Dimanche 8 février 2009 7 08 /02 /2009 00:17

Emile Cioran - Syllogismes de l’amertume - (Chapitre 1)

Atrophie du verbe


Formés à l'école des velléitaires, idolâtres du fragment et du stigmate, nous appartenons à un
temps clinique où comptent seuls les cas. Nous nous penchons sur ce qu'un écrivain a tu, sur ce qu'il
aurait pu dire, sur ses profondeurs muettes. S'il laisse une œuvre, s'il s'explique, il s'est assuré notre
oubli.
Magie de l'artiste irréalisé..., d'un vaincu qui laisse perdre ses déceptions, qui ne sait pas les faire
fructifier.


Tant de pages, tant de livres qui furent nos sources d'émotion, et que nous relisons pour y étudier
la qualité des adverbes ou la propriété des adjectifs!


Dans la stupidité il est un sérieux qui, mieux orienté, pourrait multiplier la somme des chefs-
d'œuvre.



Sans   nos   doutes   sur   nous-mêmes,   notre   scepticisme   serait   lettre   morte,   inquiétude
conventionnelle, doctrine philosophique.



Les « vérités », nous ne voulons plus en supporter le poids, ni en être dupes ou complices. Je rêve
d'un monde où l'on mourrait pour une virgule.

Combien j'aime les esprits de second ordre (Joubert, entre tous) qui, par délicatesse, vécurent à
l'ombre du génie des autres et, craignant d'en avoir, se refusèrent au leur!



Si Molière se fût replié sur ses gouffres, Pascal — avec le sien — eût fait figure de journaliste.



Avec des certitudes, point de style : le souci de bien-dire est l'apanage de ceux qui ne peuvent
s'endormir dans une foi. A défaut d'un appui solide, ils s'accrochent aux mots, — semblants de
réalité; tandis que les autres, forts de leurs convictions, en méprisent l'apparence et se prélassent
dans le confort de l'improvisation.


Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l'amour, à l'ambition, à la société. Ils se vengeront d'y
avoir renoncé.

L'histoire des idées est l'histoire de la rancune des solitaires.



Plutarque, aujourd'hui, écrirait les Vies parallèles des Ratés.


Le romantisme anglais fut un mélange heureux de laudanum, d'exil et de phtisie; le romantisme
allemand, d'alcool, de province et de suicide.


Certains esprits auraient dû vivre dans une ville d'Allemagne à l'époque romantique. On imagine
bien un Gérard von Nerval à Tubingue ou à Heidelberg!



L'endurance des Allemands ne connaît pas de limites; et cela jusque dans la folie : Nietzsche
supporta la sienne onze ans, Hölderlin quarante.



Luther, préfiguration de l'homme moderne, a assumé tous les genres de déséquilibre : un Pascal
et un Hitler cohabitaient en lui.



« ... le vrai seul est aimable. »  — C'est de là que proviennent les lacunes de la France, son refus
du Flou et du Fumeux, son anti-poésie, son anti-métaphysique.
Plus encore que Descartes, Boileau devait peser sur tout un peuple et en censurer le génie.


L'Enfer — aussi exact qu'un procès-verbal;
Le Purgatoire — faux comme toute allusion au Ciel;
 Le Paradis — étalage de fictions et de fadeurs...
La Trilogie de Dante constitue la plus haute réhabilitation du diable qu'ait entreprise un chrétien.



Shakespeare : rendez-vous d'une rose et d'une hache...



Rater sa vie, c'est accéder à la poésie — sans le support du talent.


Seuls les esprits superficiels abordent une idée avec délicatesse.



La mention des déboires administratifs (« the law's delay, the insolence of office ») parmi les
motifs justifiant le suicide, me paraît la chose la plus profonde qu'ait dite Hamlet.


Les   modes   d'expression   étant   usés,   l'art   s'oriente   vers   le   non-sens,   vers   un   univers   privé   et
incommunicable. Un frémissement  intelligible, que ce soit en peinture, en musique ou en poésie,
nous semble à juste titre désuet ou vulgaire. Le public disparaîtra bientôt; l'art le suivra de près.
Une   civilisation   qui   commença   par   les   cathédrales   devait   finir   par   l'hermétisme   de   la
schizophrénie.



Quand nous sommes à mille lieues de la poésie, nous y participons encore par ce besoin subit de
hurler, — dernier stade du lyrisme.



Être un Raskolnikov  — sans l'excuse du meurtre.



Ne cultivent l'aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler
avec tous les mots.



Que ne pouvons-nous revenir aux âges où aucun vocable n'entravait les êtres, au laconisme de
l'interjection, au paradis de l'hébétude, à la stupeur joyeuse d'avant les idiomes!



Il est aisé d'être « profond » : on n'a qu'à se laisser submerger par ses propres tares.


Tout mot me fait mal. Combien pourtant il me serait doux d'entendre des fleurs bavarder sur la
mort!



Modèles de style : le juron, le télégramme et l'épitaphe.



Les   romantiques   furent   les   derniers   spécialistes   du   suicide.   Depuis,   on   le   bâcle...   Pour   en
améliorer la qualité, nous avons grand besoin d'un nouveau mal du siècle.



