coup ; il le porta à
son frère qui lui donna en retour un grands tas d’or. « Mainte-
nant, pensa celui-ci, je pourrai me tirer d’affaire. » Et il revint
tout joyeux à la maison. L’orfèvre, qui était habile et rusé, savait
bien quel oiseau précieux était tombé entre ses mains. Il appela
sa femme, et lui dit :
– Fais moi rôtir cet oiseau d’or, et aie bien soin qu’il n’en
sorte pas le plus petit morceau ; je me fais une fête de le manger
tout entier.
Cet oiseau était d’une si merveilleuse nature que celui qui
en mangerait le cœur et le foie devait trouver tous les matins
une pièce d’or sous son oreiller. La femme prépara l’oiseau, le
mit à la broche, et le fit rôtir. Il advint que, tandis qu’il était de-
vant le feu et que la femme s’occupait à d’autres ouvrages dans
la cuisine, les deux enfants du pauvre faiseur de balais entrè-
rent, se placèrent en face de la broche, et la tournèrent deux fois
ou trois fois ; et comme deux petits morceaux de l’oiseau ve-
naient de tomber dans la lèchefrite, l’un des enfants dit à
l’autre :
– Mangeons ces deux petits morceaux, je meurs de faim ;
aussi bien personne ne pourra s’en apercevoir. Ce qui fut dit, fut
fait.
La femme arriva sur l’entrefaite, et voyant leurs mâchoires
en train de fonctionner, elle leur dit :
– Que mangez-vous donc là ?
– Deux petits morceaux qui sont tombés de l’oiseau, ré-
pondirent-ils.
– C’étaient le cœur et le foie, dit la femme saisie
d’épouvante. Et pour que son mari ne s’aperçût de rien, elle tua
aussitôt un coq, en prit le cœur et le foie, et les plaça dans
l’oiseau d’or.
Quand celui-ci fut entièrement rôti, elle l’apporta à
l’orfèvre, qui le dévora à lui seul, sans rien laisser. Mais, lorsque
le lendemain matin il passa la main sous son oreiller, dans
l’espoir d’y prendre un morceau d’or, il fut très étonné de n’y
n’en trouver. Les deux enfants, au contraire, ne se doutaient pas
du bonheur qui leur était arrivé. Le matin suivant, quand ils se
levèrent, quelque chose tomba à terre avec un bruit clair, et
quand ils le ramassèrent, ils virent que c’étaient deux pièces
d’or. Ils les portèrent à leur père, qui fut au comble de la sur-
prise, et leur dit :
– Comment cela a-t-il donc pu arriver ? Le même prodige
s’étant encore renouvelé le matin suivant et les autres jours, le
père des jumeaux alla trouver son frère, et lui raconta la singu-
lière histoire.
L’orfèvre n’eut pas de peine à comprendre la cause de ce
résultat merveilleux, et vit bien que les enfants avaient mangé le
cœur et le foie de l’oiseau d’or ; et pour se venger d’eux en
homme envieux et méchant qu’il était, il dit au père :
– Tes enfants sont en relation avec le malin esprit ; garde-
toi bien de prendre cet or, et chasse ces enfants loin de ta mai-
son, car désormais le diable a du pouvoir sur eux, et il pourrait
te perdre toi-même.
Ces paroles consternèrent le pauvre père, et quoique ce fût
pour lui une bien douloureuse nécessité, il emmena les deux
jumeaux au milieu de la forêt, où il les abandonna, hélas ! avec
un profond désespoir. Les deux malheureux enfants se mirent à
parcourir en tous sens la forêt, cherchant à retrouver le chemin
de la maison paternelle, mais au lieu de le trouver, ils
s’égarèrent de plus en plus. Ils rencontrèrent enfin un chasseur
qui leur demanda :
– À qui appartenez-vous, mes enfants ?
– Nous sommes les fils du pauvre faiseur de balais.
Et ils lui racontèrent que leur père les avait abandonnés
parce que, tous les matins, une pièce d’or se trouvait sous leur
oreiller. Le chasseur était un brave homme, et comme ces en-
fants lui plurent, et qu’il n’en avait pas lui-même, il les emmena
chez lui, et leur dit :
– Je veux vous servir de père et avoir soin de vous jusqu’à
ce que vous soyez devenus grands.
Ils apprirent auprès de lui l’art de la chasse, et le brave
homme mit en réserve les pièces d’or qui se trouvaient chaque
matin sous la tête des jumeaux, pour les leur rendre plus tard
lorsqu’ils en auraient besoin. Quand ils furent devenus grands,
leur père nourricier les emmena un jour avec lui dans la forêt,
en leur disant :
– Vous devez montrer aujourd’hui ce que vous savez faire ;
je veux voir si vous êtes en état de vous passer de moi, et de de-
venir des chasseurs.
Ils allèrent donc avec lui se poster à l’affût ; là, ils attendi-
rent longtemps, et le gibier ne se montra pas. À la fin pourtant,
le chasseur, levant les yeux, aperçut une troupe d’oies sauvages
qui, dans leur vol, décrivaient un triangle, et il dit à l’un des jeu-
nes gens :
– Dirige ton coup sur une des oies de ce côté-ci.
Le jeune homme obéit et tira juste. Bientôt après, apparut
une seconde troupe d’oies, qui avaient dans leur vol la forme du
chiffre 3 ; le chasseur dit encore à son second élève de viser une
des oies de tel côté, ce que fit ce dernier avec autant de succès
que son frère ; sur quoi, le père nourricier leur dit :
– Vous pouvez maintenant vous passer de moi, vous êtes
des chasseurs consommés.
Là-dessus, les deux frères s’enfoncèrent ensemble dans la
forêt, se concertèrent et formèrent un projet. Et le soir, lors-
qu’ils prirent place au souper, ils dirent à leur père nourricier :
– Nous ne mangeons pas une miette que vous ne nous ayez
accordé une grâce.
