Samedi 21 février 2009
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Fénelon - Les aventures de Télémaque
Premier livre
Sommaire de l'édition dite de Versailles (1824) - Télémaque, conduit par
Minerve, sous la figure de Mentor, est jeté par une tempête dans l'île de
Calypso. Cette déesse, inconsolable du départ d'Ulysse, fait au fils de ce héros
l'accueil le plus favorable, et, concevant aussitôt pour lui une violente passion,
elle lui offre l'immortalité, s'il veut demeurer avec elle. Pressé par Calypso de
faire le récit de ses aventures, il lui raconte son voyage à Pylos et à
Lacédémone, son naufrage sur la côte de Sicile, le danger qu'il y courut d'être
immolé aux mânes d'Anchise, le secours que Mentor et lui donnèrent à Aceste,
roi de cette contrée, dans une incursion de Barbares, et la reconnaissance que
ce prince leur en témoigna, en leur donnant un vaisseau phénicien pour
retourner dans leur pays.
Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle se
trouvait malheureuse d'être immortelle. Sa grotte ne résonnait plus de son chant;
les nymphes qui la servaient n'osaient lui parler. Elle se promenait souvent seule
sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île: mais ces beaux
lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir
d'Ulysse, qu'elle y avait vu tant de fois auprès d'elle. Souvent elle demeurait
immobile sur le rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes, et elle était sans
cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes, avait
disparu à ses yeux.
Tout à coup, elle aperçut les débris d'un navire qui venait de faire naufrage, des
bancs de rameurs mis en pièces, des rames écartées çà et là sur le sable, un
gouvernail, un mât, des cordages flottant sur la côte; puis elle découvre de loin
deux hommes, dont l'un paraissait âgé; l'autre, quoique jeune, ressemblait à
Ulysse. Il avait sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche majestueuse.
La déesse comprit que c'était Télémaque, fils de ce héros. Mais, quoique les
dieux surpassent de loin en connaissance tous les hommes, elle ne put découvrir
qui était cet homme vénérable dont Télémaque était accompagné: c'est que les
dieux supérieurs cachent aux inférieurs tout ce qu'il leur plaît; et Minerve, qui
accompagnait Télémaque sous la figure de Mentor, ne voulait pas être connue
de Calypso.
Cependant Calypso se réjouissait d'un naufrage qui mettait dans son île le fils
d'Ulysse, si semblable à son père. Elle s'avance vers lui; et, sans faire semblant
de savoir qui il est:
- D'où vous vient - lui dit-elle - cette témérité d'aborder en mon île? Sachez,
jeune étranger, qu'on ne vient point impunément dans mon empire.
Elle tâchait de couvrir sous ces paroles menaçantes la joie de son coeur, qui
éclatait malgré elle sur son visage.
Télémaque lui répondit:
- O vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse (quoique à vous voir on ne
puisse vous prendre que pour une divinité), seriez-vous insensible au malheur
d'un fils, qui, cherchant son père à la merci des vents et des flots, a vu briser son
navire contre vos rochers?
- Quel est donc votre père que vous cherchez? - reprit la déesse.
- Il se nomme Ulysse - dit Télémaque - c'est un des rois qui ont, après un siège
de dix ans, renversé la fameuse Troie. Son nom fut célèbre dans toute la Grèce
et dans toute l'Asie, par sa valeur dans les combats et plus encore par sa sagesse
dans les conseils. Maintenant, errant dans toute l'étendue des mers, il parcourt
tous les écueils les plus terribles. Sa patrie semble fuir devant lui. Pénélope, sa
femme, et moi, qui suis son fils, nous avons perdu l'espérance de le revoir. Je
cours, avec les mêmes dangers que lui, pour apprendre où il est. Mais que dis-
je? peut-être qu'il est maintenant enseveli dans les profonds abîmes de la mer.
Ayez pitié de nos malheurs; et, si vous savez, ô déesse, ce que les destinées ont
fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daignez en instruire son fils Télémaque.
Calypso, étonnée et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de sagesse et
d'éloquence, ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant; et elle demeurait en
silence. Enfin elle lui dit:
- Télémaque, nous vous apprendrons ce qui est arrivé à votre père. Mais
l'histoire en est longue: il est temps de vous délasser de tous vos travaux. Venez
dans ma demeure, où je vous recevrai comme mon fils: venez; vous serez ma
consolation dans cette solitude; et je ferai votre bonheur, pourvu que vous
sachiez en jouir.
Télémaque suivait la déesse environnée d'une foule de jeunes nymphes, au-
dessus desquelles elle s'élevait de toute la tête, comme un grand chêne dans une
forêt élève ses branches épaisses au-dessus de tous les arbres qui l'environnent.
Il admirait l'éclat de sa beauté, la riche pourpre de sa robe longue et flottante,
ses cheveux noués par-derrière négligemment mais avec grâce, le feu qui sortait
de ses yeux et la douceur qui tempérait cette vivacité. Mentor, les yeux baissés,
gardant un silence modeste, suivait Télémaque.
On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris de voir,
avec une apparence de simplicité rustique, tout ce qui peut charmer les yeux. On
n'y voyait ni or, ni argent, ni marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues: cette
grotte était taillée dans le roc, en voûte pleine de rocailles et de coquilles; elle
était tapissée d'une jeune vigne qui étendait ses branches souples également de
tous côtés. Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du
soleil, une délicieuse fraîcheur. Des fontaines, coulant avec un doux murmure
sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient en divers lieux des
bains aussi purs et aussi clairs que le cristal; mille fleurs naissantes émaillaient
les tapis verts dont la grotte était environnée. Là on trouvait un bois de ces
arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur, qui se renouvelle
dans toutes les saisons, répand le plus doux de tous les parfums; ce bois
semblait couronner ces belles prairies et formait une nuit que les rayons du
soleil ne pouvaient percer. Là on n'entendait jamais que le chant des oiseaux ou
le bruit d'un ruisseau, qui, se précipitant du haut d'un rocher, tombait à gros
bouillons pleins d'écume et s'enfuyait au travers de la prairie.
La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline. De là on découvrait la
mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée
contre les rochers, où elle se brisait en gémissant, et élevant ses vagues comme
des montagnes. D'un autre côté, on voyait une rivière où se formaient des îles
bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes
jusque dans les nues. Les divers canaux qui formaient les îles semblaient se
jouer dans la campagne: les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité;
d'autres avaient une eau paisible et dormante; d'autres, par de longs détours,
revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers leur source, et semblaient
ne pouvoir quitter ces bords enchantés. On apercevait de loin des collines et des
montagnes qui se perdaient dans les nues et dont la figure bizarre formait un
horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient
couvertes de pampre vert, qui pendait en festons: le raisin, plus éclatant que la
pourpre, ne pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne était accablée sous
son fruit. Le figuier, l'olivier, le grenadier et tous les autres arbres couvraient la
campagne et en faisaient un grand jardin.
Calypso, ayant montré à Télémaque toutes ces beautés naturelles, lui dit:
- Reposez-vous; vos habits sont mouillés, il est temps que vous en changiez:
ensuite nous nous reverrons, et je vous raconterai des histoires dont votre coeur
sera touché.
En même temps elle le fit entrer avec Mentor dans le lieu le plus secret et le plus
reculé d'une grotte voisine de celle où la déesse demeurait. Les nymphes avaient
eu soin d'allumer en ce lieu un grand feu de bois de cèdre, dont la bonne odeur
se répandait de tous côtés, et elles y avaient laissé des habits pour les nouveaux
hôtes.
Télémaque, voyant qu'on lui avait destiné une tunique d'une laine fine, dont la
blancheur effaçait celle de la neige, et une robe de pourpre avec une broderie
d'or, prit le plaisir qui est naturel à un jeune homme, en considérant cette
magnificence.
