Jeudi 25 décembre 2008 4 25 /12 /2008 00:12

Charles Dickens- CANTIQUE DE NOËL - 3a


Troisième couplet
 
Le second des trois esprits

 
Réveillé au milieu d’un ronflement d’une force prodigieuse,
et s’asseyant sur son lit pour recueillir ses pensées, Scrooge
n’eut pas besoin qu’on lui dise que l’horloge allait de nouveau
sonner une heure. Il sentit de lui-même qu’il reprenait connais-
sance juste à point nommé pour se mettre en rapport avec le
second messager qui lui serait envoyé par l’intervention de Ja-
cob Marley. Mais trouvant très désagréable le frisson qu’il
éprouvait en restant là à se demander lequel de ses rideaux tire-
rait ce nouveau spectre, il les tira tous les deux de ses propres
mains, puis, se laissant retomber sur son oreiller, il tint l’œil au
guet tout autour de son lit, car il désirait affronter bravement
l’esprit au moment de son apparition, et n’avait envie ni d’être
assailli par surprise, ni de se laisser dominer par une trop vive
émotion.
 
Messieurs les esprits forts, habitués à ne douter de rien, qui
se piquent d’être blasés sur tous les genres d’émotion, et de se
trouver, à toute heure, à la hauteur des circonstances, expri-
ment la vaste étendue de leur courage impassible en face des
aventures imprévues, en se déclarant prêts à tout, depuis une
partie de croix ou pile, jusqu’à une partie d’honneur (c’est ainsi,
je crois, qu’on appelle l’homicide). Entre ces deux extrêmes, il se
trouve, sans aucun doute, un champ assez spacieux, et une
grande variété de sujets. Sans vouloir faire de Scrooge un ma-
tamore si farouche, je ne saurais m’empêcher de vous prier de
croire qu’il était prêt aussi à défier un nombre presque infini
d’apparitions étranges et fantastiques, et à ne se laisser étonner

par quoi que ce fût en ce genre, depuis la vue d’un enfant au
berceau, jusqu’à celle d’un rhinocéros !
 
Mais, s’il s’attendait presque à tout, il n’était, par le fait,
nullement préparé à ce qu’il n’y eût rien, et c’est pourquoi,
quand l’horloge vint à sonner une heure, et qu’aucun fantôme
ne lui apparut, il fut pris d’un frisson violent et se mit à trembler
de tous ses membres. Cinq minutes, dix minutes, un quart
d’heure se passèrent, rien ne se montra. Pendant tout ce temps,
il demeura étendu sur son lit, où se réunissaient, comme en un
point central, les rayons d’une lumière rougeâtre qui l’éclaira
tout entier quand l’horloge annonça l’heure. Cette lumière toute
seule lui causait plus d’alarmes qu’une douzaine de spectres, car
il ne pouvait en comprendre ni la signification ni la cause, et
parfois il craignait d’être en ce moment un cas intéressant de
combustion spontanée, sans avoir au moins la consolation de le
savoir. À la fin, cependant, il commença à penser, comme vous
et moi l’aurions pensé d’abord (car c’est toujours la personne
qui ne se trouve point dans l’embarras, qui sait ce qu’on aurait
dû faire alors, et ce qu’elle aurait fait incontestablement) ; à la
fin, dis-je, il commença à penser que le foyer mystérieux de
cette lumière fantastique pourrait être dans la chambre voisine,
d’où, en la suivant pour ainsi dire à la trace, on reconnaissait
qu’elle semblait s’échapper. Cette idée s’empara si complète-
ment de son esprit, qu’il se leva aussitôt tout doucement, mit ses
pantoufles, et se glissa sans bruit du côté de la porte.
 
Au moment où Scrooge mettait la main sur la serrure, une
voix étrange l’appela par son nom et lui dit d’entrer. Il obéit.
 
C’était bien son salon ; il n’y avait pas le moindre doute à
cet égard ; mais son salon avait subi une transformation sur-
prenante. Les murs et le plafond étaient si richement décorés de
guirlandes de feuillage verdoyant, qu’on eût dit un bosquet véri-
table dont toutes les branches reluisaient de baies cramoisies.
Les feuilles lustrées du houx, du gui et du lierre reflétaient la
lumière, comme si on y avait suspendu une infinité de petits
miroirs ; dans la cheminée flambait un feu magnifique, tel que
ce foyer morne et froid comme la pierre n’en avait jamais connu
au temps de Scrooge ou de Marley, ni depuis bien des hivers. On
voyait, entassés sur le plancher, pour former une sorte de trône,
des dindes, des oies, du gibier de toute espèce, des volailles
grasses, des viandes froides, des cochons de lait, des jambons,
des aunes de saucisses, des pâtés de hachis, des plum-puddings,
des barils d’huîtres, des marrons rôtis, des pommes vermeilles,
des oranges juteuses, des poires succulentes, d’immenses gâ-
teaux des rois et des bols de punch bouillant qui obscurcissaient
la chambre de leur délicieuse vapeur. Un joyeux géant, superbe
à voir, s’étalait à l’aise sur ce lit de repos ; il portait à la main
une torche allumée, dont la forme se rapprochait assez d’une
corne d’abondance, et il l’éleva au-dessus de sa tête pour que sa
lumière vînt frapper Scrooge, lorsque ce dernier regarda au tra-
vers de la porte entrebâillée.
 