– Parlez, quelle est cette grâce ? leur dit-il. Ils répondirent :
– Maintenant que nous connaissons à fond notre métier, il
serait bon que nous parcourussions un peu le monde ; trouvez
donc bien que nous prenions congé de vous pour voyager. Le
chasseur reprit avec joie :
– Vous parlez comme de braves chasseurs ; ce que vous me
demandez, je le désirais déjà ; partez, il vous arrivera bonheur.
Cela dit, ils soupèrent joyeusement. Quand le jour fixé pour
le départ fut arrivé, le père nourricier leur donna à chacun un
fusil et un chien, en leur permettant de prendre sur leurs épar-
gnes autant de pièces d’or qu’ils voulurent. Puis il les accompa-
gna un bout de chemin, et lorsqu’ils furent sur le point de se
quitter, il leur fit encore cadeau d’un couteau poli, en leur di-
sant :
– Si vous vous séparez un jour, enfoncez ce couteau dans
l’arbre le plus proche de l’endroit où vous vous quitterez ; par ce
moyen, celui de vous deux qui viendra le premier pourra savoir
ce qui est arrivé à son frère absent ; car, s’il meurt, la pointe sera
rouillée ; tant qu’il vivra, au contraire, elle demeurera polie.
Les deux frères partirent, et arrivèrent bientôt dans une fo-
rêt, dans une forêt si profonde qu’il était impossible de la tra-
verser en un jour. Ils y passèrent donc la nuit, et se nourrirent
des provisions qui se trouvaient dans leur carnassière ; le jour
suivant, ils eurent beau marcher sans relâche, ils ne purent pas
encore atteindre l’extrémité de la forêt, et ils n’avaient plus rien
à manger. L’un d’eux dit :
– Nous ferions bien de tirer quelque chose, sans quoi nous
endurerons la faim.
En conséquence, il arma son fusil et se mit à regarder au-
tour de lui. Un vieux lièvre ne tarda pas à paraître il le mit en
joue, mais le lièvre lui cria :
« Bon chasseur, laisse-moi la vie,
Et je te donnerai deux petits en récompense ».
Cela dit, il sauta dans les broussailles, et apporta deux pe-
tits lièvres ; mais ces petits animaux jouaient avec tant de gen-
tillesse, ils avaient tant de grâce, que les chasseurs n’eurent pas
le courage de les tuer ; ils les gardèrent donc, et les petits lièvres
marchaient derrière eux. Bientôt après, survint un renard ; ils se
préparaient à le tirer, mais le renard leur cria :
« Bon chasseur, laisse-moi la vie,
Et je te donnerai deux petits en récompense. »
En effet, il ne tarda pas à leur apporter deux petits renards,
que cette fois encore les chasseurs n’eurent pas le courage de
tuer ; ils les donnèrent pour compagnons aux petits lièvres qui
se mirent à suivre ces derniers. Peu de temps après, se présenta
un loup qui, lui aussi, allait recevoir une balle, lorsqu’il se déli-
vra, en criant :
« Bon chasseur, laisse-moi la vie,
Et je te donnerai deux petits en récompense. »
Les chasseurs réunirent les deux loups aux autres animaux,
et augmentèrent ainsi leur escorte. Un ours arriva à son tour, et
comme il n’était pas encore las de gambader, il cria :
« Bon chasseur, laisse-moi la vie,
Et je te donnerai deux petits en récompense. »
Et les chasseurs firent pour les deux petits ours ce qu’ils
avaient déjà fait pour les autres animaux. Enfin, devinez qui
vint encore ? Un lion. L’un des chasseurs le mit en joue, mais le
lion cria aussitôt :
« Bon chasseur, laisse-moi la vie,
Et je te donnerai deux petits en récompense. »
Nos chasseurs avaient donc maintenant deux lions, deux
ours, deux loups, deux renards et deux lièvres qui les suivaient
et qui étaient prêts à les servir. Ils ne continuaient pas moins
pour cela à avoir faim ; aussi dirent-ils aux renards :
– Çà, messieurs les sournois, procurez-nous quelque chose
à manger, car vous êtes rusés et adroits. Ils répondirent :
– Non loin d’ici se trouve un village où nous avons déjà dé-
robé plus d’une poule ; nous voulons vous enseigner le chemin
qui y conduit.
Ils allèrent de la sorte dans le village, achetèrent quelque
nourriture, n’oublièrent pas de faire aussi rafraîchir leurs bêtes,
et continuèrent leur route. Les renards étaient en outre parfai-
tement renseignés sur les endroits où se trouvaient les basses
cours, et ne manquaient pas de donner aux chasseurs les meil-
leures indications. Ils circulèrent ainsi quelque temps, mais
sans trouver un service où ils pussent entrer ensemble. En
conséquence, ils se dirent :
– La nécessité l’exige, il faut nous séparer.
Après s’être partagé les animaux, de manière à avoir cha-
cun un lion, un ours, un renard, et un lièvre, ils se quittèrent, en
se promettant une amitié fraternelle jusqu’à leur mort ; mais ils
ne se dirent point adieu sans avoir d’abord enfoncé dans un ar-
bre le couteau que leur père nourricier leur avait donné. Cela
fait, ils se dirigèrent l’un vers l’orient, l’autre vers le couchant.
Or, l’aînée des deux frères arriva bientôt dans une ville qui était
toute couverte de crêpe noir. Il entra dans une auberge, et de-
manda à l’hôte de rafraîchir ses bêtes. L’aubergiste mit à sa dis-
position une écurie où on apercevait un trou dans le mur. Grâce
à ce trou, le lièvre put aller chercher un chou, et le renard une
poule, qu’ils mangèrent de bon appétit ; mais quant au loup, à
l’ours et au lion, leur taille les empêcha de passer. Heureuse-
ment pour eux, que l’aubergiste les fit conduire dans une prairie
où une génisse était étendue sur l’herbe : ce fut pour eux un bon
régal. Après avoir ainsi pris soin de ses bêtes, le chasseur de-
manda à l’hôte pourquoi la ville était ainsi couverte d’un crêpe
noir.