Mentor lui dit d'un ton grave:
- Est-ce donc là, ô Télémaque, les pensées qui doivent occuper le coeur du fils
d'Ulysse? Songez plutôt à soutenir la réputation de votre père et à vaincre la
fortune qui vous persécute. Un jeune homme qui aime à se parer vainement,
comme une femme, est indigne de la sagesse et de la gloire: la gloire n'est due
qu'à un coeur qui sait souffrir la peine et fouler aux pieds les plaisirs.
Télémaque répondit en soupirant:
- Que les dieux me fassent périr plutôt que de souffrir que la mollesse et la
volupté s'emparent de mon coeur! Non, non, le fils d'Ulysse ne sera jamais
vaincu par les charmes d'une vie lâche et efféminée. Mais quelle faveur du ciel
nous a fait trouver, après notre naufrage, cette déesse ou cette mortelle qui nous
comble de biens?
- Craignez - repartit Mentor - qu'elle ne vous accable de maux; craignez ses
trompeuses douceurs plus que les écueils qui ont brisé votre navire: le naufrage
et la mort sont moins affreux que les plaisirs qui attaquent la vertu. Gardez-vous
bien de croire ce qu'elle vous racontera. La jeunesse est présomptueuse; elle se
promet tout d'elle-même: quoique fragile, elle croit pouvoir tout et n'avoir
jamais rien à craindre; elle se confie légèrement et sans précaution. Gardez-vous
d'écouter les paroles douces et flatteuses de Calypso, qui se glisseront comme
un serpent sous les fleurs; craignez le poison caché; défiez-vous de vous-même,
et attendez toujours mes conseils.
Ensuite ils retournèrent auprès de Calypso, qui les attendait. Les nymphes, avec
leurs cheveux tressés et des habits blancs, servirent d'abord un repas simple,
mais exquis pour le goût et pour la propreté. On n'y voyait aucune autre viande
que celle des oiseaux qu'elles avaient pris dans des filets ou des bêtes qu'elles
avaient percées de leurs flèches à la chasse. Un vin plus doux que le nectar
coulait des grands vases d'argent dans des tasses d'or couronnées de fleurs. On
apporta dans des corbeilles tous les fruits que le printemps promet et que
l'automne répand sur la terre. En même temps, quatre jeunes nymphes se mirent
à chanter. D'abord elles chantèrent le combat des dieux contre les géants, puis
les amours de Jupiter et de Sémélé, la naissance de Bacchus et son éducation
conduite par le vieux Silène, la course d'Atalante et d'Hippomène, qui fut
vainqueur par le moyen des pommes d'or venues du jardin des Hespérides, enfin
la guerre de Troie fut aussi chantée: les combats d'Ulysse et sa sagesse furent
élevés jusqu'aux cieux. La première des nymphes, qui s'appelait Leucothoé,
joignit les accords de sa lyre à ces douces voix. Quand Télémaque entendit le
nom de son père, les larmes qui coulèrent le long de ses joues donnèrent un
nouveau lustre à sa beauté. Mais comme Calypso aperçut qu'il ne pouvait
manger et qu'il était saisi de douleur, elle fit signe aux nymphes. A l'instant on
chanta le combat des Centaures avec les Lapithes et la descente d'Orphée aux
enfers pour en retirer Eurydice.
Quand le repas fut fini, la déesse prit Télémaque et lui parla ainsi:
- Vous voyez - fils du grand Ulysse - avec quelle faveur je vous reçois. Je suis
immortelle: nul mortel ne peut entrer dans cette île sans être puni de sa témérité,
et votre naufrage même ne vous garantirait pas de mon indignation, si d'ailleurs
je ne vous aimais. Votre père a eu le même bonheur que vous; mais hélas! il n'a
pas su en profiter. Je l'ai gardé longtemps dans cette île: il n'a tenu qu'à lui d'y
vivre avec moi dans un état immortel, mais l'aveugle passion de revoir sa
misérable patrie lui fit rejeter tous ces avantages. Vous voyez tout ce qu'il a
perdu pour revoir Ithaque, qu'il n'a pu revoir. Il voulut me quitter: il partit; et je
fus vengée par la tempête: son vaisseau, après avoir été le jouet des vents, fut
enseveli dans les ondes. Profitez d'un si triste exemple. Après son naufrage,
vous n'avez plus rien à espérer, ni pour le revoir, ni pour régner jamais dans l'île
d'Ithaque après lui: consolez-vous de l'avoir perdu, puisque vous trouvez ici une
divinité prête à vous rendre heureux et un royaume, qu'elle vous offre.
La déesse ajouta à ces paroles de longs discours pour montrer combien Ulysse
avait été heureux auprès d'elle; elle raconta ses aventures dans la caverne du
cyclope Polyphème et chez Antiphate, roi des Lestrygons; elle n'oublia pas ce
qui lui était arrivé dans l'île de Circé, fille du Soleil, ni les dangers qu'il avait
courus entre Scylla et Charybde. Elle représenta la dernière tempête que
Neptune avait excitée contre lui quand il partit d'auprès d'elle. Elle voulut faire
entendre qu'il était péri dans ce naufrage, et elle supprima son arrivée dans l'île
des Phéaciens.
Télémaque, qui s'était d'abord abandonné trop promptement à la joie d'être si
bien traité de Calypso, reconnut enfin son artifice et la sagesse des conseils que
Mentor venait de lui donner. Il répondit en peu de mots:
- O déesse, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que m'affliger. Peut-
être que dans la suite j'aurai plus de force pour goûter la fortune que vous
m'offrez: laissez-moi en ce moment pleurer mon père; vous savez mieux que
moi combien il mérite d'être pleuré.
Calypso n'osa d'abord le presser davantage: elle feignit même d'entrer dans sa
douleur et de s'attendrir pour Ulysse. Mais pour mieux connaître les moyens de
toucher son coeur, elle lui demanda comment il avait fait naufrage et par quelles
aventures il était sur ces côtes.
- Le récit de mes malheurs - dit-il - serait trop long.
- Non, non - répondit-elle - il me tarde de les savoir; hâtez-vous de me les
raconter.
Elle le pressa longtemps. Enfin il ne put lui résister, et il parla ainsi:
"J'étais parti d'Ithaque pour aller demander aux autres rois revenus du siège de
Troie des nouvelles de mon père. Les amants de ma mère Pénélope furent
surpris de mon départ: j'avais pris soin de le leur cacher, connaissant leur
perfidie. Nestor, que je vis à Pylos, ni Ménélas, qui me reçut avec amitié dans
Lacédémone, ne purent m'apprendre si mon père était encore en vie. Lassé de
vivre toujours en suspens et dans l'incertitude, je me résolus d'aller dans la
Sicile, où j'avais ouï dire que mon père avait été jeté par les vents. Mais le sage
Mentor, que vous voyez ici présent, s'opposait à ce téméraire dessein. Il me
représentait, d'un côté, les Cyclopes, géants monstrueux qui dévorent les
hommes, de l'autre, la flotte d'Enée et des Troyens, qui étaient sur ces côtes. Ces
Troyens - disait-il - sont animés contre tous les Grecs; mais surtout ils
répandraient avec plaisir le sang du fils d'Ulysse. Retournez - continuait-il - en
Ithaque: peut-être que votre père, aimé des dieux, y sera aussitôt que vous.
Mais, si les dieux ont résolu sa perte, s'il ne doit jamais revoir sa patrie, du
moins il faut que vous alliez le venger, délivrer votre mère, montrer votre
sagesse à tous les peuples et faire voir en vous à toute la Grèce un roi aussi
digne de régner que le fut jamais Ulysse lui-même."
Ces paroles étaient salutaires; mais je n'étais pas assez prudent pour les écouter.
Je n'écoutai que ma passion. Le sage Mentor m'aima jusqu'à me suivre dans un
voyage téméraire, que j'entreprenais contre ses conseils, et les dieux permirent
que je fisse une faute qui devait servir à me corriger de ma présomption."