« Entrez ! s’écria le fantôme. Entrez ! N’ayez pas peur de
faire plus ample connaissance avec moi, mon ami ! »
 
Scrooge entra timidement, inclinant la tête devant l’esprit.
Ce n’était plus le Scrooge rechigné d’autrefois ; et, quoique les
yeux du spectre fussent doux et bienveillants, il baissait les siens
devant lui.
 
« Je suis l’esprit de Noël présent, dit le fantôme. Regardez-
moi ! »
 
Scrooge obéit avec respect. Ce Noël-là était vêtu d’une sim-
ple robe, ou tunique, d’un vert foncé, bordée d’une fourrure
blanche. Elle retombait si négligemment sur son corps, que sa
large poitrine demeurait découverte, comme s’il eût dédaigné de
chercher à se cacher ou à se garantir par aucun artifice. Ses
pieds, qu’on pouvait voir sous les amples plis de cette robe,
étaient nus pareillement ; et, sur sa tête, il ne portait pas d’autre
coiffure qu’une couronne de houx, semée çà et là de petits gla-
çons brillants. Les longues boucles de sa chevelure brune flot-
taient en liberté ; elles étaient aussi libres que sa figure était
franche, son œil étincelant, sa main ouverte, sa voix joyeuse, ses
manières dépouillées de toute contrainte et son air riant. Un
antique fourreau était suspendu à sa ceinture, mais sans épée, et
à demi rongé par la rouille.
 
« Vous n’avez encore jamais vu mon semblable ! s’écria
l’esprit.
 
– Jamais, répondit Scrooge.
 
– Est-ce que vous n’avez jamais fait route avec les plus jeu-
nes membres de ma famille ; je veux dire (car je suis très jeune)
mes frères aînés de ces dernières années ? poursuivit le fan-
tôme.
 
– Je ne le crois pas, dit Scrooge. J’ai peur que non. Est-ce
que vous avez eu beaucoup de frères, esprit ?
 
– Plus de dix-huit cents, dit le spectre.
 
– Une famille terriblement nombreuse, quelle dépense ! »
murmura Scrooge.
 
Le fantôme de Noël présent se leva.
 
« Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi où
vous voudrez. Je suis sorti la nuit dernière malgré moi, et j’ai
reçu une leçon qui commence à porter son fruit. Ce soir, si vous
avez quelque chose à m’apprendre, je ne demande pas mieux
que d’en faire mon profit.
 
– Touchez ma robe ! »

Scrooge obéit et se cramponna à sa robe : houx, gui, baies
rouges, lierre, dindes, oies, gibier, volailles, jambon, viandes,
cochons de lait, saucisses, huîtres, pâtés, puddings, fruits et
punch, tout s’évanouit à l’instant. La chambre, le feu, la lueur
rougeâtre, la nuit disparurent de même : ils se trouvèrent dans
les rues de la ville, le matin de Noël, où les gens, sous
l’impression d’un froid un peu vif, faisaient partout un genre de
musique quelque peu sauvage, mais avec un entrain dont le
bruit n’était pas sans charme, en raclant la neige qui couvrait les
trottoirs devant leur maison, ou en la balayant de leurs gouttiè-
res, d’où elle tombait dans la rue à la grande joie des enfants
ravis de la voir ainsi rouler en autant de petites avalanches arti-
ficielles. Les façades des maisons paraissaient bien noires et les
fenêtres encore davantage, par le contraste qu’elles offraient
avec la nappe de neige unie et blanche qui s’étendait sur les
toits, et celle même qui recouvrait la terre, quoiqu’elle fût moins
virginale ; car la couche supérieure en avait été comme labourée
en sillons profonds par les roues pesantes des charrettes et des
voitures ; ces ornières légères se croisaient et se recroisaient
l’une l’autre des milliers de fois aux carrefours des principales
rues, et formaient un labyrinthe inextricable de rigoles entremê-
lées, à travers la bourbe jaunâtre durcie sous sa surface, et l’eau
congelée par le froid. Le ciel était sombre ; les rues les plus
étroites disparaissaient enveloppées dans un épais brouillard
qui tombait en verglas et dont les atomes les plus pesants des-
cendaient en une averse de suie, comme si toutes les cheminées
de la Grande-Bretagne avaient pris feu, de concert, et se ramo-
naient elles-mêmes à cœur joie. Londres, ni son climat,
n’avaient rien de bien agréable. Cependant on remarquait par-
tout dehors un air d’allégresse, que le plus beau jour et le plus
brillant soleil d’été se seraient en vain efforcés d’y répandre.
 
En effet, les hommes qui déblayaient les toits paraissaient
joyeux et de bonne humeur ; ils s’appelaient d’une maison à
l’autre, et de temps en temps échangeaient en plaisantant une
boule de neige (projectile assurément plus inoffensif que maint
sarcasme), riant de tout leur cœur quand elle atteignait le but, et
de grand cœur aussi quand elle venait à le manquer.
 
