Mercredi 25 février 2009
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Charles Baudelaire - FUSÉES - 1
journaux intimes
I
Quand même Dieu
n’existerait pas, la Religion
serait encore Sainte et Divine.
Dieu est le seul être qui,
pour régner, n’ait même pas
besoin d’exister.
Ce qui est créé par l’esprit
est plus vivant que la matière.
L’amour, c’est le goût de la
prostitution. Il n’est même pas
de plaisir noble qui ne puisse
être ramené à la Prostitution.
Dans un spectacle, dans un
bal, chacun jouit de tous.
Qu’est-ce que l’art ?
Prostitution.
Le plaisir d’être dans les
foules est une expression
mystérieuse de la jouissance de
la multiplication du nombre.
Tout est nombre. Le
nombre est dans tout. Le
nombre est dans l’individu.
L’ivresse est un nombre.
Le goût de la concentration
productive doit remplacer, chez
un homme mûr, le goût de la
déperdition.
L’amour peut dériver d’un
sentiment généreux : le goût de
la prostitution ; mais il est
bientôt corrompu par le goût
de la propriété.
L’amour veut sortir de soi,
se confondre avec sa victime,
comme le vainqueur avec le
vaincu, et cependant conserver
des privilèges de conquérant.
Les voluptés de
l’entrepreneur tiennent à la fois
de l’ange et du propriétaire.
Charité et férocité. Elles sont
même indépendantes du sexe,
de la beauté et du genre
animal.
Les ténèbres vertes dans
les soirs humides de la belle
saison.
Profondeur immense de la
pensée dans les locutions
vulgaires, trous creusés par des
générations de fourmis.
Anecdote du chasseur,
relative à la liaison intime de la
férocité et de l’amour.
II
De la féminéité de l’Eglise,
comme raison de son
omnipuissance.
De la couleur violette
(amour contenu, mystérieux,
voilé, couleur de chanoinesse).
Le prêtre est immense
parce qu’il fait croire à une
foule de choses étonnantes.
Que l’Église veuille tout
faire et tout être, c’est une loi
de l’esprit humain.
Les peuples adorent
l’autorité.
Les prêtres sont les
serviteurs et les sectaires de
l’imagination.
Le trône et l’autel, maxime
révolutionnaire.
E. G. ou la SÉDUISANTE
AVENTURIÈRE
Ivresse religieuse des
grandes villes. — Panthéisme.
Moi, c’est tous ; Tous, c’est
moi.
Tourbillon.
III
Je crois que j’ai déjà écrit
dans mes notes que l’amour
ressemblait fort à une torture
ou à une opération
chirurgicale. Mais cette idée
peut être développée de la
manière la plus amère. Quand
même les deux amants seraient
très épris et très pleins de
désirs réciproques, l’un des
deux sera toujours plus calme
ou moins possédé que l’autre.
Celui-là, ou celle-là, c’est
l’opérateur, ou le bourreau ;
l’autre, c’est le sujet, la victime.
Entendez-vous ces soupirs,
préludes d’une tragédie de
déshonneur, ces gémissements,
ces cris, ces râles ? Qui ne les a
proférés, qui ne les a
irrésistiblement extorqués ? Et
que trouvez-vous de pire dans
la question appliquée par de
soigneux tortionnaires ? Ces
yeux de somnambule révulsés,
ces membres dont les muscles
jaillissent et se roidissent
comme sous l’action d’une pile
galvanique, l’ivresse, le délire,
l’opium, dans leurs plus furieux
résultats, ne vous en donneront
certes pas d’aussi affreux,
d’aussi curieux exemples. Et le
visage humain, qu’Ovide
croyait façonné pour refléter
les astres, le voilà qui ne parle
plus qu’une expression d’une
férocité folle, ou qui se détend
dans une espèce de mort. Car,
certes, je croirais faire un
sacrilège en appliquant le mot :
extase à cette sorte de
décomposition.