– Parce que, répondit celui-ci, la fille du roi doit mourir
demain.
– Elle est donc bien gravement malade, reprit le chasseur.
– Non, répondit l’aubergiste, sa santé est excellente, mais
elle n’en doit pas moins mourir.
– Expliquez-moi donc comment cela est possible, demanda
le chasseur.
– À peu de distance de la ville, dit l’aubergiste, se dresse
une montagne habitée par un dragon ; il faut tous les ans à ce
dragon le tribut d’une vierge innocente, sinon il ravage, dans sa
colère, tout le pays. Toutes les jeunes filles de la ville ont déjà eu
leur tour, et il ne reste plus que la fille du roi ; il n’y a point de
rémission : elle doit lui être livrée.
– Et c’est demain que ce sacrifice doit être consommé ?
demanda la chasseur ; pourquoi donc ne tue t-on pas ce dra-
gon ?
– Hélas répondit l’aubergiste, bien des cavaliers l’ont tenté,
mais tous y ont perdu la vie ; le roi a donné sa parole que celui
qui dompterait le dragon obtiendrait la main de sa fille, et héri-
terait de son royaume après sa mort.
Le chasseur n’ajouta pas un mot, mais le lendemain matin,
accompagné de ces animaux, il gravit la montagne du dragon. Il
y avait au sommet une petite église, et sur l’autel se trouvaient
trois gobelets remplis, et au-dessous d’eux cette inscription :
« Celui qui videra ces gobelets deviendra l’homme le plus fort de
la terre, et pourra porter l’épée qui est enterrée devant le seuil
de la porte. » Le chasseur ne voulut point boire, il sortit de
l’église et chercha l’épée dans la terre, mais il n’eut point la force
de la soulever. Il revint sur ses pas, vida les gobelets, et se sentit
aussitôt assez fort pour saisir l’épée qui se porta dès lors très
facilement. Quand vint l’heure où la jeune fille devait être livrée
au dragon, le roi, le maréchal et les courtisans l’accompagnèrent
jusqu’à la sortie de la ville. Elle aperçut de loin le chasseur sur le
sommet de la montagne, elle crut que c’était le dragon, et elle
suspendit sa marche tant son épouvante était grande ; mais à la
fin, la pensée qu’il y allait du salut de toute la ville lui donna le
courage de poursuivre cet affreux voyage. Le roi et les courti-
sans retournèrent au palais, en proie à une grande douleur,
mais le maréchal dut rester là pour assister de loin à cet horrible
spectacle. Cependant, lorsque la princesse fut arrivée au haut de
la montagne, elle trouva non pas le dragon, mais le jeune chas-
seur qui lui adressa des paroles de consolation, lui promit de la
sauver, et la conduisit dans l’église où il l’enferma. À peine cela
était-il fait que le dragon aux sept têtes arriva en poussant
d’affreux hurlements. Lorsqu’il aperçut le chasseur, il parut
étonné et dit :
– Que viens-tu faire sur cette montagne ? Le chasseur ré-
pondit :
– Je viens combattre contre toi. Le dragon répondit :
– De même que maint chevalier a déjà perdu la vie en ces
lieux, ainsi serai-je bientôt débarrassé de toi.
Et en disant ces mots, ses sept gueules lancèrent des flam-
mes. Ces flammes devaient allumer l’herbe sèche et le chasseur
aurait été suffoqué par le feu et la fumée, mais ses animaux ac-
coururent et éteignirent le feu sous leurs pattes. Alors le dragon
s’élança contre le chasseur, qui brandissant son épée, fit siffler
l’air et abattit trois têtes du monstre. Cette blessure rendit le
dragon furieux il se dressa de toute sa hauteur, vomit des flots
de flammes contre le chasseur et voulut se précipiter sur lui
mais celui-ci fit de nouveau jouer son épée et lui coupa encore
trois têtes. Le monstre était à bout de ses forces ; il tomba en
faisant mine encore de vouloir s’élancer sur le chasseur mais le
jeune homme, concentrant tout ce qui lui restait de force dans
un dernier coup, lui coupa la queue, et comme il était désormais
trop fatigué pour continuer le combat, il appela à lui ses bêtes,
qui achevèrent de mettre le dragon en pièces. La lutte terminée,
le chasseur ouvrit la porte de l’église, et il trouva la princesse
étendue par terre, car elle s’était évanouie d’inquiétude et
d’effroi pendant le combat. Le jeune homme la porta au grand
air, et quand elle eut repris ses esprits et rouvert les yeux, il lui
montra le dragon en lambeaux, il lui annonça que désormais
elle était libre ; elle s’abandonna à sa joie et lui dit :
– Maintenant, tu vas devenir mon époux, car mon père m’a
promise à celui qui tuerait le dragon.
Cela dit, elle détacha de son cou son collier de corail et le
partagea entre les animaux, et le lion reçut pour sa part le fer-
moir d’or. Quant à son mouchoir, où son nom était brodé, elle
en fit cadeau au chasseur, qui s’éloigna un moment, coupa les
langues des sept têtes du dragon, les roula dans le mouchoir et
les mit soigneusement dans sa poche. Cela fait, comme les
flammes et le combat l’avaient excessivement fatigué, il dit à la
jeune fille :
– Nous sommes tous deux si las que nous ferons bien de
prendre un peu de repos. La princesse y consentit ; ils
s’étendirent sur l’herbe, et le chasseur dit au lion :
– Tu vas veiller à ce que personne ne nous surprenne pen-
dant notre sommeil.