Les boutiques de marchands de volailles étaient encore à
moitié ouvertes, celles des fruitiers brillaient de toute leur
splendeur. Ici de gros paniers, ronds, au ventre rebondi, pleins
de superbes marrons, s’étalant sur les portes, comme les larges
gilets de ces bons vieux gastronomes s’étalent sur leur abdo-
men, semblaient prêts à tomber dans la rue, victimes de leur
corpulence apoplectique ; là, des oignons d’Espagne rougeâtres,
hauts en couleur, aux larges flancs, rappelant par cet embon-
point heureux les moines de leur patrie, et lançant du haut de
leurs tablettes, d’agaçantes œillades aux jeunes filles qui pas-
saient en jetant un coup d’œil discret sur les branches de gui
suspendues en guirlandes ; puis encore, des poires, des pommes
amoncelées en pyramides appétissantes ; des grappes de raisin,
que les marchands avaient eu l’attention délicate de suspendre
aux endroits les plus exposés à la vue, afin que les amateurs se
sentissent venir l’eau à la bouche, et pussent se rafraîchir gratis
en passant ; des tas de noisettes, moussues et brunes, faisant
souvenir, par leur bonne odeur, d’anciennes promenades dans
les bois, où l’on avait le plaisir d’enfoncer jusqu’à la cheville au
milieu des feuilles sèches ; des biffins de Norfolk, dodues et bru-
nes, qui faisaient ressortir la teinte dorée des oranges et des ci-
trons, et semblaient se recommander avec instance par leur vo-
lume et leur apparence juteuse, pour qu’on les emportât dans
des sacs de papier, afin de les manger au dessert. Les poissons
d’or et d’argent, eux-mêmes, exposés dans des bocaux parmi ces
fruits de choix, quoique appartenant à une race triste et apathi-
que, paraissaient s’apercevoir, tout poissons qu’ils étaient, qu’il
se passait quelque chose d’extraordinaire, allaient et venaient,
ouvrant la bouche tout autour de leur petit univers, dans un état
d’agitation hébétée.
 
Et les épiciers donc ! oh ! les épiciers ! leurs boutiques
étaient presque fermées, moins peut-être un volet ou deux de-
meurés ouverts ; mais que de belles choses se laissaient voir à
travers ces étroites lacunes ! Ce n’était pas seulement le son
joyeux des balances retombant sur le comptoir, ou le craque-
ment de la ficelle sous les ciseaux qui la séparent vivement de sa
bobine pour envelopper les paquets, ni le cliquetis incessant des
bottes de fer-blanc pour servir le thé ou le moka aux pratiques.
Pan, pan, sur le comptoir ; parais, disparais, elles voltigeaient
entre les mains des garçons comme les gobelets d’un escamo-
teur ; ce n’étaient pas seulement les parfums mélangés du thé et
du café si agréables à l’odorat, les raisins secs si beaux et si
abondants, les amandes d’une si éclatante blancheur, les bâtons
de cannelle si longs et si droits, les autres épices si délicieuses,
les fruits confits si bien glacés et tachetés de sucre candi, que
leur vue seule bouleversait les spectateurs les plus indifférents
et les faisait sécher d’envie ; ni les figues moites et charnues, ou
les pruneaux de Tours et d’Agen, à la rougeur modeste, au goût
acidulé, dans leurs corbeilles richement décorées, ni enfin tou-
tes ces bonnes choses ornées de leur parure de fête ; mais il fal-
lait voir les pratiques, si empressées et si avides de réaliser les
espérances du jour, qu’elles se bousculaient à la porte, heur-
taient violemment l’un contre l’autre leurs paniers à provisions,
oubliaient leurs emplettes sur le comptoir, revenaient les cher-
cher en courant, et commettaient mille erreurs semblables de la
meilleure humeur du monde, tandis que l’épicier et ses garçons
montraient tant de franchise et de rondeur, que les cœurs de
cuivre poli avec lesquels ils tenaient attachées par derrière leurs
serpillières, étaient l’image de leurs propres cœurs exposés au
public pour passer une inspection générale…, de beaux cœurs
dorés, des cœurs à prendre, si vous voulez, mesdemoiselles !
 
Mais bientôt les cloches appelèrent les bonnes gens à
l’église ou à la chapelle ; ils sortirent par troupes pour s’y ren-
dre, remplissant les rues, dans leurs plus beaux habits et avec
leurs plus joyeux visages. Au même moment, d’une quantité de
petites rues latérales, de passages et de cours sans nom,
s’élancèrent une multitude innombrable de personnes, portant
leur dîner chez le boulanger pour le mettre au four. La vue de
ces pauvres gens chargés de leurs galas, parut beaucoup intéres-
ser l’esprit, car il se tint, avec Scrooge à ses côtés, sur le seuil
d’une boulangerie, et, soulevant le couvercle des plats à mesure
qu’ils passaient, il arrosait d’encens leur dîner avec sa torche.
C’était, en vérité, une torche fort extraordinaire que la sienne,
car, une fois ou deux, quelques porteurs de dîners s’étant adres-
sé des paroles de colère pour s’être heurtés un peu rudement
dans leur empressement, il en fit tomber sur eux quelques gout-
tes d’eau ; et aussitôt ces hommes reprirent toute leur bonne
humeur, s’écriant que c’était une honte de se quereller un jour
de Noël. Et rien de plus vrai ! mon Dieu ! rien de plus vrai !
 
Peu à peu les cloches se turent, les boutiques de boulangers
se fermèrent, mais il y avait comme un avant-goût réjouissant
de tous ces dîners et des progrès de leur cuisson dans la vapeur
humide qui dégelait en l’air au-dessus de chaque four, dont le
carreau fumait comme s’il cuisait avec les plats.
 
« Y a-t-il donc une saveur particulière dans ces gouttes que
vous faites tomber de votre torche en la secouant ? demanda
Scrooge.
 
– Certainement, il y a ma saveur, à moi.
 
– Est-ce qu’elle peut se communiquer à toute espèce de dî-
ner aujourd’hui ? demanda Scrooge.
 
– À tout dîner offert cordialement, et surtout aux plus pau-
vres.
 
– Pourquoi aux plus pauvres ?
 
– Parce que ce sont ceux qui en ont le plus besoin.