– Épouvantable jeu où il
faut que l’un des joueurs perde
le gouvernement de soi-même !
Une fois il fut demandé
devant moi en quoi consistait
le plus grand plaisir de
l’amour. Quelqu’un répondit
naturellement : à recevoir, – et
un autre : à se donner.
– Celui-ci dit : plaisir
d’orgueil ! – et celui-là :
volupté d’humilité ! Tous ces
orduriers parlaient comme
l’Imitation de Jésus-Christ. –
Enfin il se trouva un impudent
utopiste qui affirma que le plus
grand plaisir de l’amour était
de former des citoyens pour la
patrie.
Moi je dis : la volupté
unique et suprême de l’amour
gît dans la certitude de faire le
mal. – Et l’homme et la femme
savent de naissance que dans le
mal se trouve toute volupté.
IV
PLANS. PROJETS
– La Comédie à la
Silvestre.
Barbara et le Mouton.
– Chenavard a créé un type
surhumain.
– Mon vœu à Levaillant.
– Préface, mélange de
mysticité et d’engouement.
Rêve et théorie du Rêve à
la Swedenborg.
La pensée de Campbell (the
Conduct of Life).
Concentration.
Puissance de l’idée fixe.
– La franchise absolue,
moyen d’originalité.
– Raconter pompeusement
des choses comiques.
FUSÉES. SUGGESTIONS
Quand un homme se met
au lit, presque tous ses amis
ont le désir secret de le voir
mourir ; les uns pour constater
qu’il avait une santé inférieure
à la leur ; les autres dans
l’espoir désintéressé d’étudier
une agonie.
Le dessin arabesque est le
plus spiritualiste des dessins.
V
SUGGESTIONS
L’homme de lettres remue
des capitaux et donne le goût
de la gymnastique
intellectuelle.
Le dessin arabesque est le
plus idéal de tous.
Nous aimons les femmes à
proportion qu’elles nous sont
plus étrangères. Aimer les
femmes intelligentes est un
plaisir de pédéraste. Ainsi la
bestialité exclut la pédérastie.
L’esprit de bouffonnerie
peut ne pas exclure la charité,
mais c’est rare.
L’enthousiasme qui
s’applique à autre chose que les
abstractions est un signe de
faiblesse et de maladie.
La maigreur est plus nue,
plus indécente que la graisse.
VI
– Ciel tragique. Épithète
d’on ordre abstrait appliqué à
un être matériel.
– L’homme boit la lumière
avec l’atmosphère. Ainsi le
peuple a raison de dire que l’air
de la nuit est malsain pour le
travail.
– Le peuple est adorateur-
né du feu.
Feux d’artifice, incendies,
incendiaires.
Si l’on suppose un
adorateur-né du feu, un Parsis-
né, on peut créer une nouvelle.
Les méprises relatives aux
visages sont le résultat de
l’éclipse de l’image réelle par
l’hallucination qui en tire sa
naissance.
Connais donc les
jouissances d’une vie âpre ; et
prie, prie sans cesse. La prière
est réservoir de force. (Autel de
la volonté. Dynamique morale.
La sorcellerie des sacrements.
Hygiène de l’âme).
La Musique creuse le ciel.
Jean-Jacques disait qu’il
n’entrait dans un café qu’avec
une certaine émotion. Pour une
nature timide, un contrôle de
théâtre ressemble quelque peu
au tribunal des Enfers.
La vie n’a qu’un charme
vrai ; c’est le charme du Jeu.
Mais s’il nous est indifférent de
gagner ou de perdre ?
VII
SUGGESTIONS
Les nations n’ont de grands
hommes que malgré elles, –
comme les familles. Elles font
tous leurs efforts pour n’en
avoir pas. Et ainsi, le grand
homme a besoin, pour exister,
de posséder une force d’attaque
plus grande que la force de
résistance développée par des
millions d’individus.
A propos du sommeil,
aventure sinistre de tous les
soirs, on peut dire que les
hommes s’endorment
journellement avec une audace
qui serait inintelligible, si nous
ne savions pas qu’elle est le
résultat de l’ignorance du
danger.