Dépouiller la littérature de son fard, en voir le vrai visage, est aussi périlleux que déposséder la
philosophie de son charabia. Les créations de l'esprit se réduiraient-elles à la transfiguration de
bagatelles?   Et   n'y   aurait-il   quelque   substance   qu'en   dehors   de   l'articulé,   dans   le   rictus   ou   la
catalepsie?

Un livre qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même, nous aura exaspérés en vain.


Monades disloquées, nous voici à la fin des tristesses prudentes et des anomalies prévues : plus
d'un signe annonce l'hégémonie du délire.


Les « sources » d'un écrivain, ce sont ses hontes; celui qui n'en découvre pas en soi, ou s'y
dérobe, est voué au plagiat ou à la critique.



 Tout Occidental tourmenté fait penser à un héros dostoïevskien qui aurait un compte en banque.



Le bon dramaturge doit posséder le sens de l'assassinat; depuis les Élisabéthains, qui sait encore
tuer ses personnages?



La cellule nerveuse s'est si bien habituée à tout, qu'il nous faut désespérer de concevoir jamais
une insanité qui, pénétrant dans les cerveaux, les ferait éclater.



Depuis Benjamin Constant, personne n'a retrouvé le ton de la déception.



Qui s'est approprié les rudiments de la misanthropie, s'il veut aller plus avant, doit se mettre à
l'école   de   Swift   :   il   y   apprendra   comment   donner   à   son   mépris   des   hommes   l'intensité   d'une
névralgie.



Avec Baudelaire, la physiologie est entrée dans la poésie; avec Nietzsche dans la philosophie. Par
eux, les troubles des organes furent élevés au chant et au concept. Proscrits de la santé, il leur
incombait d'assurer une carrière à la maladie.



Mystère, — mot dont nous nous servons pour tromper les autres, pour leur faire croire que nous
sommes plus profonds qu'eux.


Si Nietzsche, Proust, Baudelaire ou Rimbaud survivent à la fluctuation des modes, ils le doivent
au désintéressement de leur cruauté, à leur chirurgie démoniaque, à la générosité de leur fiel. Ce qui
fait durer une œuvre, ce qui l'empêche de dater, c'est sa férocité. Affirmation gratuite? Considérez le
prestige de l'Évangile, livre agressif, livre venimeux s'il en fût.

Le public se précipite sur les auteurs dits « humains »; il sait qu'il n'a rien à en craindre : arrêtés
comme lui à mi-chemin, ils lui proposeront un arrangement avec l'Impossible, une vision cohérente
du Chaos.



Le débraillement verbal des pornographes émane souvent d'un excès de pudeur, de la honte
d'étaler leur « âme » et surtout de la nommer : il n'est pas de mot plus indécent en aucune langue.



Qu'une réalité se cache derrière les apparences, cela est, somme toute, possible; que le langage
puisse la rendre, il serait ridicule de l'espérer. Pourquoi s'encombrer alors d'une opinion plutôt que
d'une autre, reculer devant le banal ou l'inconcevable, devant le devoir de dire et d'écrire n'importe
quoi? Un minimum de sagesse nous obligerait à soutenir toutes les thèses en même temps, dans un
éclectisme du sourire et de la destruction.



La peur de la stérilité conduit l'écrivain à produire au-delà de ses ressources et à ajouter aux
mensonges vécus  tant d'autres  qu'il emprunte ou forge. Sous des  « Œuvres complètes » gît un
imposteur.



Le pessimiste doit s'inventer chaque jour d'autres raisons d'exister : c'est une victime du « sens »
de la vie.

Macbeth : un stoïcien du crime, un Marc Aurèle avec un poignard.


L'Esprit est le grand profiteur des défaites de la chair. Il s'enrichit à ses dépens, la saccage, exulte
à ses misères; il vit de banditisme. — La civilisation doit sa fortune aux exploits d'un brigand.


Le « talent » est le moyen le plus sûr de fausser tout, de défigurer les choses et de se tromper sur
soi. L'existence vraie appartient à ceux-là seuls que la nature n'a accablés d'aucun don. Aussi serait-
il malaisé d'imaginer univers plus faux que l'univers littéraire, ou homme plus dénué de réalité que
l'homme de lettres.



Point de salut, sinon dans l'imitation  du silence. Mais notre loquacité est prénatale. Race de
phraseurs, de spermatozoïdes verbeux, nous sommes chimiquement liés au Mot.



La poursuite du signe au détriment de la chose signifiée; le langage considéré comme une fin en
soi, comme un concurrent de la « réalité »; la manie verbale, chez les philosophes même; le besoin
de se renouveler  au niveau des apparences;  —  caractéristiques d'une civilisation où la syntaxe
prime l'absolu, et le grammairien le sage.