– Esprit, dit Scrooge après un instant de réflexion, je
m’étonne alors que, parmi tous les êtres qui remplissent les
mondes situés autour de nous, des esprits comme vous se soient
chargés d’une commission aussi peu charitable : celle de priver
ces pauvres gens des occasions qui s’offrent à eux de prendre un
plaisir innocent.
 
– Moi ! s’écria l’esprit.
 
– Oui, puisque vous les privez du moyen de dîner tous les
huit jours, et cela le seul jour souvent où l’on puisse dire qu’ils
dînent, continua Scrooge. N’est-ce pas vrai ?
 
– Moi ! s’écria l’esprit.
 
– Certainement ; n’est-ce pas vous qui cherchez à faire
fermer ces fours le jour du sabbat ? dit Scrooge. Et cela ne re-
vient-il pas au même ?
 
– Moi ! je cherche cela ! s’écria l’esprit.
 
– Pardonnez-moi, si je me trompe. Cela se fait en votre
nom ou, du moins, au nom de votre famille, dit Scrooge.
 
– Il y a, répondit l’esprit, sur cette terre où vous habitez,
des hommes qui ont la prétention de nous connaître, et qui,
sous notre nom, ne font que servir leurs passions coupables,
l’orgueil, la méchanceté, la haine, l’envie, la bigoterie et
l’égoïsme ; mais ils sont aussi étrangers à nous et à toute notre
famille que s’ils n’avaient jamais vu le jour. Rappelez-vous cela,
et une autre fois rendez-les responsables de leurs actes, mais
non pas nous. »
 
Scrooge le lui promit ; alors ils se transportèrent, invisibles
comme ils l’avaient été jusque-là, dans les faubourgs de la ville.
Une faculté remarquable du spectre (Scrooge l’avait observé
déjà chez le boulanger) était de pouvoir, nonobstant sa taille
gigantesque, s’arranger de toute place, sans être gêné, en sorte
que, sous le toit le plus bas, il conservait la même grâce, la
même majesté surnaturelle qu’il eût pu le faire sous la voûte la
plus élevée d’un palais.
 
Peut-être était-ce le plaisir qu’éprouvait le bon esprit à faire
montre de cette faculté singulière, ou bien encore la tendance de
sa nature bienveillante, généreuse, cordiale et sa sympathie
pour les pauvres qui le conduisit tout droit chez le commis de
Scrooge ; c’est là, en effet, qu’il porta ses pas, emmenant avec lui
Scrooge, toujours cramponné à sa robe. Sur le seuil de la porte,
l’esprit sourit et s’arrêta pour bénir, en l’aspergeant de sa tor-
che, la demeure de Bob Cratchit. Voyez ! Bob n’avait lui-même
que quinze Bob par semaine ; chaque samedi il n’empochait
que quinze exemplaires de son nom de baptême, et pourtant le
fantôme de Noël présent n’en bénit pas moins sa petite maison
composée de quatre chambres !
 
Alors se leva mistress Cratchit, la femme de Cratchit, pau-
vrement vêtue d’une robe retournée, mais, en revanche, toute
parée de rubans à bon marché, de ces rubans qui produisent,
ma foi, un joli effet, pour la bagatelle de douze sous. Elle mettait
le couvert, aidée de Belinda Cratchit, la seconde de ses filles,
tout aussi enrubannée que sa mère, tandis que maître Pierre
Cratchit plongeait une fourchette dans la marmite remplie de
pommes de terre et ramenait jusque dans sa bouche les coins de
son monstrueux col de chemise, pas précisément son col de
chemise, car c’était celle de son père ; mais Bob l’avait prêtée ce
jour-là, en l’honneur de Noël, à son héritier présomptif, lequel,
heureux de se voir si bien attifé, brûlait d’aller montrer son linge
dans les parcs fashionables. Et puis deux autres petits Cratchit,
garçon et fille, se précipitèrent dans la chambre en s’écriant
qu’ils venaient de flairer l’oie, devant la boutique du boulanger,
et qu’ils l’avaient bien reconnue pour la leur. Ivres d’avance à la
pensée d’une bonne sauce à la sauge et à l’oignon, les petits
gourmands se mirent à danser de joie autour de la table, et por-
tèrent aux nues maître Pierre Cratchit, le cuisinier du jour, tan-
dis que ce dernier (pas du tout fier, quoique son col de chemise
fût si copieux qu’il menaçait de l’étouffer) soufflait le feu, tant et
si bien que les pommes de terre en retard rattrapèrent le temps
perdu et vinrent taper, en bouillant, au couvercle de la casse-
role, pour avertir qu’elles étaient bonnes à retirer et à peler.
 
« Qu’est-ce qui peut donc retenir votre excellent père ? dit
mistress Cratchit. Et votre frère Tiny Tim ? et Martha ? Au der-
nier Noël, elle était déjà arrivée depuis une demi-heure !
 
– La voici, Martha, mère ! s’écria une jeune fille qui parut
en même temps.
 
– Voici Martha, mère ! répétèrent les deux petits Cratchit.
Hourra ! si vous saviez comme il y a une belle oie, Martha !
 
– Ah ! chère enfant, que le bon Dieu vous bénisse ! Comme
vous venez tard ! dit mistress Cratchit l’embrassant une dou-
zaine de fois et la débarrassant de son châle et de son chapeau
avec une tendresse empressée.
 
– C’est que nous avions beaucoup d’ouvrage à terminer
hier soir, ma mère, répondit la jeune fille, et, ce matin, il a fallu
le livrer !
 
– Bien ! bien ! n’y pensons plus, puisque vous voilà, dit
mistress Cratchit. Allons ! asseyez-vous près du feu et chauffez-
vous, ma chère enfant !
 
– Non, non ! voici papa qui vient, crièrent les deux petits
Cratchit qu’on voyait partout en même temps. Cache-toi, Mar-
tha, cache-toi ! »

Et Martha se cacha ; puis entra le petit Bob, le père Bob
avec son cache-nez pendant de trois pieds au moins devant lui,
sans compter la frange ; ses habits usés jusqu’à la corde étaient
raccommodés et brossés soigneusement, pour leur donner un
air de fête ; Bob portait Tiny Tim sur son épaule. Hélas ! le pau-
vre Tiny Tim ! il avait une petite béquille et une mécanique en
fer pour soutenir ses jambes.
 
« Eh bien ! où est notre Martha ? s’écria Bob Cratchit en je-
tant les yeux tout autour de lui.
 
– Elle ne vient pas, répondit mistress Cratchit.
 
– Elle ne vient pas ? dit Bob frappé d’un abattement sou-
dain, et perdant, en un clin d’œil, tout cet élan de gaieté avec
lequel il avait porté Tiny Tim depuis l’église, toujours courant
comme son dada, un vrai cheval de course. Elle ne vient pas ! un
jour de Noël ! »
 
Martha ne put supporter de le voir ainsi contrarié, même
pour rire ; aussi n’attendit-elle pas plus longtemps pour sortir
de sa cachette, derrière la porte du cabinet, et courut-elle se je-
ter dans ses bras, tandis que les deux petits Cratchit
s’emparèrent de Tiny Tim et le portèrent dans la buanderie, afin
qu’il pût entendre le pudding chanter dans la casserole.
 
« Et comment s’est comporté le petit Tiny Tim ? demanda
mistress Cratchit après qu’elle eût raillé Bob de sa crédulité et
que Bob eût embrassé sa fille tout à son aise.
 
– Comme un vrai bijou, dit Bob, et mieux encore. Obligé
qu’il est de demeurer si longtemps assis tout seul, il devient ré-
fléchi, et on ne saurait croire toutes les idées qui lui passent par
la tête. Il me disait, en revenant, qu’il espérait avoir été remar-
qué dans l’église par les fidèles, parce qu’il est estropié, et que
les chrétiens doivent aimer, surtout un jour de Noël, à se rappe-
ler celui qui a fait marcher les boiteux et voir les aveugles. »
 
La voix de Bob tremblait en répétant ces mots ; elle trembla
plus encore quand il ajouta que Tiny Tim devenait chaque jour
plus fort et plus vigoureux.
 
On entendit retentir sur le plancher son active petite bé-
quille, et, à l’instant, Tiny Tim rentra, escorté par le petit frère et
la petite sœur jusqu’à son tabouret, près du feu. Alors Bob, re-
troussant ses manches par économie, comme si, le pauvre gar-
çon ! elles pouvaient s’user davantage, prit du genièvre et des
citrons et en composa dans un bol une sorte de boisson chaude,
qu’il fit mijoter sur la plaque après l’avoir agitée dans tous les
sens ; pendant ce temps, maître Pierre et les deux petits Crat-
chit, qu’on était sûr de trouver partout, allèrent chercher l’oie,
qu’ils rapportèrent bientôt en procession triomphale.
 
À voir le tumulte causé par cette apparition, on aurait dit
qu’une oie est le plus rare de tous les volatiles, un phénomène
emplumé, auprès duquel un cygne noir serait un lieu commun ;
et, en vérité, une oie était bien en effet une des sept merveilles
dans cette pauvre maison. Mistress Cratchit fit bouillir le jus,
préparé d’avance, dans une petite casserole ; maître Pierre écra-
sa les pommes de terre avec une vigueur incroyable ; miss Be-
linda sucra la sauce aux pommes ; Martha essuya les assiettes
chaudes ; Bob fit asseoir Tiny Tim près de lui à l’un des coins de
la table ; les deux petits Cratchit placèrent des chaises pour tout
le monde, sans s’oublier eux-mêmes, et, une fois en faction à
leur poste, fourrèrent leurs cuillers dans leur bouche pour ne
point céder à la tentation de demander de l’oie avant que vînt
leur tour d’être servis.
 
Enfin, les plats furent mis sur la table, et l’on dit le Benedi-
cite, suivi d’un moment de silence général, lorsque mistress
Cratchit, promenant lentement son regard le long du couteau à
découper, se prépara à le plonger dans les flancs de la bête ;
mais à peine l’eût-elle fait, à peine la farce si longtemps atten-
due se fût-elle précipitée par cette ouverture, qu’un murmure de
bonheur éclata tout autour de la table, et Tiny Tim lui-même,
excité par les deux petits Cratchit, frappa sur la table avec le
manche de son couteau, et cria d’une voix faible : « Hourra ! »
 
Jamais on ne vit oie pareille ! Bob dit qu’il ne croyait pas
qu’on en eût jamais fait cuire une semblable. Sa tendreté, sa
saveur, sa grosseur, son bon marché, furent le texte commenté
par l’admiration universelle ; avec la sauce aux pommes et la
purée de pommes de terre, elle suffit amplement pour le dîner
de toute la famille. « En vérité, dit mistress Cratchit, apercevant
un petit atome d’os resté sur un plat, on n’a pas seulement pu
manger tout », et pourtant tout le monde en avait eu à bouche
que veux-tu ; et les deux petits Cratchit, en particulier, étaient
barbouillés jusqu’aux yeux de sauce à la sauge et à l’oignon.
Mais alors, les assiettes ayant été changées par miss Belinda,
mistress Cratchit sortit seule, trop émue pour supporter la pré-
sence de témoins, afin d’aller chercher le pudding et de
l’apporter sur la table.
 
Supposez qu’il soit manqué ! supposez qu’il se brise quand
on le retournera ! supposez que quelqu’un ait sauté par-dessus
le mur de l’arrière-cour et l’ait volé pendant qu’on se régalait de
l’oie ; à cette supposition, les deux petits Cratchit devinrent blê-
mes ! Il n’y avait pas d’horreurs dont on ne fît la supposition.
 
Oh ! oh ! quelle vapeur épaisse ! Le pudding était tiré du
chaudron. Quelle bonne odeur de lessive ! (c’était le linge qui
l’enveloppait). Quel mélange d’odeurs appétissantes, qui rappel-
lent le restaurateur, le pâtissier de la maison d’à côté et la blan-
chisseuse sa voisine ! C’était le pudding. Après une demi-minute
à peine d’absence, mistress Cratchit rentrait, le visage animé,
mais souriante et toute glorieuse, avec le pudding, semblable à
un boulet de canon tacheté, si dur, si ferme, nageant au milieu
d’un quart de pinte d’eau-de-vie enflammée et surmonté de la
branche de houx consacrée à Noël.
 
Oh ! quel merveilleux pudding ! Bob Cratchit déclara, et ce-
la d’un ton calme et sérieux, qu’il le regardait comme le chef-
d’œuvre de mistress Cratchit depuis leur mariage. Mistress
Cratchit répondit qu’à présent qu’elle n’avait plus ce poids sur le
cœur, elle avouerait qu’elle avait eu quelques doutes sur la
quantité de farine. Chacun eut quelque chose à en dire, mais
personne ne s’avisa de dire, s’il le pensa, que c’était un bien petit
pudding pour une aussi nombreuse famille. Franchement, c’eût
été bien vilain de le penser ou de le dire. Il n’y a pas de Cratchit
qui n’en eût rougi de honte.
 
Enfin, le dîner achevé, on enleva la nappe, un coup de balai
fut donné au foyer et le feu ravivé. Le grog fabriqué par Bob
ayant été goûté et trouvé parfait, on mit des pommes et des
oranges sur la table et une grosse poignée de marrons sous les
cendres. Alors toute la famille se rangea autour du foyer en cer-
cle, comme disait Bob Cratchit, il voulait dire en demi-cercle :
on mit près de Bob tous les cristaux de la famille, savoir : deux
verres à boire et un petit verre à servir la crème dont l’anse était
cassée. Qu’est-ce que cela fait ? Ils n’en contenaient pas moins
la liqueur bouillante puisée dans le bol tout aussi bien que des
gobelets d’or auraient pu le faire, et Bob la servit avec des yeux
rayonnants de joie, tandis que les marrons se fendaient avec
fracas et pétillaient sous la cendre. Alors Bob proposa ce toast :
 
« Un joyeux Noël pour nous tous, mes amis ! Que Dieu
nous bénisse ! »
 
La famille entière fit écho.
 
« Que Dieu bénisse chacun de nous ! », dit Tiny Tim, le
dernier de tous.

Il était assis très près de son père sur son tabouret. Bob te-
nait sa petite main flétrie dans la sienne, comme s’il eût voulu
lui donner une marque plus particulière de sa tendresse et le
garder à ses côtés de peur qu’on ne vînt le lui enlever.
 
« Esprit, dit Scrooge avec un intérêt qu’il n’avait jamais
éprouvé auparavant, dites-moi si Tiny Tim vivra.
 
– Je vois une place vacante au coin du pauvre foyer, répon-
dit le spectre, et une béquille sans propriétaire qu’on garde soi-
gneusement. Si mon successeur ne change rien à ces images,
l’enfant mourra.
 
– Non, non, dit Scrooge. Oh ! non, bon esprit ! dites qu’il
sera épargné.
 
– Si mon successeur ne change rien à ces images, qui sont
l’avenir, reprit le fantôme, aucun autre de ma race ne le trouve-
ra ici. Eh bien ! après ! s’il meurt, il diminuera le superflu de la
population. »
 
Scrooge baissa la tête lorsqu’il entendit l’esprit répéter ses
propres paroles, et il se sentit pénétré de douleur et de repentir.
 
« Homme, dit le spectre, si vous avez un cœur d’homme et
non de pierre, cessez d’employer ce jargon odieux jusqu’à ce que
vous ayez appris ce que c’est que ce superflu et où il se trouve.
Voulez-vous donc décider quels hommes doivent vivre, quels
hommes doivent mourir ? Il se peut qu’aux yeux de Dieu vous
soyez moins digne de vivre que des millions de créatures sem-
blables à l’enfant de ce pauvre homme. Grand Dieu ! entendre
l’insecte sur la feuille déclarer qu’il y a trop d’insectes vivants
parmi ses frères affamés dans la poussière ! »

Scrooge s’humilia devant la réprimande de l’esprit, et, tout
tremblant, abaissa ses regards vers la terre. Mais il les releva
bientôt en entendant prononcer son nom.
 
« À M. Scrooge ! disait Bob ; je veux vous proposer la santé
de M. Scrooge, le patron de notre petit gala.
 
– Un beau patron, ma foi ! s’écria mistress Cratchit, rouge
d’émotion ; je voudrais le tenir ici, je lui en servirais un gala de
ma façon, et il faudrait qu’il eût bon appétit pour s’en régaler !
 