Il y a des peaux carapaces
avec lesquelles le mépris n’est
plus une vengeance.
Beaucoup d’amis,
beaucoup de gants. Ceux qui
m’ont aimé étaient des gens
méprisés, je dirais même
méprisables, si je tenais à
flatter les honnêtes gens.
Girardin parler latin !
Pecudesque locutae.
Il appartenait à une Société
incrédule d’envoyer Robert
Houdin chez les Arabes pour
les détourner des miracles.
VIII
Ces beaux et grands
navires, imperceptiblement
balancés (dandinés) sur les
eaux tranquilles, ces robustes
navires, à l’air désœuvré et
nostalgique, ne nous disent-ils
pas dans une langue muette :
Quand partons-nous pour le
bonheur ?
Ne pas oublier dans le
drame le côté merveilleux, la
sorcellerie et le romanesque.
Les milieux, les
atmosphères, dont tout un récit
doit être trempé. (Voir Usher et
en référer aux sensations
profondes du hachisch et de
l’opium).
Y a-t-il des folies
mathématiques et des fous qui
pensent que deux et deux
fassent trois ? En d’autres
termes, – l’hallucination peut-
elle, si ces mots ne hurlent pas,
envahir les choses de pur
raisonnement ? Si, quand un
homme prend l’habitude de la
paresse, de la rêverie, de la
fainéantise, au point de
renvoyer sans cesse au
lendemain la chose importante,
un autre homme le réveillait un
matin à grands coups de fouet
et le fouettait sans pitié jusqu’à
ce que, ne pouvant travailler
par plaisir, celui-ci travaillât
par peur, cet homme, – le
fouetteur, – ne serait-il pas
vraiment son ami, son
bienfaiteur ? D’ailleurs on peut
affirmer que le plaisir viendrait
après, à bien plus juste titre
qu’on ne dit : l’amour vient
après le mariage.
De même en politique, le
vrai saint est celui qui fouette
et tue le peuple pour le bien du
peuple.
Mardi 13 mai 1856.
Prendre des exemplaires à
Michel.
Écrire à Mann,
à [Willis]
à Maria Clemm.
Envoyer chez Mad. Dumay
savoir si Mirès…..
Ce qui n’est pas légèrement
difforme a l’air insensible :
d’où il suit que l’irrégularité,
c’est-à-dire l’inattendu, la
surprise, l’étonnement sont
une partie essentielle et la
caractéristique de la beauté.
IX
NOTES
Théodore de Banville n’est
pas précisément matérialiste ;
il est lumineux.
Sa poésie représente les
heures heureuses.
A chaque lettre de
créancier, écrivez cinquante
lignes sur un sujet extra-
terrestre et vous serez sauvé.
Grand sourire dans un
beau visage de géant.
Du suicide et de la folie-
suicide considérés dans leurs
rapports avec la statistique, la
médecine et la philosophie.
BRIÈRE DE BOISMONT
Chercher le passage : Vivre
avec un être qui n’a pour vous
que de l’aversion…
Le portrait de Sérène par
Sénèque, celui de Stagyre par
saint Jean Chrysostome.
L’acedia, maladie des
moines.
Le Taedium vitae.
Traduction et paraphrase
de : La Passion rapporte tout à
elle.
Jouissances spirituelles et
physiques causées par l’orage,
l’électricité et la foudre, tocsin
des souvenirs amoureux,
ténébreux, des anciennes
années.
X
J’ai trouvé la définition du
Beau, de mon Beau. C’est
quelque chose d’ardent et de
triste, quelque chose d’un peu
vague, laissant carrière à la
conjecture. Je vais, si l’on veut,
appliquer mes idées à un objet
sensible, à l’objet, par exemple,
le plus intéressant dans la
société, à un visage de femme.
