Dimanche 25 janvier 2009
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Oscar Wilde - LE MODÈLE MILLIONNAIRE
Note admirative
Quand on n'a pas de fortune, il ne sert à rien d'être un
charmant garçon.
Le roman est un privilège des riches et non une profession
pour ceux qui n'ont pas d'emploi.
Il vaut mieux avoir un revenu fixe que d'être un charmeur.
Tels sont les grands axiomes de la vie moderne, et Hughie
Erskine ne se les est jamais assimilés.
Pauvre Hughie !
Au point de vue intellectuel, nous devons reconnaître qu'il
n'était point un phénomène.
Jamais il ne lui était arrivé en sa vie de lancer un trait bril-
lant, ni même une rosserie. Cela n'empêche qu'il était éton-
namment séduisant, avec sa chevelure frisée, son profil nette-
ment dessiné et ses yeux gris.
Il était aussi en faveur auprès des hommes qu'auprès des
femmes. Il possédait toutes les sortes de talents, excepté celui
de gagner de l'argent.
Son père lui avait légué sa latte de cavalerie et une Histoire
de la Guerre de la Péninsule en quinze volumes.
Hughie avait accroché le premier de ces legs au-dessus de
son miroir, et rangé le second sur une étagère entre le Guide de
Ruff, et le Magasine de Bailey et il vivait d'une pension an-
nuelle de deux cents livres que lui faisait une vieille tante.
Il avait essayé de tout.
Il avait fréquenté la Bourse pendant six mois, mais que vou-
lez-vous que devienne un papillon parmi des taureaux et des
ours ?
Il s'était établi commerçant en thé, et il l'était resté un peu
plus longtemps, mais il avait fini par en avoir assez du pekoé et
du souchong.
Puis, il avait essayé de vendre du sherry sec. Cela ne lui
avait pas réussi. Le sherry était un peu trop sec.
Finalement il devint… rien du tout ; un charmant jeune
homme impropre à quoi que ce fût, toujours avec un profil par-
fait, toujours sans profession.
Et pour que son malheur fût complet, il devint amoureux.
La jeune fille, qu'il aimait, avait nom Laura Merton. Son
père était un colonel retraité qui avait perdu toute sa patience et
toutes ses facultés digestives dans l'Inde et ne les retrouva ja-
mais depuis.
Laura adorait Hughie, et celui-ci eut baisé les cordons des
souliers de Laura.
C'était le couple le plus charmant qu'on pût voir à Londres
et à eux deux, ils ne possédaient pas un penny.
Le colonel avait beaucoup d'affection pour Hughie, mais il
ne voulait pas entendre parler de mariage.
— Mon garçon, disait-il souvent, venez me trouver quand
vous serez à la tête de dix mille livres bien à vous, alors on verra.
Et, ces jours-là, Hughie avait l'air très bougon, et il lui fal-
lait, pour se consoler, la société de Laura.
Un matin, comme il se rendait à Holland Park où habitaient
les Merton, il lui prit fantaisie d'aller voir en passant son grand
ami, Alan Trevor.
Trevor était peintre. Actuellement peu de gens échappent à
cette contagion, mais il était en outre, un artiste, et les artistes
sont assez rares.
À en juger par son extérieur, Alan était un singulier person-
nage, sauvage, avec une figure toute pointillée de taches de
rousseur, et une barbe rouge et hirsute. Mais, dès qu'il avait un
pinceau à la main, on se trouvait en présence d'un maître et ses
tableaux étaient recherchés avec empressement.
Il avait éprouvé tout d'abord à l'égard de Hughie une vive
attraction, due, il faut le dire, au charme personnel de celui-ci
uniquement.
— Les seules gens qu'un peintre devrait connaître, répétait-
il, ce sont des êtres beaux et bêtes, des gens dont la vue vous
donne un plaisir artistique et dont la conversation est pour vous
un repos intellectuel. Les hommes qui sont des dandys et les
femmes qui sont des coquettes, voilà les êtres qui gouvernent le
monde, ou qui du moins devraient le gouverner.
Mais quand il en fut à mieux connaître Hughie, il finit par
l'aimer tout autant à cause de son entrain, de sa bonne humeur,
de sa nature étourdiment généreuse, et lui donna le droit d'en-
trer à toute heure dans son atelier.
Hughie, quand il entra, trouva Trevor en train de donner les
derniers coups de pinceau à une magistrale peinture qui repré-
sentait, en grandeur naturelle, un mendiant.
Le mendiant en personne posait sur une plate-forme placée
dans un angle de l'atelier.
C'était un vieux homme tout ratatiné, dont la figure avait
l'air d'être en parchemin froissé, avec une expression pitoyable.
Sur ses épaules était jeté un manteau de grossier drap brun,
fait de loques et de trous ; ses grosses bottes étaient rapiécées,
ressemelées. Il avait une main appuyée sur un gros bâton et de
l'autre il tendait un reste de chapeau pour demander l'aumône.
— Quel superbe modèle ! fit Hughie à voix basse, en serrant
la main à son ami.