Et ils s’endormirent. Le lion se plaça près d’eux pour faire
sentinelle, mais lui aussi était fatigué du combat, de sorte qu’il
appela l’ours et lui dit :
– Place-toi près de moi, j’ai besoin de faire un petit somme,
et si quelque chose arrive, aie soin de m’éveiller. L’ours se plaça
donc près de lui, mais lui aussi était fatigué il appela le loup et
lui dit :
– Place-toi près de moi, j’ai besoin de faire un petit somme,
et si quelque chose arrive, hâte-toi de m’éveiller. Le loup se pla-
ça donc près de lui, mais lui aussi était fatigué ; il appela le re-
nard et lui dit :
– Place-toi près de moi, j’ai besoin de faire un petit somme,
et si quelque chose arrive, hâte-toi de m’éveiller. Le renard se
plaça près de lui, mais lui aussi était fatigué ; il appela le lièvre
et lui dit :
– Place-toi près de moi, j’ai besoin de faire un petit somme,
et si quelque chose arrive, hâte-toi de me réveiller.
Le lièvre se plaça donc près de lui, mais le pauvre lièvre
aussi était fatigué ; il n’avait personne qu’il pût charger de faire
sentinelle, et il s’endormit. Ainsi dormaient donc la princesse, le
chasseur, le lion, l’ours, le renard et le lièvre et tous dormaient
d’un profond sommeil. Cependant le maréchal qui avait été
chargé de regarder tout de loin, n’ayant point vu le dragon
s’enfuir avec la jeune fille, et remarquant que tout était tran-
quille sur la montagne, s’enhardit et se mit à la gravir. Quand il
fut arrivé au sommet, il aperçut le monstre dont les membres
épars gisaient à terre, et non loin de là, la princesse et le chas-
seur avec ses bêtes, tous plongés dans un sommeil profond. Et
comme il était méchant et cruel, il prit son épée, coupa la tête
du chasseur, saisit la jeune fille dans ses bras et la porta au bas
de la montagne. Arrivés au pied, celle-ci s’éveilla et fut saisie
d’effroi ; mais le maréchal lui dit :
– Tu es en mon pouvoir, il faut que tu dises que c’est moi
qui ai tué le dragon.
– Je ne le puis, répondit-elle, car c’est un chasseur qui l’a
fait avec le secours de ses bêtes.
– Alors le maréchal tira son épée et la menaça de l’en frap-
per si elle ne consentait pas à lui obéir.
La jeune fille céda à cette violence ; il la conduisit en pré-
sence du roi qui fut au comble de la joie, de revoir en vie sa
chère enfant qu’il croyait devenue la proie du dragon. Le maré-
chal lui dit :
– J’ai tué le monstre et délivré ainsi la princesse et le pays
tout entier ; en conséquence, je la réclame pour mon épouse,
suivant votre parole royale. Le roi dit à la jeune fille :
– Est-ce la vérité que je viens d’entendre ?
– Hélas ! oui, répondit-elle, mais je mets pour condition
que le mariage ne se célébrera qu’après un an et un jour.
Elle espérait que ce temps ne s’écoulerait pas sans lui ap-
porter des nouvelles de son cher libérateur. Cependant, sur la
montagne, les animaux continuaient de dormir auprès de leur
maître mort. Un gros bourdon dirigea son vol de ce côté, et
s’abattit sur le nez du lièvre, mais le lièvre le chassa avec sa
patte et continua à dormir. Le bourdon vint une seconde fois,
mais le lièvre le chassa de nouveau et continua de dormir. Le
bourdon vint une troisième fois, lui enfonçant son dard dans le
nez et le lièvre se réveilla. Aussitôt il réveilla le renard, qui
s’empressa de réveiller le loup, qui réveilla l’ours, qui réveilla le
lion. Lorsque le lion eut ouvert les yeux, et qu’il vit que la jeune
fille avait disparu et que son maître était mort, il se mit à pous-
ser des rugissements terribles et s’écria :
– Quel est l’auteur de ce meurtre ? Ours, pourquoi ne m’as-
tu pas réveillé ? Et l’ours dit au loup :
– Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Et le loup au renard :
– Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Et le renard au lièvre :
– Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ?
Le pauvre lièvre ne savait seul que répondre, et toute la
faute pesa sur lui. En conséquence, tous les animaux voulurent
tomber sur lui, mais il demanda à être entendu et dit :
– Ne me tuez pas, je promets de rendre la vie à notre maî-
tre. Je connais une montagne sur laquelle croit une racine ; qui-
conque a cette racine dans la bouche est guéri aussitôt de toute
maladie et de toute blessure. Mais la montagne dont je vous
parle se trouve à deux cents lieues d’ici.
Le lion répondit :
– Il faut qu’en vingt-quatre heures tu sois de retour avec
cette racine.
Le lièvre ne fit qu’un bond, et vingt-quatre heures après il
était de retour avec la racine. Le lion replaça la tête sur les épau-
les du chasseur, et le lièvre lui mit la racine dans la bouche ;
aussitôt tout reprit son cours naturel ; le cœur palpita de nou-
veau et la vie revint. En ce moment le chasseur se réveilla ; il fut
saisi d’épouvante en n’apercevant plus la jeune fille, et il se dit :
– Elle s’est enfuie sans doute pendant mon sommeil, afin
de se débarrasser de moi.
Dans l’excès de son empressement, le lion avait remis de
travers la tête de son maître ; celui-ci n’y prit point garde, ab-
sorbé qu’il était dans ses tristes pensées. Ce ne fut qu’à midi,
lorsqu’il voulut manger, qu’il remarqua qu’il avait le visage
tourné du côté du dos ; ne pouvant s’expliquer ce prodige, il
demanda aux animaux ce qu’il lui était arrivé pendant son
sommeil. Le lion lui raconta alors qu’au lieu de faire sentinelle,
ils s’étaient tous endormis de fatigue ; qu’à leur réveil, ils
l’avaient trouvé mort, la tête séparée du tronc ; que le lièvre était
allé chercher la racine de vie, mais que lui, dans son empresse-
ment, il lui avait mis la tête de travers ; il ajouta qu’il voulait
réparer sa faute. Cela dit, il arracha de nouveau la tête du chas-
seur, la lui replaça dans l’autre sens, et la racine du lièvre ai-
dant, tout fut réparé. Cependant le chasseur était triste ; il se
mit à parcourir le monde et il gagnait sa vie en faisant danser
ses bêtes devant les gens. Il arriva que juste un an après ce jour,
il revint dans la même ville où il avait délivré la fille du roi, et
cette fois la ville était entièrement décorée de tenture écarlate. Il
dit à l’aubergiste :
– Que signifie cela ? Il y a un an à pareil jour, la ville était
toute couverte de crêpe noir ; que veut dire aujourd’hui cette
décoration écarlate ? L’aubergiste répondit :
– Il y a un an, la fille de notre roi devait être livrée au dra-
gon, mais le maréchal a combattu contre le monstre et il l’a tué ;
aussi ses noces se célèbrent-elles demain ; c’est pourquoi la ville
qui était naguère tendue de crêpe noir en signe de deuil, l’est
aujourd’hui de rouge ardent en signe de joie. Le lendemain, le
chasseur dit à son hôte vers l’heure du dîner :
– Croiriez-vous, monsieur l’aubergiste, que je veux au-
jourd’hui en votre compagnie manger du pain de la table du
roi ?