Une tête séduisante et belle,
une tête de femme, veux-je
dire, c’est une tête qui fait rêver
à la fois, mais d’une manière
confuse, de volupté et de
tristesse ; qui comporte une
idée de mélancolie, de
lassitude, même de satiété, –
soit une idée contraire, c’est-à-
dire une ardeur, un désir de
vivre, associé avec une
amertume refluante, comme
venant de privation ou de
désespérance. Le mystère, le
regret, sont aussi des
caractères du Beau.
Une belle tête d’homme n’a
pas besoin de comporter,
excepté peut-être aux yeux
d’une femme, cette idée de
volupté, qui dans un visage de
femme est une provocation
d’autant plus attirante que le
visage est généralement plus
mélancolique. Mais cette tête
contiendra aussi quelque chose
d’ardent et de triste, des
besoins spirituels, des
ambitions ténébreusement
refoulées, l’idée d’une
puissance grondante, et sans
emploi, quelquefois l’idée
d’une insensibilité vengeresse,
(car le type idéal du Dandy
n’est pas à négliger dans ce
sujet), quelquefois aussi, et
c ‘est l’un des caractères de
beauté les plus intéressants,
le mystère, et enfin (pour que
j’aie le courage d’avouer à quel
point je me sens moderne en
esthétique), le Malheur. Je
ne prétends pas que la Joie ne
puisse pas s’associer avec la
Beauté, mais je dis que la Joie
[en] est un des ornements les
plus vulgaires ; tandis que la
Mélancolie en est pour ainsi
dire l’illustre compagne, à ce
point que je ne conçois guère
(mon cerveau serait-il un
miroir ensorcelé ?) un type de
Beauté où il n’y ait pas du
Malheur. Appuyé sur,
d’autres diraient : obsédé par
ces idées, on conçoit qu’il me
serait difficile de ne pas
conclure que le plus parfait
type de Beauté virile est Satan,
à la manière de Milton.
XI
AUTO-IDOLÂTRIE.
Harmonie politique du
caractère.
Eurythmie du caractère et
des facultés.
Augmenter toutes les
facultés.
Conserver toutes les
facultés.
Un culte (magisme,
sorcellerie évocatoire).
Le sacrifice et le vœu sont
les formules suprêmes et les
symboles de l’échange.
Deux qualités littéraires
fondamentales :
surnaturalisme et ironie.
Coup d’œil individuel,
aspect dans lequel se tiennent
les choses devant l’écrivain,
puis tournure d’esprit
satanique. Le surnaturel
comprend la couleur générale
et l’accent, c’est-à-dire
intensité, sonorité, limpidité,
vibrativité, profondeur et
retentissement dans l’espace et
dans le temps.
Il y a des moments de
l’existence où le temps et
l’étendue sont plus profonds, et
le sentiment de l’existence
immensément augmenté.
De la magie appliquée à
l’évocation des grands morts,
au rétablissement et au
perfectionnement de la santé.
L’inspiration vient toujours
quand l’homme le veut, mais
elle ne s’en va pas toujours
quand il le veut.
De la langue et de
l’écriture, prises comme
opérations magiques,
sorcellerie évocatoire.
De l’air dans la femme.
Les airs charmants et qui
font la beauté sont :
L’air blasé,
L’air ennuyé
L’air évaporé,
L’air impudent,
L’air de regarder en
dedans,
L’air de domination,
L’air de volonté,
L’air méchant,
L’air chat, enfantillage,
nonchalance et malice mêlés.
Dans certains états de
l’âme presque surnaturels, la
profondeur de la vie se révèle
toute entière dans le spectacle,
si ordinaire qu’il soit, qu’on a
sous les yeux. Il en devient le
symbole.
Comme je traversais le
boulevard, et comme je mettais
un peu de précipitation à éviter
les voitures, mon auréole s’est
détachée et est tombée dans la
boue du macadam. J’eus
heureusement le temps de la
ramasser ; mais cette idée
malheureuse se glissa un
instant après dans mon esprit,
que c’était un mauvais
présage ; et dès lors l’idée n’a
plus voulu me lâcher ; elle ne
m’a laissé aucun repos de toute
la journée.