– Ma chère, reprit Bob… ; les enfants !… le jour de Noël !
 
– Il faut, en effet, que ce soit le jour de Noël, continua-t-
elle, pour qu’on boive à la santé d’un homme aussi odieux, aussi
avare, aussi dur et aussi insensible que M. Scrooge. Vous savez
s’il est tout cela, Robert ! Personne ne le sait mieux que vous,
pauvre ami !
 
– Ma chère, répondit Bob doucement… le jour de Noël.
 
– Je boirai à sa santé pour l’amour de vous et en l’honneur
de ce jour, dit mistress Cratchit, mais non pour lui. Je lui sou-
haite donc une longue vie, joyeux Noël et heureuse année ! Voi-
là-t-il pas de quoi le rendre bien heureux et bien joyeux ! J’en
doute. »
 
Les enfants burent à la santé de M. Scrooge après leur
mère ; c’était la première chose qu’ils ne fissent pas ce jour-là de
bon cœur ; Tiny Tim but le dernier, mais il aurait bien donné
son toast pour deux sous. Scrooge était l’ogre de la famille ; la
mention de son nom jeta sur cette petite fête un sombre nuage
qui ne se dissipa complètement qu’après cinq grandes minutes.
 
Ce temps écoulé, ils furent dix fois plus gais qu’avant, dès
qu’on en eut entièrement fini avec cet épouvantail de Scrooge.

Bob Cratchit leur apprit qu’il avait en vue pour Master Pierre
une place qui lui rapporterait, en cas de réussite, cinq schellings
six pence par semaine. Les deux petits Cratchit rirent comme
des fous en pensant que Pierre allait entrer dans les affaires, et
Pierre lui-même regarda le feu d’un air pensif entre les deux
pointes de son col, comme s’il se consultait déjà pour savoir
quelle sorte de placement il honorerait de son choix quand il
serait en possession de ce revenu embarrassant.
 
Martha, pauvre apprentie chez une marchande de modes,
raconta alors quelle espèce d’ouvrage elle avait à faire, combien
d’heures elle travaillait sans s’arrêter, et se réjouit d’avance à la
pensée qu’elle pourrait demeurer fort tard au lit le lendemain
matin, jour de repos passé à la maison. Elle ajouta qu’elle avait
vu, peu de jours auparavant, une comtesse et un lord, et que le
lord était bien à peu près de la taille de Pierre ; sur quoi Pierre
tira si haut son col de chemise, que vous n’auriez pu apercevoir
sa tête si vous aviez été là. Pendant tout ce temps, les marrons et
le pot au grog circulaient à la ronde, puis Tiny Tim se mit à
chanter une ballade sur un enfant égaré au milieu des neiges ;
Tiny Tim avait une petite voix plaintive et chanta sa romance à
merveille, ma foi !
 
Il n’y avait rien dans tout cela de bien aristocratique. Ce
n’était pas une belle famille ; ils n’étaient bien vêtus ni les uns ni
les autres ; leurs souliers étaient loin d’être imperméables ;
leurs habits n’étaient pas cossus ; Pierre pouvait bien même
avoir fait la connaissance, j’en mettrais ma main au feu, avec la
boutique de quelque fripier. Cependant ils étaient heureux, re-
connaissants, charmés les uns des autres et contents de leur
sort ; et au moment où Scrooge les quitta, ils semblaient de plus
en plus heureux encore à la lueur des étincelles que la torche de
l’esprit répandait sur eux ; aussi les suivit-il du regard, et en
particulier Tiny Tim, sur lequel il tint l’œil fixé jusqu’au bout.
 
Cependant la nuit était venue, sombre et noire ; la neige
tombait à gros flocons, et, tandis que Scrooge parcourait les
rues avec l’esprit, l’éclat des feux pétillait dans les cuisines, dans
les salons, partout, avec un effet merveilleux. Ici, la flamme va-
cillante laissait voir les préparatifs d’un bon petit dîner de fa-
mille, avec les assiettes qui chauffaient devant le feu, et des ri-
deaux épais d’un rouge foncé, qu’on allait tirer bientôt pour em-
pêcher le froid et l’obscurité de la rue. Là, tous les enfants de la
maison s’élançaient dehors dans la neige au-devant de leurs
sœurs mariées, de leurs frères, de leurs cousins, de leurs oncles,
de leurs tantes, pour être les premiers à leur dire bonjour. Ail-
leurs, les silhouettes des convives se dessinaient sur les stores.
Un groupe de belles jeunes filles, encapuchonnées, chaussées de
souliers fourrés, et causant toutes à la fois, se rendaient d’un
pied léger chez quelque voisin ; malheur alors au célibataire (les
rusées magiciennes, elles le savaient bien !) qui les y verrait
faire leur entrée avec leur teint vermeil, animé par le froid !
 
À en juger par le nombre de ceux qu’ils rencontraient sur
leur route se rendant à d’amicales réunions, vous auriez pu
croire qu’il ne restait plus personne dans les maisons pour leur
donner la bienvenue à leur arrivée, quoique ce fut tout le
contraire ; pas une maison où l’on n’attendît compagnie, pas
une cheminée où l’on n’eût empilé le charbon jusqu’à la gorge.
Aussi, Dieu du ciel ! comme l’esprit était ravi d’aise ! comme il
découvrait sa large poitrine ! comme il ouvrait sa vaste main !
comme il planait au-dessus de cette foule, déversant avec géné-
rosité sa joie vive et innocente sur tout ce qui se trouvait à sa
portée ! Il n’y eut pas jusqu’à l’allumeur de réverbères qui, dans
sa course devant lui, marquant de points lumineux les rues té-
nébreuses, tout habillé déjà pour aller passer sa soirée quelque
part, se mit à rire aux éclats lorsque l’esprit passa près de lui,
bien qu’il ne sût pas, le brave homme, qu’il eût en ce moment
pour compagnie Noël en personne.