– Oui, répondit l’hôte, et moi, je parierais volontiers cent
pièces d’or que ce ne sera pas. Le chasseur accepta le pari et pla-
ça sur la table une bourse avec le nombre de pièces d’or enga-
gées par l’aubergiste. Cela fait, il appela le lièvre et lui dit :
– En route, mon cher sauteur, va me chercher du pain dont
mange le roi.
« Eh ! pensa le lièvre, si je vais ainsi seul en sautant dans
les rues, les chiens se mettront à mes trousses. » Il avait pensé
juste ; les chiens lui firent la chasse et voulurent goûter de sa
chair succulente. Aussi fallait-il voir les bonds qu’il faisait. Il se
glissa dans une guérite sans être aperçu par le factionnaire ; les
chiens arrivèrent pour le saisir, mais le soldat n’entendit pas la
plaisanterie, et il les reçut avec des coups de crosse qui les firent
fuir en poussant des cris. Lorsque le lièvre aperçut le champ
libre, il s’élança dans le palais, entra dans la chambre de la prin-
cesse, se plaça sous son siège et lui gratta légèrement le pied. La
princesse cria :
– Veux-tu bien partir ! Car elle pensait que s’était son
chien.
Le lièvre gratta une seconde fois, et la princesse répéta les
mêmes paroles, toujours dans la pensée que s’était son chien,
mais le lièvre ne la laissa pas dans cette erreur ; il gratta une
troisième fois ; la princesse baissa les yeux et reconnut le lièvre
à son collier ; aussitôt elle le prit dans ses bras, le porta dans son
cabinet et lui dit :
– Lièvre, mon ami, que veux-tu ? Il répondit :
– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici, et il m’envoie
pour que je demande un pain pareil à celui dont mange le roi.
À ces mots, la princesse ne se sentit pas de joie ; elle fit ve-
nir le boulanger, et lui ordonna d’apporter un pain pareil à ceux
dont mangeait le roi. Le lièvre prenant la parole :
– Mais il faut, dit-il, que le boulanger me porte moi-même
avec le pain, pour que les chiens ne me fassent pas de mal.
Le boulanger le prit donc dans ses bras et alla ainsi jusqu’à
la porte de l’aubergiste ; là, le lièvre se posa sur ses pattes de
devant et le porta à son maître. Le chasseur dit alors :
– Vous le voyez, monsieur l’hôte, les cent pièces d’or sont à
moi. L’aubergiste était au comble de l’étonnement. Cependant le
chasseur ajouta :
– J’ai bien le pain, monsieur l’hôte, mais je veux encore de
plus, maintenant, manger du rôti du roi. Le chasseur appela le
renard et lui dit :
– Renard, mon ami, mets-toi en route et va me chercher du
rôti pareil à celui que mange le roi.
Le renard connaissait mieux les détours que le lièvre ; il se
glissa le long des coins et des angles obscurs des rues sans qu’un
seul chien l’aperçût, alla se placer sous le siège de la princesse et
lui gratta le pied. La princesse baissa les yeux, reconnut le re-
nard à son collier, le prit dans ses bras, le porta dans son cabi-
net et lui dit :
– Renard, mon ami, que veux-tu ? Il répondit :
– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici, et il m’envoie
pour que je demande un rôti pareil à celui dont mange le roi. La
princesse fit venir le cuisinier.
Celui-ci reçut l’ordre de préparer un rôti pareil à celui que
mangeait le roi, de le porter pour le renard jusqu’à la porte de
l’aubergiste. Quand ils y furent arrivés, le renard prit le plat et le
porta à son maître.
– Vous voyez, monsieur l’hôte, dit le chasseur, nous avons
déjà le pain et le rôti ; mais je veux encore avoir un plat de lé-
gumes comme ceux que mange le roi.
Cela dit, il appela le loup :
– Loup, mon ami, lui dit-il, mets-toi en route et apporte-
moi des légumes pareils à ceux que mange le roi.
Le loup, qui n’avait peur de personne, se dirigea tout droit
vers le palais, et quand il fut entré dans la chambre de la prin-
cesse, il tira cette dernière par le pan de sa robe, ce qui la fit se
retourner. Elle reconnut le loup à son collier, et le conduisant
dans son cabinet :
– Loup, mon ami, lui dit-elle, que veux-tu ? Il répondit :
– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici, et il m’a envoyé
demander un plat de légumes pareils à ceux que mange le roi.
La princesse fit venir le cuisinier, qui reçut l’ordre de pré-
parer un plat de légumes pareils à ceux que mangeait le roi, et
de le porter lui-même pour le loup jusqu’à la porte de
l’aubergiste. Le loup prit le plat et le porta à son maître.
– Vous le voyez, dit le chasseur, voilà que j’ai maintenant
du pain, du rôti et des légumes ; mais il me faut des sucreries
semblables à celles que mange le roi.
Il appela l’ours et lui dit :
– Ours, mon ami, tu ne dédaignes pas de lécher quelque
chose de doux ; va donc et rapporte-moi des sucreries sembla-
bles à celles que mange le roi.