Pendant qu'il parlait, Calypso regardait Mentor. Elle était étonnée: elle croyait
sentir en lui quelque chose de divin; mais elle ne pouvait démêler ses pensées
confuses; ainsi elle demeurait pleine de crainte et de défiance à la vue de cet
inconnu. Alors elle appréhenda de laisser voir son trouble.
- Continuez - dit-elle à Télémaque - et satisfaites ma curiosité.
Télémaque reprit ainsi:
"Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile; mais
ensuite une noire tempête déroba le ciel à nos yeux, et nous fûmes enveloppés
dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, nous aperçûmes d'autres
vaisseaux exposés au même péril, et nous reconnûmes bientôt que c'étaient les
vaisseaux d'Enée: ils n'étaient pas moins à craindre pour nous que les rochers.
Alors je compris, mais trop tard, ce que l'ardeur d'une jeunesse imprudente
m'avait empêché de considérer attentivement. Mentor parut dans ce danger, non
seulement ferme et intrépide, mais encore plus gai qu'à l'ordinaire: c'était lui qui
m'encourageait; je sentais qu'il m'inspirait une force invincible. Il donnait
tranquillement tous les ordres, pendant que le pilote était troublé. Je lui disais:
"Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivre vos conseils? Ne suis-je pas
malheureux d'avoir voulu me croire moi-même, dans un âge où l'on n'a ni
prévoyance de l'avenir, ni expérience du passé, ni modération pour ménager le
présent? O si jamais nous échappons de cette tempête, je me défierai de moi-
même comme de mon plus dangereux ennemi: c'est vous, Mentor, que je croirai
toujours."
Mentor, en souriant, me répondit: "Je n'ai garde de vous reprocher la faute que
vous avez faite; il suffit que vous la sentiez et qu'elle vous serve à être une autre
fois plus modéré dans vos désirs. Mais, quand le péril sera passé, la présomption
reviendra peut-être. Maintenant il faut se soutenir par le courage. Avant que de
se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre; mais, quand on y est, il ne
reste plus qu'à le mépriser. Soyez donc le digne fils d'Ulysse; montrez un coeur
plus grand que tous les maux qui vous menacent."
La douceur et le courage du sage Mentor me charmèrent; mais je fus encore
bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous délivra des Troyens.
Dans le moment où le ciel commençait à s'éclaircir et où les Troyens, nous
voyant de près, n'auraient pas manqué de nous reconnaître, il remarqua un de
leurs vaisseaux presque semblable à celui des nôtres que la tempête avait écarté,
et dont la poupe était couronnée de certaines fleurs: il se hâta de mettre sur notre
poupe des couronnes de fleurs semblables; il les attacha lui-même avec des
bandelettes de la même couleur que celles des Troyens; il ordonna à tous nos
rameurs de se baisser le plus qu'ils pourraient le long de leurs bancs, pour n'être
point reconnus des ennemis. En cet état, nous passâmes au milieu de leur flotte:
ils poussèrent des cris de joie en nous voyant, comme en voyant des
compagnons qu'ils avaient crus perdus. Nous fûmes même contraints par la
violence de la mer d'aller assez longtemps avec eux. Enfin, nous demeurâmes
un peu derrière, et, pendant que les vents impétueux les poussaient vers
l'Afrique, nous fîmes les derniers efforts pour aborder à force de rames sur la
côte voisine de Sicile.
Nous y arrivâmes en effet, mais ce que nous cherchions n'était guère moins
funeste que la flotte qui nous faisait fuir: nous trouvâmes sur cette côte de Sicile
d'autres Troyens ennemis des Grecs. C'était là que régnait le vieux Aceste, sorti
de Troie. A peine fûmes-nous arrivés sur ce rivage, que les habitants crurent que
nous étions ou d'autres peuples de l'île armés pour les surprendre, ou des
étrangers qui venaient s'emparer de leurs terres. Ils brûlent notre vaisseau; dans
le premier emportement, ils égorgent tous nos compagnons: ils ne réservent que
Mentor et moi pour nous présenter à Aceste, afin qu'il pût savoir de nous quels
étaient nos desseins et d'où nous venions. Nous entrons dans la ville avec les
mains liées derrière le dos, et notre mort n'était retardée que pour nous faire
servir de spectacle à un peuple cruel quand on saurait que nous étions Grecs.
On nous présenta d'abord à Aceste, qui, tenant son sceptre d'or en main, jugeait
les peuples et se préparait à un grand sacrifice. Il nous demande d'un ton sévère
quel est notre pays et le sujet de notre voyage. Mentor se hâta de répondre, et lui
dit:
"Nous venons des côtes de la grande Hespérie, et notre patrie n'est pas loin de
là."
Ainsi il évita de dire que nous étions Grecs. Mais Aceste, sans l'écouter
davantage, et nous prenant pour des étrangers qui cachaient leur dessein,
ordonna qu'on nous envoyât dans une forêt voisine, où nous servirions en
esclaves sous ceux qui gouvernaient ses troupeaux.
Cette condition me parut plus dure que la mort. Je m'écriai:
"O roi, faites-nous mourir plutôt que de nous traiter si indignement. Sachez que
je suis Télémaque, fils du sage Ulysse, roi des Ithaciens. Je cherche mon père
dans toutes les mers; si je ne puis ni le trouver, ni retourner dans ma patrie, ni
éviter la servitude, ôtez-moi la vie, que je ne saurais supporter."
A peine eus-je prononcé ces mots, que tout le peuple ému s'écria qu'il fallait
faire périr le fils de ce cruel Ulysse, dont les artifices avaient renversé la ville de
Troie.
"O fils d'Ulysse - me dit Aceste - je ne puis refuser votre sang aux mânes de tant
de Troyens que votre père a précipités sur les rivages du noir Cocyte: vous et
celui qui vous mène, vous périrez."
En même temps, un vieillard de la troupe proposa au roi de nous immoler sur le
tombeau d'Anchise.
"Leur sang - disait-il - sera agréable à l'ombre de ce héros; Enée même, quand il
saura un tel sacrifice, sera touché de voir combien vous aimez ce qu'il avait de
plus cher au monde."
Tout le peuple applaudit à cette proposition, et on ne songea plus qu'à nous
immoler. Déjà on nous menait sur le tombeau d'Anchise: on y avait dressé deux
autels, où le feu sacré était allumé; le glaive qui devait nous percer était devant
nos yeux; on nous avait couronnés de fleurs, et nulle compassion ne pouvait
garantir notre vie. C'était fait de nous, quand Mentor demanda tranquillement à
parler au roi. Il lui dit:
"O Aceste, si le malheur du jeune Télémaque, qui n'a jamais porté les armes
contre les Troyens, ne peut vous toucher, du moins que votre propre intérêt vous
touche. La science que j'ai acquise des présages et de la volonté des dieux me
fait connaître qu'avant que trois jours soient écoulés vous serez attaqué par des
peuples barbares, qui viennent comme un torrent du haut des montagnes pour
inonder votre ville et pour ravager tout votre pays. Hâtez-vous de les prévenir:
mettez vos peuples sous les armes et ne perdez pas un moment pour retirer au-
dedans de vos murailles les riches troupeaux que vous avez dans la campagne.
Si ma prédiction est fausse, vous serez libre de nous immoler dans trois jours;
si, au contraire, elle est véritable, souvenez-vous qu'on ne doit pas ôter la vie à
ceux de qui on la tient."
Aceste fut étonné de ces paroles, que Mentor lui disait avec une assurance qu'il
n'avait jamais trouvée en aucun homme.
"Je vois bien - répondit-il - ô étranger, que les dieux, qui vous ont si mal partagé
pour tous les dons de la fortune, vous ont accordé une sagesse qui est plus
estimable que toutes les prospérités."