Du culte de soi-même dans
l’amour, au point de vue de la
santé, de l’hygiène, de la
toilette, de la noblesse
spirituelle et de l’éloquence.
Self-purification and
anti-humanity.
Il y a dans l’acte de l’amour
une grande ressemblance avec
la torture, ou avec une
opération chirurgicale.
Il y a dans la prière une
opération magique. La prière
est une des grandes forces de la
dynamique intellectuelle. Il y a
là comme une récurrence
électrique.
Le chapelet est un médium,
un véhicule ; c’est la prière
mise à la portée de tous.
Le travail, force
progressive et accumulative,
portant intérêts comme le
capital, dans les facultés
comme dans les résultats.
Le jeu, même dirigé par la
science, force intermittente,
sera vaincu, si fructueux qu’il
soit, par le travail, si petit qu’il
soit, mais continu.
Si un poète demandait à
l’État le droit d’avoir quelques
bourgeois dans son écurie, on
serait fort étonné, tandis que si
un bourgeois demandait du
poète rôti, on le trouverait tout
naturel.
Ce livre ne pourra pas
scandaliser mes femmes, mes
filles, ni mes sœurs.
Tantôt il lui demandait la
permission de lui baiser la
jambe, et il profitait de la
circonstance pour baiser cette
belle jambe dans telle position
qu’elle dessinât son contour
sur le soleil couchant.
Minette, minoutte,
minouille, mon chat, mon loup,
mon petit singe, grand singe,
grand serpent, mon petit âne
mélancolique.
De pareils caprices de
langue, trop répétés, de trop
fréquentes appellations
bestiales témoignent d’un côté
satanique dans l’amour ; les
satans n’ont-ils pas des formes
de bêtes ? Le chameau de
Cazotte, chameau, Diable et
femme.
Un homme va au tir au
pistolet, accompagné de sa
femme. Il ajuste une poupée,
et dit à sa femme : Je me figure
que c’est toi. Il ferme les yeux
et abat la poupée. Puis il dit
en baisant la main de sa
compagne : Cher ange, que je
te remercie de mon adresse !
Quand j’aurai inspiré le
dégoût et l’horreur universels,
j’aurai conquis la solitude.
Ce livre n’est pas fait pour
mes femmes, mes filles et mes
sœurs. J’ai peu de ces choses.
Il y a des peaux carapaces
avec lesquelles le mépris n’est
plus un plaisir.
Beaucoup d’amis,
beaucoup de gants, de peur
de la gale.
Ceux qui m’ont aimé
étaient des gens méprisés, je
dirais même méprisables, si je
tenais à flatter les honnêtes
gens.
Dieu est un scandale, un
scandale qui rapporte.
XII
Ne méprisez la sensibilité
de personne. La sensibilité de
chacun, c’est son génie.
Il n’y a que deux endroits
où l’on paye pour avoir le droit
de dépenser, les latrines
publiques et les femmes.
Par un concubinage ardent,
on peut deviner les jouissances
d’un jeune ménage.
Le goût précoce des
femmes. Je confondais l’odeur
de la fourrure avec l’odeur de la
femme. Je me souviens…
Enfin, j’aimais ma mère pour
- 15 -
son élégance. J’étais donc un
dandy précoce.
Mes ancêtres, idiots ou
maniaques, dans des
appartements solennels, tous
victimes de terribles passions.
Les pays protestants
manquent de deux éléments
indispensables au bonheur
d’un homme bien élevé, la
galanterie et la dévotion.
Le mélange du grotesque et
du tragique est agréable à
l’esprit comme la discordance
aux oreilles blasées.
Ce qu’il y a d’enivrant dans
le mauvais goût, c’est le plaisir
aristocratique de déplaire.
L’Allemagne exprime la
rêverie par la ligne, comme
l’Angleterre par la perspective.