L’ours se mit en route vers le palais, et chacun s’enfuit à
son approche, et quand il arriva près du fonctionnaire, celui-ci
lui présenta le bout de son fusil et ne voulut point le laisser pé-
nétrer dans le palais du roi. Mais l’ours se dressa sur ses pattes
de derrière et distribua à droite et à gauche quelques bons souf-
flets qui firent trébucher tout le poste après cet exploit, il conti-
nua son chemin, entra dans la chambre de la princesse, se plaça
derrière elle et grogna légèrement. La princesse se retourna, et
reconnut l’ours, l’emmena dans son cabinet et lui dit :
– Ours, mon ami, que veux-tu ? Il répondit :
– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici ; je suis chargé de
demander des sucreries semblables à celles que mange le roi.
La princesse fit venir le confiseur, qui reçut l’ordre de pré-
parer des sucreries pareilles à celles que mangeait le roi, et de
les porter lui-même pour l’ours jusqu’à la porte de l’aubergiste.
– Vous le voyez, monsieur l’hôte, dit le chasseur, voilà que
j’ai maintenant du pain, du rôti, des légumes et des sucreries ;
mais je veux aussi boire du vin pareil à celui que boit le roi. Il
appela son lion et lui dit :
– Lion, mon ami, je sais que tu te grises volontiers, va donc
et rapporte-moi du vin semblable à celui que boit le roi.
Le lion traversa les rues, et les gens fuyaient à son appro-
che, et quand il arriva près du poste, le factionnaire voulut lui
barrer le passage : mais il poussa un rugissement qui mit tous
les soldats en fuite. Le lion pénétra jusqu’à la chambre de la
princesse, et gratta légèrement avec sa queue à la porte. La
princesse vint lui ouvrir, et peu s’en fallut que l’effroi ne
s’emparât d’elle à la vue du lion ; mais elle le reconnut au fer-
moir d’or de son collier, et fit entrer avec elle dans son cabinet :
– Lion, mon ami, lui dit-elle, que veux-tu ? Il répondit :
– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici ; je viens deman-
der du vin pareil à celui que boit le roi.
La princesse fit venir le sommelier, et lui ordonna de don-
ner au lion du vin semblable à celui que buvait le roi. Le lion prit
le panier et le porta à son maître.
– Vous le voyez, monsieur l’hôte, dit le chasseur, j’ai main-
tenant du pain, du rôti, des légumes, des sucreries et du vin pa-
reils à ceux qu’on sert au roi ; maintenant, je veux donner un
banquet à mes animaux.
Et il se mit à table, but et mangea, et donna aussi une
bonne part de tout cela au lièvre, au renard, au loup, à l’ours et
au lion car la certitude qu’il venait d’acquérir que la princesse
l’aimait toujours lui donnait une humeur charmante. Quand le
repas fut terminé, il dit à l’hôte :
– Maintenant que j’ai mangé et bu comme boit et mange le
roi, je veux aller à la cour du roi, et épouser la fille du roi.
L’aubergiste répondit :
– Comment cela pourra-t-il se faire, puisque la princesse a
déjà un fiancé, et que ses noces doivent se célébrer aujourd’hui
même ?
Le chasseur tira de sa poche le mouchoir que la princesse
lui avait donné sur la montagne du dragon, et où il avait roulé
les sept langues du monstre.
– Ce que j’ai là dans la main m’y aidera, dit-il. L’aubergiste
examina le mouchoir et repartit :
– Si j’ai cru tout le reste, je ne puis pourtant pas croire cela,
et je parie volontiers ma maison et ma cour.
Le chasseur tira de sa poche une bourse où se trouvaient
mille pièces d’or ; il la plaça sur la table et dit :
– Voici mon enjeu. Lorsque le roi revit sa fille au dîner, il
lui dit :
– Que te voulaient toutes ces bêtes qui sont venues te trou-
ver et qui ont parcouru en tous sens mon palais ? Elle répondit :
– Je ne puis point le dire, mais dépêchez quelqu’un et faites
chercher le maître de ces animaux ; si vous faites cela, vous fe-
rez bien.
Le roi envoya un de ses gens à l’auberge avec mission
d’inviter l’étranger ; le serviteur du roi arriva juste au moment
où le chasseur venait de parier avec l’aubergiste.
– Vous le voyez, monsieur l’hôte, s’écria le chasseur, voilà
que le roi m’envoie un ambassadeur afin de m’inviter.
Le chasseur se rendit auprès du roi. Celui-ci, le voyant ve-
nir, dit à sa fille :
– Comment dois-je le recevoir ?
Elle répondit :
– Allez à sa rencontre ; si vous faites cela, vous ferez bien.
Le roi alla donc à sa rencontre, le fit monter avec lui dans
les appartements où les bêtes du chasseur le suivirent. Le roi lui
indiqua une place entre lui et sa fille, le maréchal en sa qualité
de fiancé prit place de l’autre côté. En ce moment, on apporta en
face d’eux les sept têtes du dragon, et le roi dit :
– Ces sept têtes, c’est le maréchal qui les a coupées au
monstre ; voilà pourquoi je lui donne aujourd’hui ma fille.
Alors le chasseur se leva, ouvrit les sept gueules et dit :
– Où sont les sept langues du dragon ?
À ces mots, le maréchal devint pâle il dit dans son trouble :
– Les dragons n’ont point de langue.
Le chasseur reprit :
– Les menteurs devraient n’en point avoir, mais les langues
de dragon sont les vrais signes du vainqueur.
Et il ouvrit le mouchoir où se trouvaient les sept langues et
il en mit une dans chacune des sept gueules. Cela fait, il prit le
mouchoir sur lequel était brodé le nom de la princesse, et le
montrant à la jeune fille, il lui demanda à qui elle l’avait donné.
Elle répondit :
– Je l’ai donné à celui qui a tué le dragon.
Puis il appela ses animaux, leur enleva à chacun leur collier
ainsi qu’au lion son fermoir d’or, et les montrant à la jeune fille,
il lui demanda à qui cela appartenait. Elle répondit :
– Le collier et le fermoir d’or étaient à moi, je les ai parta-
gés entre les animaux qui ont contribué à dompter le dragon.
Le chasseur dit alors :
– M’étant endormi de fatigue après le combat, le maréchal
est arrivé, m’a coupé la tête, a enlevé la princesse et déclaré que
c’était lui qui avait tué le dragon ; en quoi il a menti, comme le
prouve par ces langues, par ce mouchoir et par ce collier.
Le roi s’adressant alors à sa fille :
– Est-il vrai, lui dit-il, que c’est lui qui a tué le dragon ?
Elle répondit :
– Oui, c’est vrai ; et maintenant il m’est permis de dévoiler
toute l’infamie du maréchal qui m’avait fait donner ma parole
que je garderais le silence. C’était aussi pour cela que j’avais exi-
gé que les noces n’eussent lieu qu’après un an et un jour.
Après avoir entendu cette déposition, le roi fit appeler
douze conseillers qu’il chargea de juger le maréchal. Ceux-ci le
condamnèrent à avoir les membres déchirés par quatre bœufs.
Ainsi fut puni le maréchal. Ensuite, le roi donna sa fille au chas-
seur qui fut de plus reconnu dans tout le pays pour son héritier.
Le jeune roi et la jeune reine vécurent désormais heureux et
contents. Le jeune roi allait souvent à la chasse qu’il aimait, et
ses animaux devaient l’accompagner. Or il y avait à peu de dis-
tance de là une forêt qui, d’après le bruit général, n’était pas
sûre. Celui, disait-on, qui s’y risquait une fois, n’en revenait pas
facilement. Depuis longtemps le jeune prince nourrissait un
grand désir d’aller y chasser, et il ne laissa pas de repos au vieux
roi qu’il lui en donna la permission. Il sortit donc un jour avec
une nombreuse escorte, et quand il fut arrivé près de la forêt, il
aperçut à travers les arbres une biche blanche comme de la
neige, et il dit à ses gens :
– Attendez ici mon retour ; je veux poursuivre cette bête.
Et il s’enfonça sur sa trace dans la forêt, où ses animaux seuls
l’escortèrent.
Ses gens l’attendirent jusqu’au soir ; mais comme il ne re-
venait pas, ils retournèrent au palais et dirent à la jeune prin-
cesse :
– Le jeune prince s’est aventuré dans la forêt enchantée à
la poursuite d’une blanche biche, et il n’est point revenu.
À ces mots, la princesse fut saisie d’une grande inquiétude ;
quant au prince, il n’avait pas cessé de poursuivre la belle bête
sans jamais pouvoir l’atteindre. A la fin, il s’aperçut qu’il s’était
égaré bien avant dans la forêt ; il sonna du cor, mais il ne reçut
aucune réponse, car ses gens ne pouvaient l’entendre. Et comme
la nuit tombait, il vit bien qu’il ne pourrait revenir ce jour là au
palais ; il descendit de cheval, alluma du feu au pied d’un arbre,
et résolut d’y passer la nuit. Comme il était assis à côté du feu, et
que ses animaux s’étaient étendus autour de lui, il crut entendre
les sons d’une voix humaine et regarda autour de lui, mais il ne
put rien apercevoir. Bientôt après, il lui sembla entendre
comme une toux qui venait d’en haut ; il leva la tête et aperçut
une vieille femme assise sur l’arbre, et qui se plaignait en
criant :
– Hu ! hu ! hu ! que j’ai froid !
Le jeune prince lui dit :
– Descends et viens te chauffer, puisque tu as froid.
Mais elle répondit :
– Non, car tes animaux me mordraient.
Il reprit :
– Ils ne te feront rien, vieille mère, descends seulement.
Or cette vieille était une sorcière. Elle répondit :
– Je vais te jeter une verge du haut de cet arbre ; si tu leur
en donnes un coup sur le dos, ils ne me feront pas de mal.
Elle lui jeta donc une verge, et il en frappa ses animaux. À
peine l’eut-il fait qu’ils furent métamorphosés en pierres. Et
quand la sorcière vit qu’elle n’avait plus rien à craindre des ani-
maux, elle se laissa couler en bas de l’arbre, et le toucha, lui aus-
si, avec une verge et lui aussi fut métamorphosé en pierre. Cela
fait, la vieille se mit à rire et elle le cacha ainsi que les animaux
dans une caverne où se trouvaient déjà beaucoup de pierres pa-
reilles. Cependant, comme le jeune prince ne revenait pas,
l’inquiétude de la princesse augmentait. Il se trouva qu’en ce
même temps l’autre frère qui, lors de la séparation, s’était dirigé
vers l’orient, arriva dans le royaume. Il avait cherché, mais en
vain, un service ; ne sachant que faire, il s’était mis à courir le
monde avec ses animaux qui dansaient devant les gens. L’idée
lui vint d’aller consulter le couteau que son frère et lui avaient
enfoncé dans l’arbre au moment de se quitter, afin de connaître
le sort l’un de l’autre. Quand il arriva au pied de l’arbre, le côté
du couteau qui concernait son frère avait une moitié déjà cou-
verte de rouille ; mais l’autre était encore blanche. L’inquiétude
s’empara de lui, et il se prit à penser : « Il faut qu’un grand mal-
heur menace la vie de mon frère mais peut-être que je puis le
sauver, car la moitié du couteau est encore blanche. » Cela dit, il
se dirigea avec ses animaux vers le couchant. Quand il arriva à
la porte de la ville, le factionnaire vint à sa rencontre et lui de-
manda s’il devait aller l’annoncer à son épouse : il ajouta que
son absence plongeait depuis quelques jours la jeune princesse
dans une profonde inquiétude, qu’elle craignait qu’il ne lui fût
arrivé malheur dans la forêt enchantée. Le factionnaire lui par-
lait ainsi, parce qu’il le prenait pour le jeune prince, tant son
frère lui ressemblait, et à cause des animaux qui le suivaient.
Celui-ci, entendant parler de son frère, se dit en lui-même : « Il
vaut mieux que je me laisse prendre pour lui ; il me sera plus
facile ainsi de le sauver. » Il se laissa donc accompagner par le
factionnaire jusque dans le palais, où il fut reçu avec de grandes
démonstrations de joie. La jeune princesse ne douta pas un
moment que ce fût son époux ; il lui raconta qu’il s’était égaré
dans la forêt, et qu’il lui avait été impossible de retrouver plus
tôt son chemin. Il demeura quelques jours au château,
s’informant de tout ce qui se trouvait dans la forêt enchantée. À
la fin, il dit :
– Il faut que j’aille y chasser encore une fois.
Le roi et la princesse voulurent l’en détourner, mais il tint
ferme et sortit avec une nombreuse escorte. Lorsqu’il arriva de-
vant la forêt, il aperçut, comme avait fait son frère, une blanche
biche, et il dit à ses gens :
– Attendez-moi jusqu’à ce que je revienne ; je veux courir
cette belle bête.
Il entra donc dans la forêt, accompagné de ses fidèles ani-
maux. Il lui arriva les mêmes aventures qu’à son frère ; il ne put
atteindre la biche, et s’enfonça si avant dans la forêt, qu’il dut se
résoudre à y passer la nuit. Et lorsqu’il eut allumé du feu, il en-
tendit ces plaintes au-dessus de sa tête :
– Hu ! hu ! hu ! comme je gèle ! Il leva la tête, et il aperçut
la même sorcière assise dans l’arbre. Il lui cria :
– Si tu gèles, descends, vieille mère, et viens te chauffer.
Elle répond :
– Non, car tes animaux me mordraient.
Il repartit :
– Ils ne te feront rien.
Elle lui cria :
– Je veux te jeter du haut de cet arbre une verge, et si tu les
en frappes, ils ne me feront aucun mal.
Le chasseur ne se fia pas à ces paroles de la vieille ; il ré-
pondit :
– Je ne frapperai pas mes bêtes, mais descends, ou j’irai te
chercher.
Elle lui cria :
– Que veux-tu me faire ? Tu ne pourras rien contre moi.
– Si tu ne descends pas, reprit-il, je t’envoie une balle.
Elle lui cria :
– Tu peux tirer, je n’ai pas peur de tes balles.
Le chasseur la mit en joue, mais la sorcière était invulnéra-
ble à toutes les balles de plomb ; elle se mettait à rire toutes les
fois qu’il la touchait, et criait :
– Tu ne pourras pourtant pas me blesser.
Le chasseur était rusé, il arracha de sa veste trois boutons
d’argent et les coula dans son fusil, car l’art de la sorcière ne
pouvait rien contre ce métal ; et dès qu’il eut lâché la détente,
elle tomba de l’arbre en poussant de grands cris. Il lui mit le
pied sur la poitrine, et lui dit :
– Vieille sorcière, si tu ne m’avoues pas sur-le-champ où
est mon frère, je te prends et je te jette dans le feu.
L’anxiété de la vieille était profonde, elle implora merci en
disant :
– Transformé en pierre ainsi que ses animaux, il est avec
eux dans une caverne.
Alors il la força de l’y conduire et lui dit :
– Vieille fée, tu vas sur-le-champ rendre la vie à mon frère
et à toutes les autres créatures qui se trouvent ici, sinon je te
jette dans le feu.
Elle prit une verge et frappa les pierres : aussitôt revinrent
à la vie non seulement le frère et ses animaux, mais une foule
d’autres personnes encore, tels que marchands, ouvriers, pâtres,
qui lui rendirent grâce de leur délivrance et retournèrent chez
eux. Quant aux frères jumeaux, dès qu’ils se revirent, ils se pré-
cipitèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis ils saisirent la sor-
cière, lui lièrent les membres et la jetèrent dans le feu : dès
qu’elle fut consumée, la forêt sembla s’ouvrir d’elle-même ; elle
devint claire et brillante, et on pouvait apercevoir le palais du
roi à trois lieues de distance. Les deux frères reprirent ensemble
la route du château, et tout en allant, ils se racontèrent chacun
leur histoire. Et lorsque le plus jeune eut dit qu’il devait un jour
remplacer le roi sur le trône, l’autre reprit :
– Je m’en suis bien aperçu, car lorsque j’arrivai dans la
ville et qu’on m’eut prit pour toi, on me rendit tous les honneurs
royaux, la jeune princesse me reçut comme son époux, et je dus
m’asseoir à son côté à table et dormir dans ton lit.
Là-dessus, ils continuèrent leur route, et le jeune prince dit
à son frère :
– Tu me ressembles de tout point, tu portes comme moi
des vêtements royaux et tes bêtes te suivent ainsi que font les
miennes. Entrons dans la ville par les deux portes opposées et
arrivons de deux côtés différents et en même temps en présence
du roi.
Ils se séparèrent donc et les factionnaires de l’une et de
l’autre porte se présentèrent au même instant devant le vieux
roi pour lui annoncer que le jeune prince arrivait de la chasse
avec ses animaux. Le roi répondit :
– Cela n’est pas possible ; les deux portes sont à une lieue
de distance.
En ce moment les deux frères entraient de deux côtés diffé-
rents dans la cour du palais. Ils en montèrent les degrés ensem-
ble. Le roi dit à sa fille :
– Indique-moi quel est ton époux ; ces deux princes se res-
semblent tellement que je ne puis les reconnaître.
L’anxiété de la princesse était grande, et elle ne savait que
répondre, lorsqu’elle aperçut le collier qu’elle avait donné aux
animaux ainsi que le fermoir d’or que portait le lion de son
époux. Alors elle s’écria avec joie :
– Celui-ci est mon véritable époux.
Le jeune prince se mit à rire et dit :
– Oui, c’est le véritable.
Et ils prirent tous place à table, et s’abandonnèrent à leur
joie.
Par Philippe96
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Publié dans : Jakob et Wilhelm Grimm
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