En même temps, il retarda le sacrifice, et donna avec diligence les ordres
nécessaires pour prévenir l'attaque dont Mentor l'avait menacé. On ne voyait de
tous côtés que des femmes tremblantes, des vieillards courbés, de petits enfants,
les larmes aux yeux, qui se retiraient dans la ville. Les boeufs mugissants et les
brebis bêlantes venaient en foule, quittant les gras pâturages, et ne pouvant
trouver assez d'étables pour être mis à couvert. C'était, de toutes parts, des cris
confus de gens qui se poussaient les uns les autres, qui ne pouvaient s'entendre,
qui prenaient dans ce trouble un inconnu pour leur ami, et qui couraient sans
savoir où tendaient leurs pas. Mais les principaux de la ville, se croyant plus
sages que les autres, s'imaginaient que Mentor était un imposteur, qui avait fait
une fausse prédiction pour sauver sa vie.
Avant la fin du troisième jour, pendant qu'ils étaient pleins de ces pensées, on
vit sur le penchant des montagnes voisines un tourbillon de poussière; puis on
aperçut une troupe innombrable de Barbares armés: c'étaient les Himériens,
peuples féroces, avec les nations qui habitent sur les monts Nébrodes et sur le
sommet d'Acratas, où règne un hiver que les zéphyrs n'ont jamais adouci. Ceux
qui avaient méprisé la sage prédiction de Mentor perdirent leurs esclaves et
leurs troupeaux. Le roi dit à Mentor:
"J'oublie que vous êtes des Grecs: nos ennemis deviennent nos amis fidèles. Les
dieux vous ont envoyés pour nous sauver; je n'attends pas moins de votre valeur
que de la sagesse de vos conseils; hâtez-vous de nous secourir."
Mentor montre dans ses yeux une audace qui étonne les plus fiers combattants.
Il prend un bouclier, un casque, une épée, une lance; il range les soldats
d'Aceste; il marche à leur tête et s'avance en bon ordre vers les ennemis. Aceste,
quoique plein de courage, ne peut, dans sa vieillesse, le suivre que de loin. Je le
suis de plus près; mais je ne puis égaler sa valeur. Sa cuirasse ressemblait, dans
le combat, à l'immortelle égide. La mort courait de rang en rang partout sous ses
coups. Semblable à un lion de Numidie que la cruelle faim dévore, et qui entre
dans un troupeau de faibles brebis: il déchire, il égorge, il nage dans le sang, et
les bergers, loin de secourir le troupeau, fuient tremblants, pour se dérober à sa
fureur.
Ces Barbares, qui espéraient de surprendre la ville, furent eux-mêmes surpris et
déconcertés. Les sujets d'Aceste, animés par l'exemple et par les ordres de
Mentor, eurent une vigueur dont ils ne se croyaient point capables. De ma lance
je renversai le fils du roi de ce peuple ennemi. Il était de mon âge, mais il était
plus grand que moi: car ce peuple venait d'une race de géants qui étaient de la
même origine que les Cyclopes. Il méprisait un ennemi aussi faible que moi:
mais, sans m'étonner de sa force prodigieuse, ni de son air sauvage et brutal, je
poussai ma lance contre sa poitrine, et je lui fis vomir, en expirant, des torrents
d'un sang noir. Il pensa m'écraser. Dans sa chute, le bruit de ses armes retentit
jusqu'aux montagnes. Je pris ses dépouilles, et je revins à Aceste avec les armes
du mort que j'avais enlevées. Mentor, ayant achevé de mettre les ennemis en
désordre, les tailla en pièces et poussa les fuyards jusque dans les forêts.
Un succès si inespéré fit regarder Mentor comme un homme chéri et inspiré des
dieux. Aceste, touché de reconnaissance, nous avertit qu'il craignait tout pour
nous, si les vaisseaux d'Enée revenaient en Sicile: il nous en donna un pour
retourner en notre pays, nous combla de présents, et nous pressa de partir pour
prévenir tous les malheurs qu'il prévoyait; mais il ne voulut nous donner ni un
pilote, ni des rameurs de sa nation, de peur qu'ils ne fussent trop exposés sur les
côtes de la Grèce. Il nous donna des marchands phéniciens, qui, étant en
commerce avec tous les peuples du monde, n'avaient rien à craindre et qui
devaient ramener le vaisseau à Aceste quand ils nous auraient laissés à Ithaque.
Mais les dieux, qui se jouent des desseins des hommes, nous réservaient à
d'autres dangers.
Second livre
Sommaire de l'édition dite de Versailles (1824) - Suite du récit de Télémaque.
Le vaisseau tyrien qu'il montait ayant été pris par une flotte de Sésostris,
Mentor et lui sont faits prisonniers et conduits en Egypte. Richesses et
merveilles de ce pays: sagesse de son gouvernement. Télémaque et Mentor sont
traduits devant Sésostris, qui renvoie l'examen de leur affaire à un de ses
officiers appelé Métophis. Par ordre de cet officier, Mentor est vendu à des
Ethiopiens qui l'emmènent dans leur pays, et Télémaque est réduit à conduire
un troupeau dans le désert d'Oasis. Là, Termosiris, prêtre d'Apollon, adoucit la
rigueur de son exil en lui apprenant à imiter le dieu, qui, étant contraint de
garder les troupeaux d'Admète, roi de Thessalie, se consolait de sa disgrâce en
polissant les moeurs sauvages des bergers. Bientôt Sésostris, informé de tout ce
que Télémaque faisait de merveilleux dans les déserts d'Oasis, le rappelle
auprès de lui, reconnaît son innocence, et lui promet de le renvoyer à Ithaque.
Mais la mort de ce prince replonge Télémaque dans de nouveaux malheurs: il
est emprisonné dans une tour sur le bord de la mer, d'où il voit Bocchoris,
nouveau roi d'Egypte, périr dans un combat contre ses sujets révoltés et
secourus par les Phéniciens.
Les Tyriens, par leur fierté, avaient irrité contre eux le grand roi Sésostris, qui
régnait en Egypte, et qui avait conquis tant de royaumes. Les richesses qu'ils ont
acquises par le commerce et la force de l'imprenable ville de Tyr, située dans la
mer, avaient enflé le coeur de ces peuples. Ils avaient refusé de payer à Sésostris
le tribut qu'il leur avait imposé en revenant de ses conquêtes, et ils avaient
fourni des troupes à son frère, qui avait voulu, à son retour, le massacrer au
milieu des réjouissances d'un grand festin. Sésostris avait résolu, pour abattre
leur orgueil, de troubler leur commerce dans toutes les mers. Ses vaisseaux
allaient de tous côtés cherchant les Phéniciens. Une flotte égyptienne nous
rencontra, comme nous commencions à perdre de vue les montagnes de la
Sicile. Le port et la terre semblaient fuir derrière nous et se perdre dans les nues.
En même temps nous voyons approcher les navires des Egyptiens, semblables à
une ville flottante. Les Phéniciens les reconnurent et voulurent s'en éloigner;
mais il n'était plus temps. Leurs voiles étaient meilleures que les nôtres; le vent
les favorisait; leurs rameurs étaient en plus grand nombre: ils nous abordent,
nous prennent et nous emmènent prisonniers en Egypte.
En vain je leur représentai que je n'étais pas Phénicien; à peine daignèrent-ils
m'écouter: ils nous regardèrent comme des esclaves dont les Phéniciens
trafiquaient, et ils ne songèrent qu'au profit d'une telle prise. Déjà nous
remarquons les eaux de la mer qui blanchissent par le mélange de celles du Nil,
et nous voyons la côte d'Egypte, presque aussi basse que la mer. Ensuite nous
arrivons à l'île de Pharos, voisine de la ville de No; de là nous remontons le Nil
jusques à Memphis.
Si la douleur de notre captivité ne nous eût rendus insensibles à tous les plaisirs,
nos yeux auraient été charmés de voir cette fertile terre d'Egypte, semblable à un
jardin délicieux arrosé d'un nombre infini de canaux. Nous ne pouvions jeter les
yeux sur les deux rivages sans apercevoir des villes opulentes, des maisons de
campagne agréablement situées, des terres qui se couvraient tous les ans d'une
moisson dorée sans se reposer jamais, des prairies pleines de troupeaux, des
laboureurs qui étaient accablés sous le poids des fruits que la terre épanchait de
son sein, des bergers qui faisaient répéter les doux sons de leurs flûtes et de
leurs chalumeaux à tous les échos d'alentour.
"Heureux - disait Mentor - le peuple qui est conduit par un sage roi! Il est dans
l'abondance; il vit heureux, et aime celui à qui il doit tout son bonheur. C'est
ainsi, ajoutait-il, ô Télémaque, que vous devez régner et faire la joie de vos
peuples, si jamais les dieux vous font posséder le royaume de votre père. Aimez
vos peuples comme vos enfants; goûtez le plaisir d'être aimé d'eux, et faites
qu'ils ne puissent jamais sentir la paix et la joie sans se ressouvenir que c'est un
bon roi qui leur a fait ces riches présents. Les rois qui ne songent qu'à se faire
craindre et qu'à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis sont les fléaux
du genre humain. Ils sont craints comme ils le veulent être; mais ils sont haïs,
détestés, et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets que leurs sujets n'ont à
craindre d'eux."
Je répondais à Mentor:
"Hélas! il n'est pas question de songer aux maximes suivant lesquelles on doit
régner: il n'y a plus d'Ithaque pour nous; nous ne reverrons jamais ni notre
patrie, ni Pénélope, et, quand même Ulysse retournerait plein de gloire dans son
royaume, il n'aura jamais la joie de m'y voir; jamais je n'aurai celle de lui obéir
pour apprendre à commander. Mourons, mon cher Mentor; nulle autre pensée ne
nous est plus permise: mourons, puisque les dieux n'ont aucune pitié de nous."
En parlant ainsi, de profonds soupirs entrecoupaient toutes mes paroles. Mais
Mentor, qui craignait les maux avant quels arrivassent, ne savait plus ce que
c'était que de les craindre dès qu'ils étaient arrivés.
"Indigne fils du sage Ulysse - s'écriait-il - quoi donc! vous vous laissez vaincre à
votre malheur! Sachez que vous reverrez un jour l'île d'Ithaque et Pénélope.
Vous verrez même dans sa première gloire celui que vous n'avez point connu,
l'invincible Ulysse, que la fortune ne peut abattre, et qui, dans ses malheurs,
encore plus grands que les vôtres, vous apprend à ne vous décourager jamais. O
s'il pouvait apprendre, dans les terres éloignées où la tempête l'a jeté, que son
fils ne sait imiter ni sa patience, ni son courage, cette nouvelle l'accablerait de
honte et lui serait plus rude que tous les malheurs qu'il souffre depuis si
longtemps."
Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l'abondance répandue dans toute
la campagne d'Egypte, où l'on comptait jusqu'à vingt-deux mille villes. Il
admirait la bonne police de ces villes; la justice exercée en faveur du pauvre
contre le riche; la bonne éducation des enfants, qu'on accoutumait à
l'obéissance, au travail, à la sobriété, à l'amour des arts ou des lettres;
l'exactitude pour toutes les cérémonies de religion; le désintéressement, le désir
de l'honneur, la fidélité pour les hommes et la crainte pour les dieux, que chaque
père inspirait à ses enfants. Il ne se lassait point d'admirer ce bel ordre.
"Heureux - me disait-il sans cesse - le peuple qu'un sage roi conduit ainsi! Mais
encore plus heureux le roi qui fait le bonheur de tant de peuples et qui trouve le
sien dans sa vertu! Il est plus que craint, car il est aimé. Non seulement on lui
obéit, mais encore il est le roi de tous les coeurs: chacun, bien loin de vouloir
s'en défaire, craint de le perdre et donnerait sa vie pour lui,"
Je remarquais ce que disait Mentor, et je sentais renaître mon courage au fond
de mon coeur, à mesure que ce sage ami me parlait. Aussitôt que nous fûmes
arrivés à Memphis, ville opulente et magnifique, le gouverneur ordonna que
nous irions jusqu'à Thèbes pour être présentés au roi Sésostris, qui voulait
examiner les choses par lui-même et qui était fort animé contre les Tyriens.
Nous remontâmes donc encore le long du Nil, jusqu'à cette fameuse Thèbes à
cent portes, où habitait ce grand roi. Cette ville nous parut d'une étendue
immense et plus peuplée que les plus florissantes villes de Grèce. La police y est
parfaite pour la propreté des rues, pour le cours des eaux, pour la commodité des
bains, pour la culture des arts et pour la sûreté publique. Les places sont ornées
de fontaines et d'obélisques; les temples sont de marbre, et d'une architecture
simple, mais majestueuse. Le palais du prince est lui seul comme une grande
ville: on n'y voit que colonnes de marbre, que pyramides et obélisques, que
statues colossales, que meubles d'or et d'argent massif.
Ceux qui nous avaient pris dirent au roi que nous avions été trouvés dans un
navire phénicien. Il écoutait chaque jour, à certaines heures réglées, tous ceux
de ses sujets qui avaient ou des plaintes à lui faire, ou des avis à lui donner. Il ne
méprisait ni ne rebutait personne, et ne croyait être roi que pour faire du bien à
tous ses sujets, qu'il aimait comme ses enfants. Pour les étrangers, il les recevait
avec bonté, et voulait les voir, parce qu'il croyait qu'on apprenait toujours
quelque chose d'utile en s'instruisant des moeurs et des manières des peuples
éloignés. Cette curiosité du roi fit qu'on nous présenta à lui. Il était sur un trône
d'ivoire, tenant en main un sceptre d'or. Il était déjà vieux, mais agréable, plein
de douceur et de majesté: il jugeait tous les jours les peuples avec une patience
et une sagesse qu'on admirait sans flatterie. Après avoir travaillé toute la journée
à régler les affaires et à rendre une exacte justice, il se délassait le soir à écouter
des hommes savants ou à converser avec les plus honnêtes gens, qu'il savait
bien choisir pour les admettre dans sa familiarité. On ne pouvait lui reprocher en
toute sa vie que d'avoir triomphé avec trop de faste des rois qu'il avait vaincus et
de s'être confié à un de ses sujets que je vous dépeindrai tout à l'heure.
Quand il me vit, il fut touché de ma jeunesse et de ma douleur; il me demanda
ma patrie et mon nom. Nous fûmes étonnés de la sagesse qui parlait par sa
bouche. Je lui répondis:
"O grand roi, vous n'ignorez pas le siège de Troie, qui a duré dix ans, et sa
ruine, qui a coûté tant de sang à toute la Grèce. Ulysse, mon père, a été un des
principaux rois qui ont ruiné cette ville: il erre sur toutes les mers, sans pouvoir
retrouver l'île d'Ithaque, qui est son royaume. Je le cherche, et un malheur
semblable au sien fait que j'ai été pris. Rendez-moi à mon père et à ma patrie.
Ainsi puissent les dieux vous conserver à vos enfants et leur faire sentir la joie
de vivre sous un si bon père!"
Sésostris continuait à me regarder d'un oeil de compassion; mais, voulant savoir
si ce que je disais était vrai, il nous renvoya à un de ses officiers, qui fut chargé
de savoir de ceux qui avaient pris notre vaisseau si nous étions effectivement ou
Grecs ou Phéniciens.
"S'ils sont Phéniciens - dit le roi - il faut doublement les punir, pour être nos
ennemis, et plus encore pour avoir voulu nous tromper par un lâche mensonge;
si au contraire ils sont Grecs, je veux qu'on les traite favorablement et qu'on les
renvoie dans leur pays sur un de mes vaisseaux: car j'aime la Grèce; plusieurs
Egyptiens y ont donné des lois. Je connais la vertu d'Hercule; la gloire d'Achille
est parvenue jusqu'à nous, et j'admire ce qu'on m'a raconté de la sagesse du
malheureux Ulysse: mon plaisir est de secourir la vertu malheureuse."