— Un superbe modèle ! s'écria Trevor à pleine voix, je le
crois bien. Des mendiants comme, ça, on n'en rencontre pas
tous les jours ! Une trouvaille, mon cher, un Vélasquez en chair
et en os ! Par le ciel ! quelle gravure Rembrandt aurait fait avec
ça !
— Pauvre vieux ! dit Hughie. Comme il a l'air malheureux !
Mais je suppose que pour vous, les peintres, sa figure est en
rapport avec sa fortune.
— Certainement, dit Trevor, vous ne voudriez pas qu'un
mendiant ait l'air heureux.
— Combien gagne un modèle par séance ? demanda Hug-
hie, après s'être confortablement installé sur un divan.
— Un shilling par heure.
— Et vous, Alan, combien vous rapporte votre tableau ?
— Oh ! celui-là, on me le prend pour deux mille.
—Livres ?
— Guinées. Les peintres, les poètes, les médecins comptent
toujours par guinées.
— Eh ! bien ! je suis d'avis que le modèle devrait avoir un
tant pour cent, s'écria Hughie en riant, car il fait autant de beso-
gne que vous.
— Tout ça, ce sont des bêtises. Rien que la peine qu'on se
donne à étendre les couleurs et d'être toujours debout, le pin-
ceau à la main. Vous en parlez à votre aise, Hughie, mais je vous
réponds qu'à de certains moments, l'art s'élève jusqu'au niveau
d'un métier manuel. Mais assez causé comme cela ! Je suis très
occupé. Prenez une cigarette et tenez-vous tranquille.
Quelques instants après, le domestique entra et dit à Trevor
que l'encadreur demandait à lui parler.
— Ne vous en allez pas, Hughie, dit-il en sortant, je serai
bientôt de retour.
Le vieux mendiant profita de l'absence de Trevor pour se
reposer un moment sur le banc de bois qui se trouvait derrière
lui.
Il avait l'air si abandonné, si misérable qu'Hughie ne put
s'empêcher d'avoir compassion de lui, et qu'il tâta ses poches
pour savoir combien il lui restait.
Il n'y trouva qu'un souverain et quelque menue monnaie.
– Pauvre vieux ! se disait-il intérieurement, il en a plus be-
soin que moi, mais ça veut dire que je me passerai de fiacres
pendant quinze jours.
Et traversant l'atelier, il glissa le souverain dans la main du
mendiant.
Le vieux sursauta.
Puis un vague sourire erra sur ses lèvres flétries.
— Merci, monsieur, dit-il, merci.
Trevor étant rentré, Hughie lui dit adieu, en rougissant un
peu de son action.
Il passa toute la journée avec Laura, reçut une charmante
réprimande pour sa prodigalité et se vit forcé de rentrer à pied.
Ce soir-là, il entra au club de la Palette vers onze heures, et
trouva Trevor seul dans le fumoir devant un verre de vin blanc à
l'eau de seltz.
— Eh ! bien, Alan ! lui dit-il, en allumant sa cigarette. Avez-
vous terminé votre tableau à votre gré ?
— Fini et encadré, mon garçon, répondit Trevor. À propos
vous avez fait une conquête, ce vieux modèle, que vous avez vu,
est tout à fait enchanté de vous. Il a fallu que je lui parle de
vous, que je lui dise tout… qui vous êtes, où vous demeurez, vo-
tre revenu, vos projets d'avenir, etc…
— Mon cher Alan, s'écria Hughie, je suis sûr que je vais le
trouver en faction devant ma porte quand je rentrerai. Mais
non, ce n'est qu'une plaisanterie. Pauvre vieux bonhomme ! Je
voudrais pouvoir faire quelque chose pour lui. Je trouve terrible
qu'on soit aussi misérable. J'ai des quantités de vieux effets chez
moi ! Pensez-vous que cela ferait son affaire ? Je le crois, car ses
haillons tombaient par morceaux.
— Mais ça lui allait superbement, dit Trevor. Pour rien au
monde je ne ferai son portrait en habit noir. Ce que vous appe-
lez des guenilles, je l'appelle du pittoresque ; ce qui vous paraît
pauvreté, me semble à moi de la couleur locale ! Néanmoins je
lui dirai un mot de votre offre.
— Alan, dit Hughie d'un air sérieux, vous autres peintres,
vous êtes des gens sans cœur.
— Un artiste a son cœur dans sa tête, repartit Trevor. D'ail-
leurs, nous avons à voir le monde comme il est, et non à le re-
faire d'après ce que nous en savons. À chacun son métier. Main-
tenant donnez-moi des nouvelles de Laura. Le vieux modèle
s'est vraiment intéressé à elle.
— Vous ne voulez pas dire que vous lui en avez parlé ? fit
Hughie.
— Mais si, certainement, il sait tout : le colonel inexorable,
la charmante Laura, et les dix mille livres.
— Vous avez raconté toutes mes affaires particulières à ce
vieux mendiant ! s'écria Hughie, la figure rouge, l'air très en co-
lère.
— Mon vieux, dit Trevor en souriant, ce vieux mendiant,
comme vous dites, est l'un des hommes les plus riches de l'Eu-
rope. Il pourrait acheter tout Londres demain sans épuiser sa
fortune. Il a une maison dans toutes les capitales. Il dîne dans
de la vaisselle en or, et s'il lui déplaît que la Russie fasse la
guerre, il peut l'en empêcher.
— Qu'est-ce que vous me racontez donc là ? s'écria Hughie.
— C'est comme je vous le dis, reprit Trevor. Le vieux, que
vous avez vu aujourd'hui dans l'atelier, c'était le baron Haus-
berg. C'est un de mes grands amis. Il achète tous mes tableaux
et des quantités d'autres. Et il y a un mois, il m'a demandé de
faire son portrait en costume de mendiant. Que voulez-vous ?
Une fantaisie de millionnaire, et je dois convenir qu'il faisait
une magnifique figure dans ses guenilles. Je devrais plutôt dire,
dans mes guenilles. C'est un vieux costume que j'ai rapporté
d'Espagne.
— Le baron Hausberg, grand dieux ! s'écria Hughie. Et
moi qui lui ai donné un souverain !
Et il se laissa tomber dans un fauteuil, et il eut l'air de per-
sonnifier le désappointement.
— Vous lui avez donné un souverain ! cria Trevor en écla-
tant de rire ! Mon garçon, ce souverain-là, vous ne le reverrez
jamais ! Son affaire c'est l'argent des autres.
— Il me semble, Alan, que vous auriez bien pu me prévenir,
dit Hughie d'un ton maussade, au lieu de me laisser commettre
une bêtise aussi ridicule.
— Voyons, Hughie, dit Trevor. En premier lieu, il ne pouvait
me venir à l'esprit l'idée que vous alliez distribuant ainsi l'au-
mône à l'aventure de cette façon extravagante. Que vous em-
brassiez un joli modèle, cela, je le comprends, mais que vous
donniez un souverain à un modèle de laideur ! Par Jupiter non !
Et d'autre part, ma porte était fermée ce jour-là pour tout le
monde. Lorsque vous êtes venu, je me suis demandé si Haus-
berg serait flatté de s'entendre nommer. Vous savez, il n'était
pas en tenue de bal.
— Je suis sûr qu'il me prend pour un aigrefin, dit Hughie.
— Pas du tout ! Il était enchanté, quand vous êtes parti ; il
ne cessait de se parler tout bas, de se frotter ses vieilles mains
ridées. Je me demandais pourquoi il mettait tant d'insistance à
savoir tout ce qui vous concernait, et n'y comprenais rien, mais
j'y vois clair maintenant. Il va placer votre souverain à votre
nom, Hughie. Tous les six mois, il vous enverra l'intérêt, et il
aura une histoire superbe à conter au dessert.
—Je suis un pauvre diable de malheureux, grommela Hug-
hie et ce que j'ai de mieux à faire c'est d'aller me coucher !
Quant à vous, mon cher Alan, n'en parlez à personne ; je n'ose-
rais plus me montrer dans le Roso.
— Des bêtises ! cela fait le plus grand honneur à votre esprit
de philanthropie, Hughie. Et ne partez pas ! Prenez une autre
cigarette, vous me parlerez de Laura tant que vous voudrez.
Mais Hughie ne voulut pas rester.
Il rentra chez lui à pied, se sentant très malheureux, et il
quitta Alan au milieu d'une crise de fou rire.
Le lendemain matin, pendant qu'il déjeunait, le domestique
lui remit une carte portant ces mots :
« Monsieur Gustave Naudin, de la part de monsieur le ba-
ron de Hausberg. »
— Je suppose qu'il m'envoie demander des excuses, se dit
Hughie.
Et il donna au domestique l'ordre de faire entrer.
Un vieux gentleman avec des lunettes d'or et des cheveux
gris fut introduit et dit avec un léger accent français.
— C'est bien à monsieur Hughie Erskine que j'ai l'honneur
de parler ?
Hughie s'inclina.
— Je viens de la part du baron Hausberg, reprit-il.
Le baron…
— Je vous prie, monsieur, de lui présenter mes excuses les
plus sincères, balbutia Hughie.
— Le baron, reprit le vieux gentleman, en souriant, m'a
chargé de vous remettre la lettre que voici.
Et il tendit une enveloppe cachetée.
Sur cette enveloppe étaient écrits ces mots :
« Cadeau de mariage offert à Hughie Erskine et à Laura
Merton par un vieux mendiant.
Et, dans cette enveloppe, il y avait un chèque de dix mille li-
vres.
Quand le mariage eut lieu, Alan fut un des garçons d'hon-
neur, et le baron fit un speech, au déjeuner de noces.
— Des modèles millionnaires, fit remarquer Alan, c'est déjà
bien rare, mais des millionnaires modèles, c'est bien plus rare
encore.
Par Philippe96
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Publié dans : Oscar Wilde
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