Il y a dans l’engendrement
de toute pensée sublime une
secousse nerveuse qui se fait
sentir dans le cervelet.
L’Espagne met dans la
religion la férocité naturelle de
l’amour.
STYLE.
La note éternelle, le style
éternel et cosmopolite.
Chateaubriand, Alph. Rabbe,
Edgar Pœ.
XIII
SUGGESTIONS
Pourquoi les démocrates
n’aiment pas les chats, il est
facile de le deviner. Le chat est
beau ; il révèle des idées de
luxe, de propreté, de volupté,
etc…
Un peu de travail, répété
trois cent soixante-cinq fois,
donne trois cent soixante-cinq
fois un peu d’argent, c’est-à-
dire une somme énorme. En
même temps, la gloire est faite.
De même, une foule de
petites jouissances composent
le bonheur.
Créer un poncif, c’est le
génie.
Je dois créer un poncif.
Le concetto est un chef-
d’œuvre.
Le ton Alphonse Rabbe.
Le ton fille entretenue (Ma
toute-belle ! Sexe volage !).
Le ton éternel.
Coloriage, cru, dessin
profondément entaillé.
La prima Donna et le
garçon boucher.
Ma mère est fantastique ; il
faut la craindre et lui plaire.
L’orgueilleux Hildebrand.
Césarisme de Napoléon III.
(Lettre à Edgar Ney). Pape et
Empereur.
XIV
SUGGESTIONS.
Se livrer à Satan, qu’est-ce
que c’est ?
Quoi de plus absurde que
le Progrès, puisque l’homme,
comme cela est prouvé par le
fait journalier, est toujours
semblable et égal à l’homme,
c’est-à-dire toujours à l’état
sauvage. Qu’est-ce que les
périls de la forêt et de la prairie
auprès des chocs et des conflits
quotidiens de la civilisation ?
Que l’homme enlace sa dupe
sur le Boulevard, ou perce sa
proie dans des forêts
inconnues, n’est-il pas
l’homme éternel, c’est-à-dire
l’animal de proie le plus
parfait ?
On dit que j’ai trente
ans ; mais si j’ai vécu trois
minutes en une… n’ai-je pas
quatre-vingt-dix ans ?
sel qui conserve les âmes
momies ?
Début d’un roman,
commencer un sujet n’importe
où et, pour avoir envie de le
finir, débuter par de très belles
phrases.
XV
Je crois que le charme
infini et mystérieux qui gît
dans la contemplation d’un
navire en mouvement, tient,
dans le premier cas, à la
régularité et à la symétrie qui
sont un des besoins
primordiaux de l’esprit
humain, au même degré que la
complication et l’harmonie,
et, dans le second cas, à la
multiplication et à la
génération de toutes les
courbes et figures imaginaires
opérées dans l’espace par les
éléments réels de l’objet.
L’idée poétique qui se
dégage de cette opération du
mouvement dans les lignes est
l’hypothèse d’un être vaste,
immense, compliqué, mais
eurythmique, d’un animal plein
de génie, souffrant et soupirant
tous les soupirs et toutes les
ambitions humaines.
Peuples civilisés, qui parlez
toujours sottement de
sauvages et de barbares,
bientôt, comme le dit
d’Aurevilly, vous ne vaudrez
même plus assez pour être
idolâtres.
Le stoïcisme, religion qui
n’a qu’un sacrement, – le
suicide !
Concevoir un canevas pour
une bouffonnerie lyrique ou
féerique, pour une pantomime,
et traduire cela en un roman
sérieux. Noyer le tout dans une
atmosphère anormale et
songeuse, dans l’atmosphère
des grands jours. Que ce soit
quelque chose de berçant, et
même de serein dans la
passion. Régions de la Poésie
pure.
Ému au contact de ces
voluptés qui ressemblaient à
des souvenirs, attendri par la
pensée d’un passé mal rempli,
de tant de fautes, de tant de
querelles, de tant de choses à
se cacher réciproquement, il se
mit à pleurer ; et ses larmes
chaudes coulèrent dans les
ténèbres sur l’épaule nue de sa
chère et toujours attirante
maîtresse. Elle tressaillit ; elle
se sentit, elle aussi, attendrie et
remuée. Les ténèbres
rassuraient sa vanité et son
dandysme de femme froide.
Ces deux êtres déchus, mais
souffrant encore de leur reste
de noblesse, s’enlacèrent
spontanément, confondant
dans la pluie de leurs larmes et
de leurs baisers les tristesses de
leur passé avec leurs
espérances bien incertaines
d’avenir. Il est présumable que
jamais pour eux la volupté ne
fut si douce que dans cette nuit
de mélancolie et de charité ;
volupté saturée de douleur et
de remords.
A travers la noirceur de la
nuit, il avait regardé derrière
lui dans les années profondes,
puis il s’était jeté dans les bras
de sa coupable amie pour y
retrouver le pardon qu’il lui
accordait.
Hugo pense souvent à
Prométhée. Il s’applique un
vautour imaginaire sur une
poitrine qui n’est lancinée que
par les moxas de la vanité. Puis
l’hallucination se compliquant,
se variant, mais suivant la
marche progressive décrite par
les médecins, il croit que par
un fiat de la Providence,
Sainte-Hélène a pris la place de
Jersey.
Cet homme est si peu
élégiaque, si peu éthéré, qu’il
ferait horreur même à un
notaire.
Hugo-Sacerdoce a toujours
le front penché ; – trop penché
pour rien voir, excepté son
nombril.
Qu’est-ce qui n’est pas un
sacerdoce aujourd’hui ? La
jeunesse elle-même est un
sacerdoce, – à ce que dit la
jeunesse.
Et qu’est-ce qui n’est pas
une prière ? – Chier est une
prière, à ce que disent les
démocrates quand ils chient.
M. de Pontmartin, – un
homme qui a toujours l’air
d’arriver de sa province…
L’homme, c’est-à-dire
chacun, est si naturellement
dépravé qu’il souffre moins de
l’abaissement universel que de
l’établissement d’une
hiérarchie raisonnable.
Le monde va finir. La seule
raison pour laquelle il pourrait
durer, c’est qu’il existe. Que
cette raison est faible,
comparée à toutes celles qui
annoncent le contraire,
particulièrement à celle-ci :
qu’est-ce que le monde a
désormais à faire sous le ciel ?
Car, en supposant qu’il
continuât à exister
matériellement, serait-ce une
existence digne de ce nom et
du dictionnaire historique ? Je
ne dis pas que le monde sera
réduit aux expédients et au
désordre, bouffon des
républiques du Sud-Amérique,
que peut-être même nous
retournerons à l’état sauvage,
et que nous irons, à travers les
ruines herbues de notre
civilisation, chercher notre
pâture, un fusil à la main.
Non ; car ce sort et ces
aventures supposeraient
encore une certaine énergie
vitale, écho des premiers âges.
Nouvel exemple et nouvelles
victimes des inexorables lois
morales, nous périrons par où
nous avons cru vivre. La
mécanique nous aura tellement
américanisés, le progrès aura si
bien atrophié en nous toute la
partie spirituelle, que rien
parmi les rêveries
sanguinaires, sacrilèges, ou
anti-naturelles des utopistes ne
pourra être comparé à ses
résultats positifs. Je demande à
tout homme qui pense de me
montrer ce qui subsiste de la
vie. De la religion, je crois
inutile d’en parler et d’en
chercher les restes, puisque se
donner encore la peine de nier
Dieu est le seul scandale en
pareilles matières. La propriété
avait disparu virtuellement
avec la suppression du droit
d’aînesse ; mais le temps
viendra où l’humanité, comme
un ogre vengeur, arrachera leur
dernier morceau à ceux qui
croiront avoir hérité
légitimement des révolutions.
Encore, là ne serait pas le mal
suprême.