L'officier auquel le roi renvoya l'examen de notre affaire avait l'âme aussi
corrompue et aussi artificieuse que Sésostris était sincère et généreux. Cet
officier se nommait Métophis. Il nous interrogea pour tâcher de nous
surprendre, et, comme il vit que Mentor répondait avec plus de sagesse que moi,
il le regarda avec aversion et avec défiance: car les méchants s'irritent contre les
bons. Il nous sépara, et, depuis ce moment, je ne sus point ce qu'était devenu
Mentor.
Cette séparation fut un coup de foudre pour moi. Métophis espérait toujours
qu'en nous questionnant séparément il pourrait nous faire dire des choses
contraires; surtout il croyait m'éblouir par ses promesses flatteuses et me faire
avouer ce que Mentor lui aurait caché. Enfin il ne cherchait pas de bonne foi la
vérité; mais il voulait trouver quelque prétexte de dire au roi que nous étions des
Phéniciens, pour nous faire ses esclaves. En effet, malgré notre innocence et
malgré la sagesse du roi, il trouva le moyen de le tromper. Hélas! à quoi les rois
sont-ils exposés! Les plus sages mêmes sont souvent surpris. Des hommes
artificieux et intéressés les environnent; les bons se retirent, parce qu'ils ne sont
ni empressés ni flatteurs. Les bons attendent qu'on les cherche, et les princes ne
savent guère les aller chercher; au contraire, les méchants sont hardis,
trompeurs, empressés à s'insinuer et à plaire, adroits à dissimuler, prêts à tout
faire contre l'honneur et la conscience pour contenter les passions de celui qui
règne. O qu'un roi est malheureux d'être exposé aux artifices des méchants! Il
est perdu, s'il ne repousse la flatterie et s'il n'aime ceux qui disent hardiment la
vérité. Voilà les réflexions que je faisais dans mon malheur, et je rappelais tout
ce que j'avais ouï dire à Mentor.
Cependant Métophis m'envoya vers les montagnes du désert d'Oasis avec ses
esclaves, afin que je servisse avec eux à conduire ses grands troupeaux."
En cet endroit, Calypso interrompit Télémaque, disant:
- Eh bien! que fîtes-vous alors, vous qu'aviez préféré en Sicile la mort à la
servitude?
Télémaque répondit:
"Mon malheur croissait toujours; je n'avais plus la misérable consolation de
choisir entre la servitude et la mort: il fallut être esclave et épuiser, pour ainsi
dire, toutes les rigueurs de la fortune. Il ne me restait plus aucune espérance, et
je ne pouvais pas même dire un mot pour travailler à me délivrer. Mentor m'a
dit depuis qu'on l'avait vendu à des Ethiopiens, et qu'il les avait suivis en
Ethiopie.
Pour moi, j'arrivai dans des déserts affreux: on y voit des sables brûlants au
milieu des plaines; des neiges qui ne se fondent jamais font un hiver perpétuel
sur le sommet des montagnes, et on trouve seulement, pour nourrir les
troupeaux, des pâturages parmi des rochers, vers le milieu du penchant de ces
montagnes escarpées; les vallées y sont si profondes, qu'à peine le soleil y peut
faire luire ses rayons.
Je ne trouvai d'autres hommes dans ce pays que des bergers aussi sauvages que
le pays même. Là, je passais les nuits à déplorer mon malheur, et les jours à
suivre un troupeau, pour éviter la fureur brutale d'un premier esclave, qui,
espérant d'obtenir sa liberté, accusait sans cesse les autres pour faire valoir à son
maître son zèle et son attachement à ses intérêts. Cet esclave se nommait Butis.
Je devais succomber en cette occasion: la douleur me pressant, j'oubliai un jour
mon troupeau et je m'étendis sur l'herbe auprès d'une caverne où j'attendais la
mort, ne pouvant plus supporter mes peines.
En ce moment, je remarquai que toute la montagne tremblait, les chênes et les
pins semblaient descendre du sommet de la montagne; les vents retenaient leurs
haleines; une voix mugissante sortit de la caverne et me fit entendre ces paroles:
"Fils du sage Ulysse, il faut que tu deviennes, comme lui, grand par la patience.
Les princes qui ont toujours été heureux ne sont guère dignes de l'être: la
mollesse les corrompt, l'orgueil les enivre. Que tu seras heureux, si tu surmontes
tes malheurs et si tu ne les oublies jamais! Tu reverras Ithaque, et ta gloire
montera jusqu'aux astres. Quand tu seras le maître des autres hommes, souviens-
toi que tu as été faible, pauvre et souffrant comme eux; prends plaisir à les
soulager; aime ton peuple, déteste la flatterie, et sache que tu ne seras grand
qu'autant que tu seras modéré et courageux pour vaincre tes passions."
Ces paroles divines entrèrent jusqu'au fond de mon coeur; elles y firent renaître
la joie et le courage. Je ne sentis point cette horreur qui fait dresser les cheveux
sur la tête et qui glace le sang dans les veines, quand les dieux se communiquent
aux mortels: je me levai tranquille; j'adorai à genoux, les mains levées vers le
ciel, Minerve, à qui je crus devoir cet oracle. En même temps, je me trouvai un
nouvel homme: la sagesse éclaira mon esprit: je sentais une douce force pour
modérer toutes mes passions et pour arrêter l'impétuosité de ma jeunesse. Je me
fis aimer de tous les bergers du désert; ma douceur, ma patience, mon exactitude
apaisèrent enfin le cruel Butis, qui était en autorité sur les autres esclaves et qui
avait voulu d'abord me tourmenter.
Pour mieux supporter l'ennui de la captivité et de la solitude, je cherchai des
livres, et j'étais accablé d'ennui, faute de quelque instruction qui pût nourrir mon
esprit et le soutenir. "Heureux - disais-je - ceux qui se dégoûtent des plaisirs
violents et qui savent se contenter des douceurs d'une vie innocente! Heureux
ceux qui se divertissent en s'instruisant et qui se plaisent à cultiver leur esprit
par les sciences! En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent
toujours avec eux de quoi s'entretenir, et l'ennui, qui dévore les autres hommes
au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s'occuper par quelque
lecture. Heureux ceux qui aiment à lire et qui ne sont point, comme moi, privés
de la lecture."
Pendant que ces pensées roulaient dans mon esprit, je m'enfonçai dans une
sombre forêt, où j'aperçus tout à coup un vieillard, qui tenait dans sa main un
livre. Ce vieillard avait un grand front chauve et un peu ridé; une barbe blanche
pendait jusqu'à sa ceinture; sa taille était haute et majestueuse; son teint était
encore frais et vermeil; ses yeux, vifs et perçants; sa voix, douce; ses paroles,
simples et aimables. Jamais je n'ai vu un si vénérable vieillard. Il s'appelait
Termosiris, et il était prêtre d'Apollon, qu'il servait dans un temple de marbre
que les rois d'Egypte avaient consacré à ce dieu dans cette forêt. Le livre qu'il
tenait était un recueil d'hymnes en l'honneur des dieux. Il m'aborde avec amitié;
nous nous entretenons. Il racontait si bien les choses passées, qu'on croyait les
voir; mais il les racontait courtement, et jamais ses histoires ne m'ont lassé. Il
prévoyait l'avenir par la profonde sagesse qui lui faisait connaître les hommes et
les desseins dont ils sont capables. Avec tant de prudence, il était gai,
complaisant, et la jeunesse la plus enjouée n'a point autant de grâces qu'en avait
cet homme dans une vieillesse si avancée: aussi aimait-il les jeunes gens, quand
ils étaient dociles et qu'ils avaient le goût de la vertu.
Bientôt il m'aima tendrement, et me donna des livres pour me consoler. Il
m'appelait: Mon fils. Je lui disais souvent:
"Mon père, les dieux, qui m'ont ôté Mentor, ont eu pitié de moi: ils m'ont donné
en vous un autre soutien."