Goethe, artiste complet, est notre antipode : un exemple pour autrui. Étranger à l'inachèvement, à
cet idéal moderne de la perfection, il se refusait à comprendre les dangers des autres; quant aux
siens, il les assimila si bien qu'il n'en souffrit point. Sa claire destinée nous décourage; après l'avoir
fouillée en vain pour y découvrir des secrets sublimes ou sordides, nous nous abandonnons au mot
de Rilke : « Je n'ai pas d'organe pour Goethe. »


On ne saurait trop blâmer le XIXe  siècle d'avoir favorisé  cette engeance de glossateurs, ces
machines à lire, cette malformation de l'esprit qu'incarne le Professeur, — symbole du déclin d'une
civilisation , de l'avilissement du goût, de la suprématie du labeur sur le caprice.
Voir tout de l'extérieur, systématiser l'ineffable, ne regarder rien en face, faire l'inventaire des
vues des autres!... Tout commentaire d'une œuvre est mauvais ou inutile, car tout ce qui n'est pas
direct est nul.
Jadis, les professeurs s'acharnaient de préférence sur la théologie. Du moins avaient-ils l'excuse
d'enseigner   l'absolu,   de   s'être   limités   à   Dieu,   alors   qu'à   notre   époque,   rien   n'échappe   à   leur
compétence meurtrière.


Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c'est notre sans-gêne à l'égard du Mystère. Nous
l'avons même débaptisé : ainsi est né l'Absurde...

Supercherie du style : donner aux tristesses usuelles une tournure insolite, enjoliver des petits
malheurs, habiller le vide, exister par le mot, par la phraséologie du soupir et du sarcasme!


Il est incroyable que la perspective d'avoir un biographe n'ait fait renoncer personne à avoir une
vie.


Assez naïf pour me mettre en quête de la Vérité, j'avais fait jadis — en pure perte — le tour de
bien des disciplines. Je commençais à m'affermir dans le scepticisme, lorsque l'idée me vint de
consulter, ultime recours, la Poésie : qui sait? peut-être me serait-elle profitable, peut-être cache-t-
elle sous son arbitraire quelque révélation définitive. Recours illusoire! elle était allée plus avant
que moi dans la négation, elle me fit perdre jusqu'à mes incertitudes...


Pour qui a respiré la Mort, quelle désolation que les odeurs du Verbe!


Les défaites étant à l'ordre du jour, il est naturel que Dieu en bénéficie. Grâce aux snobs qui le
plaignent ou le malmènent, il jouit d'une certaine vogue. Mais combien de temps sera-t-il encore
intéressant?

« Il avait du talent : pourtant plus personne ne s'en occupe. Il est oublié. — Ce n'est que justice : il
n'a pas su prendre toutes ses précautions pour être mal compris. »



Rien ne dessèche tant un esprit que sa répugnance à concevoir des idées obscures.



Que fait le sage? Il se résigne à voir, à manger, etc., il accepte malgré lui cette « plaie à neuf
ouvertures » qu'est le corps selon la Bhagavad-Gîta. — La sagesse? Subir dignement l'humiliation
que nous infligent nos trous.


Le poète : un malin qui peut se morfondre à plaisir, qui s'acharne aux perplexités, qui s'en procure
par tous les moyens. Ensuite, la naïve postérité s'apitoie sur lui...



Presque toutes les oeuvres sont faites avec des éclairs d'imitation, avec des frissons appris et des
extases pillées.



Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer du mot.


L'Europe n'offre pas encore assez de décombres pour que l'épopée y fleurisse. Cependant tout fait
prévoir que, jalouse de Troie et prête à l'imiter, elle fournira des thèmes si importants que le roman
et la poésie n'y suffiront plus...



S'il n'avait gardé une dernière illusion, je me réclamerais volontiers d'Omar Khayyam, de ses
tristesses sans réplique; mais il croyait encore au vin.


Le meilleur de moi-même, ce rien de lumière qui m'éloigne de tout, je le dois à mes rares
entretiens avec quelques salauds amers, avec quelques salauds inconsolés qui, victimes de la rigueur
de leur cynisme, ne pouvaient plus s'attacher à aucun vice.


Avant d'être une erreur de fond, la vie est une faute de goût que la mort ni même la poésie ne
parviennent à corriger.

Dans ce « grand dortoir », comme un texte taoïste appelle l'univers, le cauchemar est le seul
mode de lucidité.



Ne vous exercez pas aux Lettres si, avec une âme obscure, vous êtes hantés par la clarté. Vous ne
laisserez après vous que des soupirs intelligibles, pauvres bribes de votre refus d'être vous-même.



Dans les tourments de l'intellect, il y a une tenue qu'on chercherait vainement dans ceux du coeur.
Le scepticisme est l'élégance de l'anxiété.


Être moderne, c'est bricoler dans l'Incurable.


Tragi-comédie du disciple : j'ai réduit ma pensée en poussière, pour enchérir sur les moralistes
qui ne m'avaient appris qu'à l'émietter...

Par Philippe96 - Publié dans : Philosophie - Communauté : TEXTES PHILOS D'AUTEURS
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

PHILIPPE96


 



BLOG DE BLOGS

Texte Libre

Tout groupe humain prend sa richesse dans la communication, l'entraide et la solidarité visant à un but commun : l'épanouissement de chacun dans le respect des différences.

DIV































Clock


Février 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
             
<< < > >>

  • Flux RSS des articles

Recherche

Thanks

  • BB Hérisson 5
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés