Dimanche 18 janvier 2009
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Oscar Wilde - LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY
Chapitre XI
Pendant des années, Dorian Gray ne put se libérer de
l’influence de ce livre ; il serait peut-être plus juste de dire qu’il ne
songea jamais à s’en libérer. Il avait fait venir de Paris neuf
exemplaires à grande marge de la première édition, et les avait
fait relier de différentes couleurs, en sorte qu’ils pussent
concorder avec ses humeurs variées et les fantaisies changeantes
de son caractère, sur lequel, il semblait, par moments, avoir
perdu tout contrôle.
Le héros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les
influences romanesques et scientifiques s’étaient si étrangement
confondues, lui devint une sorte de préfiguration de lui-même ; et
à la vérité, ce livre lui semblait être l’histoire de sa propre vie,
écrite avant qu’il ne l’eût vécue.
À un certain point de vue, il était plus fortuné que le
fantastique héros du roman. Il ne connut jamais – et jamais n’eut
aucune raison de connaître – cette indéfinissable et grotesque
horreur des miroirs, des surfaces de métal polies, des eaux
tranquilles, qui survint de si bonne heure dans la vie du jeune
Parisien à la suite du déclin prématuré d’une beauté qui avait été,
jadis, si remarquable...
C’était presque avec une joie cruelle – la cruauté ne trouve-t-
elle sa place dans toute joie comme en tout plaisir ? – qu’il lisait
la dernière partie du volume, avec sa réellement tragique et
quelque peu emphatique analyse de la tristesse et du désespoir de
celui qui perd, lui-même, ce que dans les autres et dans le monde,
il a le plus chèrement apprécié.
Car la merveilleuse beauté qui avait tant fasciné Basil
Hallward, et bien d’autres avec lui, ne sembla jamais
l’abandonner. Même ceux qui avaient entendu sur lui les plus
insolites racontars, et quoique, de temps à autres, d’étranges
rumeurs sur son mode d’existence courussent dans Londres,
devenant le potin des clubs, ne pouvaient croire à son déshonneur
quand ils le voyaient. Il avait toujours l’apparence d’un être que le
monde n’aurait souillé. Les hommes qui parlaient grossièrement
entre eux, faisaient silence quand ils l’apercevaient. Il y avait
quelque chose dans la pureté de sa face qui les faisait se taire. Sa
simple présence semblait leur rappeler la mémoire de l’innocence
qu’ils avaient ternie. Ils s’émerveillaient de ce qu’un être aussi
gracieux et charmant, eût pu échapper à la tare d’une époque à la
fois aussi sordide et aussi sensuelle.
Souvent, en revenant à la maison d’une de ses absences
mystérieuses et prolongées qui donneront naissance à tant de
conjectures parmi ceux qui étaient ses amis, ou qui pensaient
l’être, il montait à pas de loup là-haut, à la chambre fermée, en
ouvrait la porte avec une clef qui ne le quittait jamais, et là, un
miroir à la main, en face du tableau de Basil Hallward, il
confrontait la face devenue vieillissante et mauvaise, peinte sur la
toile avec sa propre face qui lui riait dans la glace... L’acuité du
contraste augmentait son plaisir. Il devint de plus en plus
énamouré de sa propre beauté, de plus en plus intéressé à la
déliquescence de son âme.
Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec de
terribles et monstrueuses délices, les stigmates hideux qui
déshonoraient ce front ridé ou se tordaient autour de la bouche
épaisse et sensuelle, se demandant quels étaient les plus
horribles, des signes du péché ou des marques de l’âge... Il plaçait
ses blanches mains à côté des mains rudes et bouffies de la
peinture, et souriait... Il se moquait du corps se déformant et des
membres las.
Des fois, cependant, le soir, reposant éveillé dans sa chambre
imprégnée de délicats parfums, ou dans la mansarde sordide de la
petite taverne mal famée située près des Docks, qu’il avait
accoutumé de fréquenter, déguisé et sous un faux nom, il pensait
à la ruine qu’il attirait sur son âme, avec un désespoir d’autant
plus poignant qu’il était purement égoïste. Mais rares étaient ces
moments.
Cette curiosité de la vie que lord Henry avait insufflée le
premier en lui, alors qu’ils étaient assis dans le jardin du peintre
leur ami, semblait croître avec volupté. Plus il connaissait, plus il
voulait connaître. Il avait des appétits dévorants, qui devenaient
plus insatiables à mesure qu’il les satisfaisait.
Cependant, il n’abandonnait pas toutes relations avec le
monde. Une fois ou deux par mois durant l’hiver, et chaque
mercredi soir pendant la saison, il ouvrait aux invités sa maison
splendide et avait les plus célèbres musiciens du moment pour
charmer ses hôtes des merveilles de leur art.
Ses petits dîners, dans la composition desquels lord Henry
l’assistait, étaient remarqués, autant pour la sélection soigneuse
et le rang de ceux qui y étaient invités, que pour le goût exquis
montré dans la décoration de la table, avec ses subtils
arrangements symphoniques de fleurs exotiques, ses nappes
brodées, sa vaisselle antique d’argent et d’or.
Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent ou
crurent voir dans Dorian Gray, la vraie réalisation du type qu’ils
avaient souvent rêvé jadis à Eton ou à Oxford, le type combinant
quelque chose de la culture réelle de l’étudiant avec la grâce, la
distinction ou les manières parfaites d’un homme du monde. Il
leur semblait être de ceux dont parle le Dante, de ceux qui
cherchent à se rendre « parfaits par le culte de la Beauté ».
Comme Gautier, il était « celui pour qui le monde visible
existe » ...
Et certainement, la Vie lui était le premier, le plus grand des
arts, celui dont tous les autres ne paraissent que la préparation.
La mode, par quoi ce qui est réellement fantastique devient un
instant universel, et le Dandysme, qui, à sa manière, est une
tentative proclamant la modernité absolue de la Beauté, avaient,
naturellement, retenu son attention. Sa façon de s’habiller, les
manières particulières que, de temps à autre, il affectait, avaient
une influence marquée sur les jeunes mondains des bals de
Mayfair ou des fenêtres de clubs de Pall Mail, qui le copiaient en
toutes choses, et s’essayaient à reproduire le charme accidentel de
sa grâce ; cela lui paraissait d’ailleurs secondaire et niais.
Car, bien qu’il fût prêt à accepter la position qui lui était
offerte à son entrée dans la vie, et qu’il trouvât, à la vérité, un
plaisir curieux à la pensée qu’il pouvait devenir pour le Londres
de nos jours, ce que dans l’impériale Rome de Néron, l’auteur du
Satyricon avait été, encore, au fond de son cœur, désirait-il être
plus qu’un simple Arbiter Elegantiarum, consulté sur le port d’un
bijou, le nœud d’une cravate ou le maniement d’une canne.
Il cherchait à élaborer quelque nouveau schéma de vie qui
aurait sa philosophie raisonnée, ses principes ordonnés, et
trouverait dans la spiritualisation des sens, sa plus haute
réalisation.
Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, été
décrié, les hommes se sentant instinctivement terrifiés devant les
passions et les sensations qui semblent plus fortes qu’eux, et
qu’ils ont conscience d’affronter avec des formes d’existence
moins hautement organisées.
Mais il semblait à Dorian Gray que la vraie nature des sens
n’avait jamais été comprise, que les hommes étaient restés brutes
et sauvages parce que le monde avait cherché à les affamer par la
soumission ou les anéantir par la douleur, au lieu d’aspirer à les
faire des éléments d’une nouvelle spiritualité, dont un instinct
subtil de Beauté était la dominante caractéristique. Comme il se
figurait l’homme se mouvant dans l’histoire, il fut hanté par un
sentiment de défaite... Tant avaient été vaincus et pour un but si
mesquin.
Il y avait eu des défections volontaires et folles, des formes
monstrueuses de torture par soi-même et de renoncement, dont
l’origine était la peur, et dont le résultat avait été une dégradation
infiniment plus terrible que cette dégradation imaginaire, qu’ils
avaient, en leur ignorance, cherché à éviter, la Nature, dans son
ironie merveilleuse, faisant se nourrir l’anachorète avec les
animaux du désert, et donnant à l’ermite les bêtes de la plaine
pour compagnons.
Certes, il pouvait y avoir, comme lord Harry l’avait
prophétisé, un nouvel Hédonisme qui recréerait la vie, et la
tirerait de ce grossier et déplaisant puritanisme revivant de nos
jours. Ce serait l’affaire de l’intellectualité, certainement ; il ne
devait être accepté aucune théorie, aucun système impliquant le
sacrifice d’un mode d’expérience passionnelle. Son but, vraiment,
était l’expérience même, et non les fruits de l’expérience quels
qu’ils fussent, doux ou amers. Il ne devait pas plus être tenu
compte de l’ascétisme qui amène la mort des sens que du
dérèglement vulgaire qui les émousse ; mais il fallait apprendre à
l’homme à concentrer sa volonté sur les instants d’une vie qui
n’est elle-même qu’un instant.
Il est peu d’entre nous qui ne se soient quelquefois éveillés
avant l’aube, ou bien après l’une de ces nuits sans rêves qui nous
rendent presque amoureux de la mort, ou après une de ces nuits
d’horreur et de joie informe, alors qu’à travers les cellules du
cerveau se glissent des fantômes plus terribles que la réalité elle-
même, animés de cette vie ardente propre à tous les grotesques,
et qui prête à l’art gothique son endurante vitalité, cet art étant,
on peut croire, spécialement l’art de ceux dont l’esprit à été
troublé par la maladie de la rêverie...
Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux qui
semblent trembler... Sous de ténébreuses formes fantastiques,
des ombres muettes se dissimulent dans les coins de la chambre
et s’y tapissent...
Au dehors, c’est l’éveil des oiseaux parmi les feuilles, le pas
des ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglots du
vent soufflant des collines, errant autour de la maison silencieuse,
comme s’il craignait d’en éveiller les dormeurs, qui auraient alors
à rappeler le sommeil de sa cave de pourpre.
Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se lèvent, et par
degrés, les choses récupèrent leurs formes et leurs couleurs, et
nous guettons l’aurore refaisant à nouveau le monde.
Les miroirs blêmes retrouvent leur vie mimique. Les bougies
éteintes sont où nous les avons laissées, et à côté, gît le livre à
demi-coupé que nous lisions, ou la fleur montée que nous
portions au bal, ou la lettre que nous avions peur de lire ou que
nous avons lue trop souvent... Rien ne nous semble changé.
Hors des ombres irréelles de la nuit, resurgit la vie réelle que
nous connûmes. Il nous faut nous souvenir où nous la laissâmes ;
et alors s’empare de nous un terrible sentiment de la continuité
nécessaire de l’énergie dans quelque cercle fastidieux d’habitudes
stéréotypées, ou un sauvage désir, peut-être, que nos paupières
s’ouvrent quelque matin sur un monde qui aurait été refait à
nouveau dans les ténèbres pour notre plaisir, un monde dans
lequel les choses auraient de nouvelles formes et de nouvelles
couleurs, qui serait changé, qui aurait d’autres secrets, un monde
dans lequel le passé aurait peu ou point de place, aucune
survivance, même sous forme consciente d’obligation ou de
regret, la remembrance même des joies ayant son amertume, et la
mémoire des plaisirs, ses douleurs.
C’était la création de pareils mondes qui semblait à Dorian
Gray, l’un des seuls, le seul objet même de la vie ; dans sa course
aux sensations, ce serait nouveau et délicieux, et posséderait cet
élément d’étrangeté si essentiel au roman ; il adapterait certains
modes de pensée qu’il savait étrangers à sa nature,
s’abandonnerait à leurs captieuses influences, et ayant, de cette
façon, saisi leurs couleurs et satisfait sa curiosité intellectuelle, les
laisserait avec cette sceptique indifférence qui n’est pas
incompatible avec une réelle ardeur de tempérament et qui en est
même, suivant certains psychologistes modernes, une nécessaire
condition.
Le bruit courut quelque temps qu’il allait embrasser la
communion catholique romaine ; et certainement le rituel romain
avait toujours eu pour lui un grand attrait. Le Sacrifice quotidien,
plus terriblement réel que tous les sacrifices du monde antique,
l’attirait autant par son superbe dédain de l’évidence des sens,
que par la simplicité primitive de ses éléments et l’éternel
pathétique de la Tragédie humaine qu’il cherche à symboliser.
Il aimait à s’agenouiller sur les froids pavés de marbre, et à
contempler le prêtre, dans sa rigide dalmatique fleurie, écartant
lentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ou
élevant l’ostensoir serti de joyaux, contenant la pâle hostie qu’on
croirait parfois être, en vérité, le panis cœtestis, le pain des anges,
ou, revêtu des attributs de la Passion du Christ, brisant l’hostie
dans le calice et frappant sa poitrine pour ses péchés. Les
encensoirs fumants, que des enfants vêtus de dentelles et
d’écarlate balançaient gravement dans l’air, comme de grandes
fleurs d’or, le séduisaient infiniment. En s’en allant, il s’étonnait
devant les confessionnaux obscurs, et s’attardait dans l’ombre de
l’un d’eux, écoutant les hommes et les femmes souffler à travers
la grille usée l’histoire véritable de leur vie.
Mais il ne tomba jamais dans l’erreur d’arrêter son
développement intellectuel par l’acceptation formelle d’une
croyance ou d’un système, et ne prit point pour demeure
définitive, une auberge tout juste convenable au séjour d’une nuit
ou de quelques heures d’une nuit sans étoiles et sans lune.
Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui de
parer d’étrangeté les choses vulgaires, et l’antinomie subtile qui
semble toujours l’accompagner, l’émut pour un temps...
Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines matérialistes
du darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir à placer les
pensées et les passions des hommes dans quelque cellule perlée
du cerveau, ou dans quelque nerf blanc du corps, se complaisant
à la conception de la dépendance absolue de l’esprit à certaines
conditions physiques, morbides ou sanitaires, normales ou
malades.
Mais, comme il a été dit déjà, aucune théorie sur la vie ne lui
sembla avoir d’importance comparée à la Vie elle-même. Il eût
profondément conscience de la stérilité de la spéculation
intellectuelle quand on la sépare de l’action et de l’expérience. Il
perçut que les sens, non moins que l’âme, avaient aussi leurs
mystères spirituels et révélés.
Il se mit à étudier les parfums, et les secrets de leur
confection, distillant lui-même des huiles puissamment
parfumées, ou brûlant d’odorantes gommes venant de l’Orient. Il
comprit qu’il n’y avait point de disposition d’esprit qui ne trouva
sa contrepartie dans la vie sensorielle, et essaya de découvrir
leurs relations véritables ; ainsi l’encens lui sembla l’odeur des
mystiques et l’ambre gris, celle des passionnés ; la violette évoque
la mémoire des amours défuntes, le musc rend dément et le
champagne pervertit l’imagination.
Il tenta souvent d’établir une psychologie des parfums, et
d’estimer les diverses influences des racines douces-odorantes,
des fleurs chargées de pollen parfumé, des baumes aromatiques,
des bois de senteur sombres, du nard indien qui rend malade, de
l’hovenia qui affole les hommes, et de l’aloès dont il est dit qu’il
chasse la mélancolie de l’âme.
D’autres fois, il se dévouait entièrement à la musique et dans
une longue chambre treillissée, au plafond de vermillon et d’or,
aux murs de laque vert olive, il donnait d’étranges concerts où de
folles gipsies tiraient une ardente musique de petites cithares, où
de graves Tunisiens aux tartans jaunes arrachaient des sons aux
cordes tendues de monstrueux luths, pendant que des nègres
ricaneurs battaient avec monotonie sur des tambours de cuivre, et
qu’accroupis sur des nattes écarlates, de minces Indiens coiffés de
turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau ou d’airain,
en charmant, ou feignant de charmer, d’énormes serpents à
capuchon ou d’horribles vipères cornues.
Les âpres intervalles et les discords aigus de cette musique
barbare le réveillaient quand la grâce de Schubert, les tristesses
belles de Chopin et les célestes harmonies de Beethoven ne
pouvaient l’émouvoir.
Il recueillit de tous les coins du monde les plus étranges
instruments qu’il fut possible de trouver, même dans les tombes
des peuples morts ou parmi les quelques tribus sauvages qui ont
survécues à la civilisation de l’Ouest, et il aimait à les toucher, à
les essayer.
Il possédait le mystérieux juruparis des Indiens du Rio Negro
qu’il n’est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent
même contempler les jeunes gens que lorsqu’ils ont été soumis au
jeûne et à la flagellation, les jarres de terre des Péruviens dont on
tire des sons pareils à des cris perçants d’oiseaux, les flûtes faites
d’ossements humains pareilles à celles qu’Alfonso de Olvalle
entendit au Chili, et les verts jaspes sonores que l’on trouve près
de Cuzco et qui donnent une note de douceur singulière.
Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui
résonnaient quand on les secouait, le long clarin des Mexicains
dans lequel un musicien ne doit pas souffler, mais en aspirer l’air,
le ture rude des tribus de l’Amazone, dont sonnent les sentinelles
perchées tout le jour dans de hauts arbres et que l’on peut
entendre, dit-on, à trois lieues de distance ; le teponaztli aux deux
langues vibrantes de bois, que l’on bat avec des joncs enduits
d’une gomme élastique obtenu du suc laiteux des plantes ; des
cloches d’Astèques, dites yolt, réunies en grappes, et un gros
tambour cylindrique, couvert de peaux de grands serpents
semblables à celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez
dans le temple mexicain, et dont il nous a laissé du son
douloureux une si éclatante description.
Le caractère fantastique de ces instruments le charmait, et il
éprouva un étrange bonheur à penser que l’art comme la nature,
avait ses monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses.
Cependant, au bout de quelque temps, ils l’ennuyèrent, et il
allait dans sa loge à l’Opéra, seul ou avec lord Henry, écouter,
extasié de bonheur, le Tannhauser, voyant dans l’ouverture du
chef-d’œuvre comme le prélude de la tragédie de sa propre âme.
La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un
bal déguisé en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un
costume couvert de cinq cent soixante perles. Ce goût l’obséda
pendant des années, et l’on peut croire qu’il ne le quitta jamais.
Il passait souvent des journées entières, rangeant et
dérangeant dans leurs boîtes les pierres variées qu’il avait
réunies, par exemple, le chrysobéryl vert olive qui devient rouge à
la lumière de la lampe, le cymophane aux fils d’argent, le péridot
couleur pistache, les topazes rosés et jaunes, les escarboucles d’un
fougueux écarlate aux étoiles tremblantes de quatre rais, les
pierres de cinnamome d’un rouge de flamme, les spinelles
oranges et violacées et les améthystes aux couches alternées de
rubis et de saphir.
Il aimait l’or rouge de la pierre solaire, la blancheur perlée de
la pierre de lune, et l’arc-en-ciel brisé de l’opale laiteuse. Il fit
venir d’Amsterdam trois émeraudes d’extraordinaire grandeur et
d’une richesse incomparable de couleur, et il eut une turquoise de
la vieille roche qui fit l’envie de tous les connaisseurs.
Il découvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries...
Dans la « Cléricalis Disciplina » d’Alphonse, il est parlé d’un
serpent qui avait des yeux en vraie hyacinthe, et dans l’histoire
romanesque d’Alexandro, il est dit que le conquérant d’Emathia
trouva dans la vallée du Jourdain des serpents « portant sur leurs
dos des colliers d’émeraude ».
Philostrate raconte qu’il y avait une gemme dans la cervelle
d’un dragon qui faisait que « par l’exhibition de lettres d’or et
d’une robe de pourpre » on pouvait endormir le monstre et le
tuer.
Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamant
rendait un homme invisible, et l’agate des Indes le faisait
éloquent. La cornaline apaisait la colère, l’hyacinthe provoquait le
sommeil et l’améthyste chassait les fumées de l’ivresse. Le grenat
mettait en fuite les démons et l’hydropicus faisait changer la lune
de couleur. La sélénite croissait et déclinait de couleur avec la
lune, et le meloceus, qui fait découvrir les voleurs, ne pouvait être
terni que par le sang d’un chevreau.
Léonardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans la
cervelle d’un crapaud nouvellement tué, qui était un antidote
certain contre les poisons ; le bezoard que l’on trouvait dans le
cœur d’une antilope était un charme contre la peste ; selon
Democritus, les aspilates que l’on découvrait dans les nids des
oiseaux d’Arabie, gardaient leurs porteurs de tout danger venant
du feu.
Le roi de Ceylan allait à cheval par la ville avec un gros rubis
dans sa main, pour la cérémonie de son couronnement. Les
portes du palais de Jean-le-Prêtre étaient faites de sardoines, au
milieu desquelles était incrustée la corne d’une vipère cornue, ce
qui faisait que nul homme portant du poison ne pouvait entrer.
Au fronton, l’on voyait deux pommes d’or dans lesquelles étaient
enchâssées deux escarboucles de sorte que l’or luisait dans le jour
et que les escarboucles éclairaient la nuit.
Dans l’étrange roman de Lodge « Une perle d’Amérique » il
est écrit que dans la chambre de la reine, on pouvait voir « toutes
les chastes femmes du monde, vêtues d’argent, regardant à
travers de beaux miroirs de chrysolithes, d’escarboucles, de
saphirs et d’émeraudes vertes ». Marco Polo a vu les habitants du
Zipango placer des perles roses dans la bouche des morts.
Un monstre marin s’était énamouré de la perle qu’un
plongeur rapportait au roi Perozes, avait tué le voleur, et pleuré
sept lunes sur la perte du joyau. Quand les Huns attirèrent le roi
dans une grande fosse, il s’envola, Procope nous raconte, et il ne
fut jamais retrouvé bien que l’empereur Anastasius eut offert cinq
cent tonnes de pièces d’or à qui le découvrirait... Le roi de
Malabar montra à un certain Vénitien un rosaire de trois cent
quatre perles, une pour chaque dieu qu’il adorait.
Quand le duc de Valentinois, fils d’Alexandre VI, fit visite à
Louis XII de France, son cheval était bardé de feuilles d’or, si l’on
en croit Brantôme, et son chapeau portait un double rang de rubis
qui répandaient une éclatante lumière. Charles d’Angleterre
montait à cheval avec des étriers sertis de quatre cent vingt et un
diamants. Richard II avait un costume, évalué à trente mille
marks, couvert de rubis balais.
Hall décrit Henry VIII allant à la Tour avant son
couronnement, comme portant « un pourpoint rehaussé d’or, le
plastron brodé de diamants et autres riches pierreries, et autour
du cou, un grand baudrier enrichi d’énormes balais ».
Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d’oreilles
d’émeraudes retenues par des filigranes d’or. Édouard II donna à
Piers Gaveston une armure d’or rouge semée d’hyacinthes, un
collier de roses d’or serti de turquoises et un heaume emperlé...
Henry II portait des gants enrichis de pierreries montant jusqu’au
coude et avait un gant de fauconnerie cousu de vingt rubis et de
cinquante-deux perles. Le chapeau ducal de Charles le Téméraire,
dernier duc de Bourgogne, était chargé de perles piriformes et
semé de saphirs. Quelle exquise vie que celle de jadis ! Quelle
magnificence dans la pompe et la décoration ! Cela semblait
encore merveilleux à lire, ces fastes luxueux des temps abolis !
Puis il tourna son attention vers les broderies, les tapisseries,
qui tenaient lieu de fresques dans les salles glacées des nations du
Nord. Comme il s’absorbait dans ce sujet – il avait toujours eu
une extraordinaire faculté d’absorber totalement son esprit dans
quoi qu’il entreprît – il s’assombrit à la pensée de la ruine que le
temps apportait sur les belles et prestigieuses choses. Lui,
toutefois, y avait échappé...
Les étés succédaient aux étés, et les jonquilles jaunes avaient
fleuri et étaient mortes bien des fois, et des nuits d’horreur
répétaient l’histoire de leur honte, et lui n’avait pas changé !... Nul
hiver n’abîma sa face, ne ternit sa pureté florale. Quelle différence
avec les choses matérielles ! Où étaient-elles maintenant ?
Où était la belle robe couleur de crocus, pour laquelle les
dieux avaient combattu les géants, que de brunes filles avaient
tissé pour le plaisir d’Athénée ?... Où, l’énorme velarium que
Néron avait tendu devant le Colisée de Rome, cette voile
titanesque de pourpre sur laquelle étaient représentes les cieux
étoilés et Apollon conduisant son quadrige de blancs coursiers
aux rênes d’or ?...
Il s’attardait à regarder les curieuses nappes apportées pour
le Prêtre du Soleil, sur lesquelles étaient déposées toutes les
friandises et les viandes dont on avait besoin pour les fêtes, le
drap mortuaire du roi Chilpéric brodé de trois cents abeilles d’or,
les robes fantastiques qui excitèrent l’indignation de l’évêque de
Pont, où étaient représentés « des lions, des panthères, des ours,
des dogues, des forêts, des rochers, des chasseurs, en un mot tout
ce qu’un peintre peut copier dans la nature et le costume porté
une fois par Charles d’Orléans dont les manches étaient adornées
des vers d’une chanson commençant par :
Madame, je suis tout joyeux...
L’accompagnement musical des paroles était tissé en fils d’or,
et chaque note ayant la forme carrée du temps, était faite de
quatre perles...
Il lut la description de l’ameublement de la chambre qui fut
préparée à Reims pour la Reine Jeanne de Bourgogne ; elle était
décorée de treize cent vingt et un perroquets brodés et blasonnés
aux armes du Roi, en plus de cinq cent soixante et un papillons
dont les ailes portaient les armes de la reine, le tout d’or.
Catherine de Médicis avait un lit de deuil fait pour elle de noir
velours parsemé de croissants de lune et de soleils. Les rideaux en
étaient de damas ; sur leur champ or et argent étaient brodés des
couronnes de verdure et des guirlandes, les bords frangés de
perles, et la chambre qui contenait ce lit était entourée de devises
découpées dans un velours noir et placées sur un fond d’argent.
Louis XIV avait des cariatides vêtues d’or de quinze pieds de haut
dans ses palais.
Le lit de justice de Sobieski, roi de Pologne, était fait de
brocard d’or de Smyrne cousu de turquoises, et dessus, les vers
du Koran. Ses supports étaient d’argent doré, merveilleusement
travaillé, chargés à profusion de médaillons émaillés ou de
pierreries. Il avait été pris près de Vienne dans un camp turc et
l’étendard de Mahomet avait flotté sous les ors tremblants de son
dais.
Pendant toute une année, Dorian se passionna à accumuler
les plus délicieux spécimens qu’il lui fut possible de découvrir de
l’art textile et de la broderie ; il se procura les adorables
mousselines de Delhi finement tissées de palmes d’or et piquées
d’ailes iridescentes de scarabées ; les gazes du Dekkan, que leur
transparence fait appeler en Orient air tissé, eau courante ou
rosée du soir ; d’étranges étoffes historiées de Java ; de jaunes
tapisseries chinoises savamment travaillées ; des livres reliés en
satin fauve ou en soie d’un bleu prestigieux, portant sur leurs
plats des fleurs de lys, des oiseaux, des figures ; des dentelles au
point de Hongrie, des brocards siciliens et de rigides velours
espagnols ; des broderies géorgiennes aux coins dorés et des
Foukousas japonais aux tons d’or vert, pleins d’oiseaux aux
plumages multicolores et fulgurants.
Il eut aussi une particulière passion pour les vêtements
ecclésiastiques, comme il en eut d’ailleurs pour toute chose se
rattachant au service de l’Église.
Dans les longs coffres de cèdre qui bordaient la galerie ouest
de sa maison, il avait recueilli de rares et merveilleux spécimens
de ce qui est réellement les habillements de la « Fiancée du
Christ » qui doit se vêtir de pourpre, de joyaux et de linges fins
dont elle cache son corps anémié par les macérations, usé par les
souffrances recherchées, blessé des plaies qu’elle s’infligea.
Il possédait une chape somptueuse de soie cramoisie et d’or
damassée, ornée d’un dessin courant de grenades dorées posées
sur des fleurs à six pétales cantonnées de pommes de pin
incrustées de perles. Les orfrois représentaient des scènes de la
vie de la Vierge, et son Couronnement était brodé au chef avec
des soies de couleurs ; c’était un ouvrage italien du XVe siècle.
Une autre chape était en velours vert, brochée de feuilles
d’acanthe cordées où se rattachaient de blanches fleurs à longue
tige ; les détails en étaient traités au fil d’argent et des cristaux
colorés s’y rencontraient ; une tête de Séraphin y figurait,
travaillée au fil d’or ; les orfrois étaient diaprés de soies rouges et
or, et parsemés de médaillons de plusieurs saints et martyrs,
parmi lesquels Saint-Sébastien.
Il avait aussi des chasubles de soie couleur d’ambre, des
brocards d’or et de soie bleue, des damas de soie jaune, des
étoffes d’or, où était figurée la Passion et la Crucifixion, brodées
de lions, de paons et d’autres emblèmes ; des dalmatiques de
satin blanc, et de damas de soie rosée, décorées de tulipes, de
dauphins et de fleurs de lys ; des nappes d’autel de velours
écarlate et de lin bleu ; des corporaux, des voiles de calice, des
manipules... Quelque chose aiguisait son imagination de penser
aux usages mystiques à quoi tout cela avait répondu.
Car ces trésors, toutes ces choses qu’il collectionnait dans son
habitation ravissante, lui étaient un moyen d’oubli, lui étaient une
manière d’échapper, pour un temps, à certaines terreurs qu’il ne
pouvait supporter.
Sur les murs de la solitaire chambre verrouillée où toute son
enfance s’était passée, il avait pendu de ses mains, le terrible
portrait dont les traits changeants lui démontraient la
dégradation réelle de sa vie, et devant il avait posé en guise de
rideau un pallium de pourpre et d’or.
Pendant des semaines, il ne la visitait, tâchait d’oublier la
hideuse chose peinte, et recouvrant sa légèreté de cœur, sa joie
insouciante, se replongeait passionnément dans l’existence. Puis,
quelque nuit, il se glissait hors de chez lui, et se rendait aux
environs horribles des Blue Gate Fields, et il y restait des jours,
jusqu’à ce qu’il en fut chassé. À son retour, il s’asseyait en face du
portrait, vomissant alternativement sa reproduction et lui-même,
bien que rempli, d’autres fois, de cet orgueil de l’individualisme
qui est une demie fascination du péché, et souriant, avec un
secret plaisir, à l’ombre informe portant le fardeau qui aurait dû
être sien.
Au bout de quelques années, il ne put rester longtemps hors
d’Angleterre et vendit la villa qu’il partageait à Trouville avec lord
Henry, de même que la petite maison aux murs blancs qu’il
possédait à Alger où ils avaient demeuré plus d’un hiver. Il ne
pouvait se faire à l’idée d’être séparé du tableau qui avait une telle
part dans sa vie, et s’effrayait à penser que pendant son absence
quelqu’un pût entrer dans la chambre, malgré les barres qu’il
avait fait mettre à la porte.
Il sentait cependant que le portrait ne dirait rien à personne,
bien qu’il conservât, sous la turpitude et la laideur des traits, une
ressemblance marquée avec lui ; mais que pourrait-il apprendre à
celui qui le verrait ? Il rirait à ceux qui tenteraient de le railler. Ce
n’était pas lui qui l’avait peint, que pouvait lui faire cette vilenie et
cette honte ? Le croirait-on même s’il l’avouait ?
Il craignait quelque chose, malgré tout... Parfois quand il était
dans sa maison de Nottinghamshire, entouré des élégants jeunes
gens de sa classe dont il était le chef reconnu, étonnant le comté
par son luxe déréglé et l’incroyable splendeur de son mode
d’existence, il quittait soudainement ses hôtes, et courait
subitement à la ville s’assurer que la porte n’avait été forcée et
que le tableau s’y trouvait encore... S’il avait été volé ? Cette
pensée le remplissait d’horreur !... Le monde connaîtrait alors son
secret... Ne le connaissait-il point déjà ?
Car bien qu’il fascinât la plupart des gens, beaucoup le
méprisaient. Il fut presque blackboulé dans un club de West-End
dont sa naissance et sa position sociale lui permettaient de plein
droit d’être membre, et l’on racontait qu’une fois, introduit dans
un salon du Churchill, le duc de Berwick et un autre gentilhomme
se levèrent et sortirent aussitôt d’une façon qui fut remarquée. De
singulières histoires coururent sur son compte alors qu’il eût
passé sa vingt-cinquième année. Il fut colporté qu’on l’avait vu se
disputer avec des matelots étrangers dans une taverne louche des
environs de Whitechapel, qu’il fréquentait des voleurs et des faux
monnayeurs et connaissait les mystères de leur art.
Notoires devinrent ses absences extraordinaires, et quand il
reparaissait dans le monde, les hommes se parlaient l’un à l’autre
dans les coins, ou passaient devant lui en ricanant, ou le
regardaient avec des yeux quêteurs et froids comme s’ils étaient
déterminés à connaître son secret.
Il ne porta aucune attention à ces insolences et à ces manques
d’égards ; d’ailleurs, dans l’opinion de la plupart des gens, ses
manières franches et débonnaires, son charmant sourire d’enfant,
et l’infinie grâce de sa merveilleuse jeunesse, semblaient une
réponse suffisante aux calomnies, comme ils disaient, qui
circulaient sur lui... Il fut remarqué, toutefois, que ceux qui
avaient paru ses plus intimes amis, semblaient le fuir maintenant.
Les femmes qui l’avait farouchement adoré, et, pour lui, avaient
bravé la censure sociale et défié les convenances, devenaient pâles
de honte ou d’horreur quand il entrait dans la salle où elles se
trouvaient.
Mais ces scandales soufflés à l’oreille accrurent pour certains,
au contraire, son charme étrange et dangereux. Sa grande fortune
lui fut un élément de sécurité. La société, la société civilisée tout
au moins, croit difficilement du mal de ceux qui sont riches et
beaux. Elle sent instinctivement que les manières sont de plus
grande importance que la morale, et, à ses yeux, la plus haute
respectabilité est de moindre valeur que la possession d’un bon
chef.
C’est vraiment une piètre consolation que de se dire d’un
homme qui vous a fait mal dîner, ou boire un vin discutable, que
sa vie privée est irréprochable. Même l’exercice des vertus
cardinales ne peuvent racheter des entrées servies demi-froides,
comme lord Henry, parlant un jour sur ce sujet, le fit remarquer,
et il y a vraiment beaucoup à dire à ce propos, car les règles de la
bonne société sont, ou pourraient être, les mêmes que celles de
l’art. La forme y est absolument essentielle. Cela pourrait avoir la
dignité d’un cérémonial, aussi bien que son irréalité, et pourrait
combiner le caractère insincère d’une pièce romantique avec
l’esprit et la beauté qui nous font délicieuses de semblables
pièces. L’insincérité est-elle une si terrible chose ? Je ne le pense
pas. C’est simplement une méthode à l’aide de laquelle nous
pouvons multiplier nos personnalités.
C’était du moins, l’opinion de Dorian Gray.
Il s’étonnait de la psychologie superficielle qui consiste à
concevoir le Moi dans l’homme comme une chose simple,
permanente, digne de confiance, et d’une certaine essence. Pour
lui, l’homme était un être composé de myriades de vies et de
myriades de sensations, une complexe et multiforme créature qui
portait en elle d’étranges héritages de doutes et de passions, et
dont la chair même était infectée des monstrueuses maladies de
la mort.
Il aimait à flâner dans la froide et nue galerie de peinture de
sa maison de campagne, contemplant les divers portraits de ceux
dont le sang coulait en ses veines.
Ici était Philip Herbert, dont Francis Osborne dit dans ses
« Mémoires on the Reigns of Queen Elizabeth and Ring James »
qu’il fut choyé par la cour pour sa belle figure qu’il ne conserva
pas longtemps... Était-ce la vie du jeune Herbert qu’il continuait
quelquefois ?... Quelque étrange germe empoisonné ne s’était-il
communiqué de génération en génération jusqu’à lui ? N’était-ce
pas quelque reste obscur de cette grâce flétrie qui l’avait fait si
subitement et presque sans cause, proférer dans l’atelier de Basil
Hallward cette prière folle qui avait changé sa vie ?...
Là, en pourpoint rouge brodé d’or, dans un manteau couvert
de pierreries, la fraise et les poignets piqués d’or, s’érigeait sir
Anthony Sherard, avec, à ses pieds, son armure d’argent et de
sable. Quel avait été le legs de cet homme ? Lui avait-il laissé, cet
amant de Giovanna de Naples, un héritage de péché et de honte ?
N’étaient-elles simplement, ses propres actions, les rêves que ce
mort n’avait osé réaliser ?
Sur une toile éteinte, souriait lady Elizabeth Devereux, à la
coiffe de gaze, au corsage de perles lacé, portant les manches aux
crevés de satin rosé. Une fleur était dans sa main droite, et sa
gauche étreignait un collier émaillé de blanches roses de Damas.
Sur la table à côté d’elle, une pomme et une mandoline... Il y avait
de larges rosettes vertes sur ses petits souliers pointus. Il
connaissait sa vie et les étranges histoires que l’on savait de ses
amants. Quelque chose de son tempérament était-il en lui ? Ses
yeux ovales aux lourdes paupières semblaient curieusement le
regarder.
Et ce Georges Willoughby, avec ses cheveux poudrés et ses
mouches fantastiques !... Quel mauvais air il avait ! Sa face était
hâlée et saturnienne, et ses lèvres sensuelles se retroussaient avec
dédain. Sur ses mains jaunes et décharnées chargées de bagues,
retombaient des manchettes de dentelle précieuse. Il avait été un
des dandies du dix-huitième siècle et, dans sa jeunesse, l’ami de
lord Kerrars.
Que penser de ce second lord Beckenham, compagnon du
Prince Régent dans ses plus fâcheux jours et l’un des témoins de
son mariage secret avec madame Fitz-Herbert ?... Comme il
paraissait fier et beau, avec ses cheveux châtains et sa pose
insolente ! Quelles passions lui avait-il transmises ? Le monde
l’avait jugé infâme ; il était des orgies de Carlton House. L’étoile
de la Jarretière brillait à sa poitrine...
À côté de lui était pendu le portrait de sa femme, pâle
créature aux lèvres minces, vêtue de noir. Son sang, aussi, coulait
en lui. Comme tout cela lui parut curieux !
Et sa mère, qui ressemblait à lady Hamilton, sa mère aux
lèvres humides, rouges comme vin !... Il savait ce qu’il tenait
d’elle ! Elle lui avait légué sa beauté, et sa passion pour la beauté
des autres. Elle riait à lui dans une robe lâche de Bacchante ; il y
avait des feuilles de vigne dans sa chevelure, un flot de pourpre
coulait de la coupe qu’elle tenait. Les carnations de la peinture
étaient éteintes, mais les yeux restaient quand même merveilleux
par leur profondeur et le brillant du coloris. Ils semblaient le
suivre dans sa marche.
On a des ancêtres en littérature, aussi bien que dans sa
propre race, plus proches peut-être encore comme type et
tempérament, et beaucoup ont sur vous une influence dont vous
êtes conscient. Il semblait parfois à Dorian Gray que l’histoire du
monde n’était que celle de sa vie, non comme s’il l’avait vécue en
actions et en faits, mais comme son imagination la lui avait créée,
comme elle avait été dans son cerveau, dans ses passions. Il
s’imaginait qu’il les avait connues toutes, ces étranges et terribles
figures qui avaient passé sur la scène du monde, qui avaient fait si
séduisant le péché, et le mal si subtil ; il lui semblait que par de
mystérieuses voies, leurs vies avaient été la sienne.
Le héros du merveilleux roman qui avait tant influencé sa vie,
avait lui-même connu ces rêves étranges ; il raconte dans le
septième chapitre, comment, de lauriers couronné, pour que la
foudre ne le frappât, il s’était assis comme Tibère, dans un jardin
à Caprée, lisant les livres obscènes d’Eléphantine ce pendant que
des nains et des paons se pavanaient autour de lui, et que le
joueur de flûte raillait le balanceur d’encens... Comme Caligula, il
avait riboté dans les écuries avec les palefreniers aux chemises
vertes, et soupé dans une mangeoire d’ivoire avec un cheval au
frontal de pierreries... Comme Domitien, il avait erré à travers des
corridors bordés de miroirs de marbre, les yeux hagards à la
pensée du couteau qui devait finir ses jours, malade de cet ennui,
de ce terrible tedium vitœ, qui vient à ceux auxquels la vie n’a
rien refusé. Il avait lorgné, à travers une claire émeraude, les
rouges boucheries du Cirque, et, dans une litières de perles et de
pourpre, que tiraient des mules ferrées d’argent, il avait été porté
par la Via Pomegranates à la Maison-d’Or, et entendu, pendant
qu’il passait, des hommes crier : Nero Caesar !...
Comme Héliogabale, il s’était fardé la face, et parmi des
femmes, avait filé la quenouille, et fait venir la Lune de Carthage,
pour l’unir au Soleil dans un mariage mystique.
Encore et encore, Dorian relisait ce chapitre fantastique, et
les deux chapitres suivants, dans lesquels, comme en une
curieuse tapisserie ou par des émaux adroitement incrustés,
étaient peintes les figures terribles et belles de ceux que le Vice et
le Sang et la Lassitude ont fait monstrueux et déments : Filippo,
duc de Milan, qui tua sa femme et teignit ses lèvres d’un poison
écarlate, de façon à ce que son amant suçât la mort en baisant la
chose morte qu’il idolâtrait ; Pietro Barbi, le Vénitien, que l’on
nomme Paul II, qui voulut vaniteusement prendre le titre de
Formosus, et dont la tiare, évaluée à deux cent mille florins, fut le
prix d’un péché terrible ; Gian Maria Visconti, qui se servait de
lévriers pour chasser les hommes, et dont le cadavre meurtri fut
couvert de roses par une prostituée qui l’avait aimé !...
Et le Borgia sur son blanc cheval, le Fratricide galopant à côté
de lui, son manteau teint du sang de Perotto ; Pietro Riario, le
jeune cardinal-archevêque de Florence, enfant et mignon de Sixte
IV, dont la beauté ne fut égalée que par la débauche, et qui reçut
Leonora d’Aragon sous un pavillon de soie blanche et cramoisie,
rempli de nymphes et de centaures, en caressant un jeune garçon
dont il se servait dans les fêtes comme de Ganymède ou de
Hylas ; Ezzelin, dont la mélancolie ne pouvait être guérie que par
le spectacle de la mort, ayant une passion pour le sang, comme
d’autres en ont pour le vin, Ezzelin, fils du démon, fut-il dit, qui
trompa son père aux dés, alors qu’il lui jouait son âme !...
Et Giambattista Ciho, qui prit par moquerie le nom
d’Innocent, dans les torpides veines duquel fut infusé, par un
docteur juif, le sang de trois adolescents ; Sigismondo Malatesta,
l’amant d’Isotta, et le seigneur de Rimini, dont l’effigie fut brûlée
à Rome, comme ennemi de Dieu et des hommes, qui étrangla
Polyssena avec une serviette, fit boire du poison à Ginevra d’Esté
dans une coupe d’émeraude, et bâtit une église païenne pour
l’adoration du Christ, en l’honneur d’une passion honteuse !...
Et ce Charles VI, qui aima si sauvagement la femme de son
frère qu’un lépreux avertit du crime qu’il allait commettre, ce
Charles VI dont la passion démentielle ne put seulement être
guérie que par des cartes sarrazines où étaient peintes les images
de l’Amour, de la Mort et de la Folie !
Et s’évoquait encore, dans son pourpoint orné, coiffé de son
chapeau garni de joyaux, ses cheveux bouclés comme des
acanthes, Griffonetto Baglione, qui tua Astorre et sa fiancée,
Simonetto et son page, mais dont la grâce était telle, que,
lorsqu’on le trouva mourant sur la place jaune de Pérouse, ceux
qui le haïssaient ne purent que pleurer, et qu’Atalanta qui l’avait
maudit, le bénit !...
Une horrible fascination s’émanait d’eux tous ! Il les vit la
nuit, et le jour ils troublèrent son imagination. La Renaissance
connut d’étranges façons d’empoisonner : par un casque ou une
torche allumée, par un gant brodé ou un éventail endiamanté, par
une boule de senteur dorée, ou par une chaîne d’ambre...
Dorian Gray, lui, avait été empoisonné par un livre !...
Il y avait des moments où il regardait simplement le Mal
comme un mode nécessaire à la réalisation de son concept de la
Beauté.
Par Philippe96
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Publié dans : Oscar Wilde
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