Cet homme, semblable à Orphée ou à Linus, était sans doute inspiré des dieux:
il me récitait les vers qu'il avait faits et me donnait ceux de plusieurs excellents
poètes favorisés des Muses. Lorsqu'il était revêtu de sa longue robe d'une
éclatante blancheur et qu'il prenait en main sa lyre d'ivoire, les tigres, les lions et
les ours venaient le flatter et lécher ses pieds; les Satyres sortaient des forêts
pour danser autour de lui; les arbres mêmes paraissaient émus, et vous auriez
cru que les rochers attendris allaient descendre du haut des montagnes au
charme de ses doux accents. Il ne chantait que la grandeur des dieux, la vertu
des héros et la sagesse des hommes qui préfèrent la gloire aux plaisirs.
Il me disait souvent que je devais prendre courage et que les dieux
n'abandonneraient ni Ulysse, ni son fils. Enfin il m'assura que je devais, à
l'exemple d'Apollon, enseigner aux bergers à cultiver les Muses. "Apollon -
disait-il - indigné de ce que Jupiter par ses foudres troublait le ciel dans les plus
beaux jours, voulut s'en venger sur les Cyclopes, qui forgeaient les foudres, et il
les perça de ses flèches. Aussitôt le mont Etna cessa de vomir des tourbillons de
flamme; on n'entendit plus les coups des terribles marteaux, qui, frappant
l'enclume, faisaient gémir les profondes cavernes de la terre et les abîmes de la
mer: le fer et l'airain, n'étant plus polis par les Cyclopes, commençaient à se
rouiller. Vulcain, furieux, sort de sa fournaise embrasée; quoique boiteux, il
monte en diligence vers l'Olympe; il arrive, suant et couvert d'une noire
poussière, dans l'assemblée des dieux; il fait des plaintes amères. Jupiter s'irrite
contre Apollon, le chasse du ciel et le précipite sur la terre. Son char vide faisait
de lui-même son cours ordinaire, pour donner aux hommes les jours et les nuits
avec le changement régulier des saisons. Apollon, dépouillé de tous ses rayons,
fut contraint de se faire berger et de garder les troupeaux du roi Admète. Il
jouait de la flûte, et tous les autres bergers venaient, à l'ombre des ormeaux, sur
le bord d'une claire fontaine, écouter ses chansons. Jusque-là ils avaient mené
une vie sauvage et brutale; ils ne savaient que conduire leurs brebis, les tondre,
traire leur lait et faire des fromages: toute la campagne était comme un désert
affreux.
Bientôt Apollon montra à tous ces bergers les arts qui peuvent rendre leur vie
agréable. Il chantait les fleurs dont le printemps se couronne, les parfums qu'il
répand et la verdure qui naît sous ses pas. Puis il chantait les délicieuses nuits de
l'été, où les zéphyrs rafraîchissent les hommes et où la rosée désaltère la terre. Il
mêlait aussi dans ses chansons les fruits dorés dont l'automne récompense les
travaux des laboureurs, et le repos de l'hiver, pendant lequel la jeunesse folâtre
danse auprès du feu. Enfin il représentait les forêts sombres qui couvrent les
montagnes et les creux vallons, où les rivières, par mille détours, semblent se
jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit ainsi aux bergers quels sont les
charmes de la vie champêtre, quand on sait goûter ce que la simple nature a de
merveilleux. Bientôt les bergers, avec leurs flûtes, se virent plus heureux que les
rois, et leurs cabanes attiraient en foule les plaisirs purs qui fuient les palais
dorés. Les jeux, les ris, les grâces, suivaient partout les innocentes bergères.
Tous les jours étaient des jours de fête: on n'entendait plus que le gazouillement
des oiseaux, ou la douce haleine des zéphyrs qui se jouaient dans les rameaux
des arbres, ou le murmure d'une onde claire qui tombait de quelque rocher, ou
les chansons que les Muses inspiraient aux bergers qui suivaient Apollon. Ce
dieu leur enseignait à remporter le prix de la course et à percer de flèches les
daims et les cerfs. Les dieux mêmes devinrent jaloux des bergers: cette vie leur
parut plus douce que toute leur gloire, et ils rappelèrent Apollon dans l'Olympe.
Mon fils, cette histoire doit vous instruire. Puisque vous êtes dans l'état où fut
Apollon, défrichez cette terre sauvage; faites fleurir comme lui le désert;
apprenez à tous ces bergers quels sont les charmes de l'harmonie; adoucissez les
coeurs farouches; montrez-leur l'aimable vertu; faites-leur sentir combien il est
doux de jouir, dans la solitude, des plaisirs innocents que rien ne peut ôter aux
bergers. Un jour, mon fils, un jour les peines et les soucis cruels, qui
environnent les rois, vous feront regretter sur le trône la vie pastorale."
Ayant ainsi parlé, Termosiris me donna une flûte si douce que les échos de ces
montagnes, qui la firent entendre de tous côtés, attirèrent bientôt autour de nous
tous les bergers voisins. Ma voix avait une harmonie divine; je me sentais ému
et comme hors de moi-même, pour chanter les grâces dont la nature a orné la
campagne. Nous passions les jours entiers et une partie des nuits à chanter
ensemble. Tous les bergers, oubliant leurs cabanes et leurs troupeaux, étaient
suspendus et immobiles autour de moi pendant que je leur donnais des leçons: il
semblait que ces déserts n'eussent plus rien de sauvage; tout y était devenu doux
et riant; la politesse des habitants semblait adoucir la terre.
Nous nous assemblions souvent pour offrir des sacrifices dans ce temple
d'Apollon où Termosiris était prêtre. Les bergers y allaient couronnés de lauriers
en l'honneur du dieu; les bergères y allaient aussi en dansant, avec des
couronnes de fleurs, et portant sur leurs têtes, dans des corbeilles, les dons
sacrés. Après le sacrifice, nous faisions un festin champêtre: nos plus doux mets
étaient le lait de nos chèvres et de nos brebis, que nous avions soin de traire
nous-mêmes, avec les fruits fraîchement cueillis de nos propres mains, tels que
les dattes, les figues et les raisins; nos sièges étaient de gazon; les arbres touffus
nous donnaient une ombre plus agréable que les lambris dorés des palais des
rois.
Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos bergers, c'est qu'un jour un
lion affamé vint se jeter sur mon troupeau: déjà il commençait un carnage
affreux; je n'avais en main que ma houlette; je m'avance hardiment. Le lion
hérisse sa crinière, me montre ses dents et ses griffes, ouvre une gueule sèche et
enflammée; ses yeux paraissaient pleins de sang et de feu; il bat ses flancs avec
sa longue queue. Je le terrasse: la petite cotte de mailles dont j'étais revêtu, selon
la coutume des bergers d'Egypte, l'empêcha de me déchirer. Trois fois il se
releva: il poussait des rugissements qui faisaient retentir toutes les forêts. Trois
fois je l'abattis. Enfin je l'étouffai entre mes bras, et les bergers, témoins de ma
victoire, voulurent que je me revêtisse de la peau de ce terrible lion.
Le bruit de cette action et celui du beau changement de tous nos bergers se
répandit dans toute l'Egypte; il parvint même jusqu'aux oreilles de Sésostris. Il
sut qu'un de ces deux captifs, qu'on avait pris pour des Phéniciens, avait ramené
l'âge d'or dans ces déserts presque inhabitables. Il voulut me voir: car il aimait
les Muses, et tout ce qui peut instruire les hommes touchait son grand coeur. Il
me vit; il m'écouta avec plaisir; il découvrit que Métophis l'avait trompé par
avarice: il le condamna à une prison perpétuelle et lui ôta toutes les richesses
qu'il possédait injustement.
"O qu'on est malheureux - disait-il - quand on est au-dessus du reste des
hommes! Souvent on ne peut voir la vérité par ses propres yeux: on est
environné de gens qui l'empêchent d'arriver jusqu'à celui qui commande; chacun
est intéressé à le tromper; chacun, sous une apparence de zèle, cache son
ambition. On fait semblant d'aimer le roi, et on n'aime que les richesses qu'il
donne: on l'aime si peu que, pour obtenir ses faveurs, on le flatte et on le trahit."