L’imagination humaine
peut concevoir sans trop de
peine, des républiques ou
autres états communautaires,
dignes de quelque gloire, s’ils
sont dirigés par des hommes
sacrés, par de certains
aristocrates. Mais ce n’est pas
particulièrement par des
institutions politiques que se
manifestera la ruine
universelle, ou le progrès
universel ; car peu m’importe
le nom. Ce sera par
l’avilissement des cœurs. Ai-je
besoin de dire que le peu qui
restera de politique se débattra
péniblement dans les étreintes
de l’animalité générale, et que
les gouvernants seront forcés,
pour se maintenir et pour créer
un fantôme d’ordre, de recourir
à des moyens qui feraient
frissonner notre humanité
actuelle, pourtant si endurcie ?
Alors, le fils fuira la famille,
non pas à dix-huit ans, mais à
douze, émancipé par sa
précocité gloutonne ; il la fuira,
non pas pour chercher des
aventures héroïques, non pas
pour délivrer une beauté
prisonnière dans une tour, non
pas pour immortaliser un
galetas par de sublimes
pensées, mais pour fonder un
commerce, pour s’enrichir, et
pour faire concurrence à son
infâme papa, fondateur et
actionnaire d’un journal qui
répandra les lumières et qui
ferait considérer le Siècle
d’alors comme un suppôt de la
superstition. Alors, les
errantes, les déclassées, celles
qui ont eu quelques amants, et
qu’on appelle parfois des
Anges, en raison et en
remerciement de l’étourderie
qui brille, lumière de hasard,
dans leur existence logique
comme le mal, alors celles-là,
dis-je, ne seront plus
qu’impitoyable sagesse, sagesse
qui condamnera tout, fors
l’argent, tout, même les erreurs
des sens ! …. Alors, ce qui
ressemblera à la vertu, que
dis-je, tout ce qui ne sera pas
l’ardeur vers Plutus sera réputé
un immense ridicule. La
justice, si, à cette époque
fortunée, il peut encore exister
une justice, fera interdire les
citoyens qui ne sauront pas
faire fortune. – Ton épouse, ô
Bourgeois ! ta chaste moitié
dont la légitimité fait pour toi
la poésie, introduisant
désormais dans la légalité une
infamie irréprochable,
gardienne vigilante et
amoureuse de ton coffre-fort,
ne sera plus que l’idéal parfait
de la femme entretenue. Ta
fille, avec une nubilité
enfantine, rêvera dans son
berceau, qu’elle se vend un
million. Et toi-même, ô
Bourgeois, moins poète
encore que tu n’es aujourd’hui,
tu n’y trouveras rien à
redire ; tu ne regretteras rien.
Car il y a des choses dans
l’homme, qui se fortifient et
prospèrent à mesure que
d’autres se délicatisent et
s’amoindrissent, et, grâce au
progrès de ces temps, il ne te
restera de tes entrailles que des
viscères !
Quant à moi qui sens
quelquefois en moi le ridicule
d’un prophète, je sais que je n’y
trouverai jamais la charité d’un
médecin. Perdu dans ce vilain
monde, coudoyé par les foules,
je suis comme un homme lassé
dont l’œil ne voit en arrière,
dans les années profondes, que
désabusement et amertume, et
devant lui qu’un orage où rien
de neuf n’est contenu, ni
enseignement, ni douleur. Le
soir où cet homme a volé à la
destinée quelques heures de
plaisir, bercé dans sa digestion,
oublieux autant que possible
du passé, content du présent et
résigné à l’avenir, enivré de son
sang-froid et de son dandysme,
fier de n’être pas aussi bas que
ceux qui passent, il se dit en
contemplant la fumée de son
cigare : Que m’importe où vont
ces consciences ?
Je crois que j’ai dérivé dans
ce que les gens du métier
appellent un hors-d’œuvre.
Cependant, je laisserai ces
pages, parce que je veux
dater ma colère. tristesse
Par Philippe96
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Publié dans : Charles Baudelaire
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