Ensuite Sésostris me traita avec une tendre amitié et résolut de me renvoyer en
Ithaque avec des vaisseaux et des troupes pour délivrer Pénélope de tous ses
amants. La flotte était déjà prête; nous ne songions qu'à nous embarquer.
J'admirais les coups de la fortune, qui relève tout à coup ceux qu'elle a le plus
abaissés. Cette expérience me faisait espérer qu'Ulysse pourrait bien revenir
enfin dans son royaume après quelque longue souffrance. Je pensais aussi en
moi-même que je pourrais encore revoir Mentor, quoiqu'il eût été emmené dans
les pays les plus inconnus de l'Ethiopie. Pendant que je retardais un peu mon
départ, pour tâcher d'en savoir des nouvelles, Sésostris, qui était fort âgé,
mourut subitement, et sa mort me replongea dans de nouveaux malheurs.
Toute l'Egypte parut inconsolable dans cette perte: chaque famille croyait avoir
perdu son meilleur ami, son protecteur, son père. Les vieillards, levant les mains
au ciel, s'écriaient: "Jamais l'Egypte n'eut un si bon roi; jamais elle n'en aura de
semblable. O dieux! Il fallait ou ne le montrer point aux hommes, ou ne le leur
ôter jamais: pourquoi faut-il que nous survivions au grand Sésostris?" Les
jeunes gens disaient: "L'espérance de l'Egypte est détruite: nos pères ont été
heureux de passer leur vie sous un si bon roi; pour nous, nous ne l'avons vu que
pour sentir sa perte". Ses domestiques pleuraient nuit et jour. Quand on fit les
funérailles du roi, pendant quarante jours tous les peuples les plus reculés y
accoururent en foule: chacun voulait voir encore une fois le corps de Sésostris;
chacun voulait en conserver l'image; plusieurs voulurent être mis avec lui dans
le tombeau.
Ce qui augmenta encore la douleur de sa perte, c'est que son fils Bocchoris
n'avait ni humanité pour les étrangers, ni curiosité pour les sciences, ni estime
pour les hommes vertueux, ni amour de la gloire. La grandeur de son père avait
contribué à le rendre si indigne de régner. Il avait été nourri dans la mollesse et
dans une fierté brutale; il comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étaient
faits que pour lui et qu'il était d'une autre nature qu'eux. Il ne songeait qu'à
contenter ses passions, qu'à dissiper les trésors immenses que son père avait
ménagés avec tant de soin, qu'à tourmenter les peuples et qu'à sucer le sang des
malheureux; enfin qu'à suivre les conseils flatteurs des jeunes insensés qui
l'environnaient, pendant qu'il écartait avec mépris tous les sages vieillards qui
avaient eu la confiance de son père. C'était un monstre, et non pas un roi. Toute
l'Egypte gémissait, et, quoique le nom de Sésostris, si cher aux Egyptiens, leur
fît supporter la conduite lâche et cruelle de son fils, le fils courait à sa perte; et
un prince si indigne du trône ne pouvait longtemps régner.
Il ne me fut plus permis d'espérer mon retour en Ithaque. Je demeurai dans une
tour sur le bord de la mer, auprès de Péluse, où notre embarquement devait se
faire, si Sésostris ne fût pas mort. Métophis avait eu l'adresse de sortir de prison
et de se rétablir auprès du nouveau roi: il m'avait fait renfermer dans cette tour,
pour se venger de la disgrâce que je lui avais causée. Je passais les jours et les
nuits dans une profonde tristesse: tout ce que Termosiris m'avait prédit et tout ce
que j'avais entendu dans la caverne ne me paraissait plus qu'un songe; j'étais
abîmé dans la plus amère douleur. Je voyais les vagues qui venaient battre le
pied de la tour où j'étais prisonnier; souvent je m'occupais à considérer des
vaisseaux agités par la tempête, qui étaient en danger de se briser contre les
rochers sur lesquels la tour était bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du
naufrage, j'enviais leur sort. "Bientôt - disais-je en moi-même - ils finiront les
malheurs de leur vie, ou ils arriveront en leur pays. Hélas! je ne puis espérer ni
l'un ni l'autre."
Pendant que je me consumais ainsi en regrets inutiles, j'aperçus comme une
forêt de mâts de vaisseaux. La mer était couverte de voiles que les vents
enflaient; l'onde était écumante sous les coups des rames innombrables.
J'entendais de toutes parts des cris confus; j'apercevais sur le rivage une partie
des Egyptiens effrayés qui couraient aux armes et d'autres qui semblaient aller
au-devant de cette flotte qu'on voyait arriver. Bientôt je reconnus que ces
vaisseaux étrangers étaient, les uns de Phénicie, et les autres de l'île de Chypre;
car mes malheurs commençaient à me rendre expérimenté sur ce qui regarde la
navigation. Les Egyptiens me parurent divisés entre eux: je n'eus aucune peine à
croire que l'insensé roi Bocchoris avait, par ses violences, causé une révolte de
ses sujets et allumé la guerre civile. Je fus, du haut de cette tour, spectateur d'un
sanglant combat. Les Egyptiens qui avaient appelé à leur secours les étrangers,
après avoir favorisé leur descente, attaquèrent les autres Egyptiens, qui avaient
le roi à leur tête. Je voyais ce roi qui animait les siens par son exemple: il
paraissait comme le dieu Mars: des ruisseaux de sang coulaient autour de lui; les
roues de son char étaient teintes d'un sang noir, épais et écumant; à peine
pouvaient-elles passer sur des tas de corps morts écrasés. Ce jeune roi, bien fait,
vigoureux, d'une mine haute et fière, avait dans ses yeux la fureur et le
désespoir: il était comme un beau cheval qui n'a point de bouche; son courage le
poussait au hasard, et la sagesse ne modérait point sa valeur. Il ne savait ni
réparer ses fautes, ni donner des ordres précis, ni prévoir les maux qui le
menaçaient, ni ménager les gens dont il avait le plus grand besoin. Ce n'était pas
qu'il manquât de génie: ses lumières égalaient son courage; mais il n'avait
jamais été instruit par la mauvaise fortune; ses maîtres avaient empoisonné par
la flatterie son beau naturel. Il était enivré de sa puissance et de son bonheur; il
croyait que tout devait céder à ses désirs fougueux: la moindre résistance
enflammait sa colère. Alors il ne raisonnait plus; il était comme hors de lui-
même: son orgueil furieux en faisait une bête farouche; sa bonté naturelle et sa
droite raison l'abandonnaient en un instant; ses plus fidèles serviteurs étaient
réduits à s'enfuir; il n'aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi il
prenait toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il forçait
tous les gens de bien à détester sa folle conduite.
Longtemps sa valeur le soutint contre la multitude de ses ennemis; mais enfin il
fut accablé. Je le vis périr: le dard d'un Phénicien perça sa poitrine. Il tomba de
son char, que les chevaux traînaient toujours, et ne pouvant plus tenir les rênes,
il fut mis sous les pieds des chevaux. Un soldat de l'île de Chypre lui coupa la
tête; et, la prenant par les cheveux, il la montra, comme en triomphe, à toute
l'armée victorieuse.
Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tête qui nageait dans le sang, ces
yeux fermés et éteints, ce visage pâle et défiguré, cette bouche entrouverte, qui
semblait vouloir encore achever des paroles commencées, cet air superbe et
menaçant, que la mort même n'avait pu effacer. Toute ma vie il sera peint
devant mes yeux, et, si jamais les dieux me faisaient régner, je n'oublierais
point, après un si funeste exemple, qu'un roi n'est digne de commander et n'est
heureux dans sa puissance qu'autant qu'il la soumet à la raison. Hé! quel
malheur, pour un homme destiné à faire le bonheur public, de n'être le maître de
tant d'hommes que pour les rendre malheureux!"
Par Philippe96
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Publié dans : Divers
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