Tout à coup, sans que le spectre eût dit un seul mot pour
préparer son compagnon à ce brusque changement, ils se trou-
vèrent au milieu d’un marais triste, désert, parsemé de mons-
trueux tas de pierres brutes, comme si c’eût été un cimetière de
géants ; l’eau s’y répandait partout où elle voulait, elle n’avait
pas d’autre obstacle que la gelée qui la retenait prisonnière ; il
ne venait rien en ce triste lieu, si ce n’est de la mousse, des ge-
nêts et une herbe chétive et rude. À l’horizon, du côté de l’ouest,
le soleil couchant avait laissé une traînée de feu d’un rouge ar-
dent qui illumina un instant ce paysage désolé, comme le regard
étincelant d’un œil sombre, dont les paupières s’abaissant peu à
peu, jusqu’à ce qu’elles se ferment tout à fait, finirent par se
perdre complètement dans l’obscurité d’une nuit épaisse.
 
« Où sommes-nous ? demanda Scrooge.
 
– Nous sommes où vivent les mineurs, ceux qui travaillent
dans les entrailles de la terre, répondit l’esprit ; mais ils me re-
connaissent. Regardez ! »
 
Une lumière brilla à la fenêtre d’une pauvre hutte, et ils se
dirigèrent rapidement de ce côté. Passant à travers le mur de
pierres et de boue, ils trouvèrent une joyeuse compagnie assem-
blée autour d’un feu splendide. Un vieux, vieux bonhomme et sa
femme, leurs enfants, leurs petits-enfants, et une autre généra-
tion encore, étaient tous là réunis, vêtus de leurs habits de fête.
Le vieillard, d’une voix qui s’élevait rarement au-dessus des sif-
flements aigus du vent sur la lande déserte, leur chantait un
Noël (déjà fort ancien lorsqu’il n’était lui-même qu’un tout petit
enfant) ; de temps en temps ils reprenaient tous ensemble le
refrain. Chaque fois qu’ils chantaient, le vieillard sentait redou-
bler sa vigueur et sa verve ; mais chaque fois, dès qu’ils se tai-
saient, il retombait dans sa première faiblesse.
 
L’esprit ne s’arrêta pas en cet endroit, mais ordonna à
Scrooge de saisir fortement sa robe et le transporta, en passant
au-dessus du marais, où ? Pas à la mer, sans doute ? Si, vrai-
ment, à la mer. Scrooge, tournant la tête, vit avec horreur, bien
loin derrière eux, la dernière langue de terre, une rangée de ro-
chers affreux ; ses oreilles furent assourdies par le bruit des flots
qui tourbillonnaient, mugissaient avec le fracas du tonnerre et
venaient se briser au sein des épouvantables cavernes qu’ils
avaient creusées, comme si, dans les accès de sa rage, la mer eût
essayé de miner la terre.
 
Bâti sur le triste récif d’un rocher à fleur d’eau, à quelques
lieues du rivage, et battu par les eaux tout le long de l’année
avec un acharnement furieux, se dressait un phare solitaire.
D’énormes tas de plantes marines s’accumulaient à sa base, et
les oiseaux des tempêtes, engendrés par les vents, peut-être
comme les algues par les eaux, voltigeaient alentour, s’élevant et
s’abaissant tour à tour, comme les vagues qu’ils effleuraient
dans leur vol.
 
Mais, même en ce lieu, deux hommes chargés de la garde
du phare avaient allumé un feu qui jetait un rayon de clarté sur
l’épouvantable mer, à travers l’ouverture pratiquée dans
l’épaisse muraille. Joignant leurs mains calleuses par-dessus la
table grossière devant laquelle ils étaient assis, ils se souhai-
taient l’un à l’autre un joyeux Noël en buvant leur grog, et le
plus âgé des deux dont le visage était racorni et couturé par les
intempéries de l’air, comme une de ces figures sculptées à la
proue d’un vieux bâtiment, entonna de sa voix rauque un chant
sauvage qu’on aurait pu prendre lui-même pour un coup de vent
pendant l’orage.
 
Le spectre allait toujours au-dessus de la mer sombre et
houleuse, toujours, toujours, jusqu’à ce que dans son vol rapide,
bien loin de la terre et de tout rivage, comme il l’apprit à
Scrooge, ils s’abattirent sur un vaisseau et se placèrent tantôt
près du timonier à la roue du gouvernail, tantôt à la vigie sur
l’avant, ou à côté des officiers de quart, visitant ces sombres et
fantastiques figures dans les différents postes où ils montaient
leur faction. Mais chacun de ces hommes fredonnait un chant
de Noël, ou pensait à Noël, ou rappelait à voix basse à son com-
pagnon quelque Noël passé, avec les espérances qui s’y ratta-
chent d’un retour heureux au sein de la famille. Tous, à bord,
éveillés ou endormis, bons ou méchants, avaient échangé les
uns avec les autres, ce matin-là, une parole plus bienveillante
qu’en aucun autre jour de l’année ; tous avaient pris une part
plus ou moins grande à ses joies ; ils s’étaient tous souvenus de
leurs parents ou de leurs amis absents, comme ils avaient espé-
ré tous qu’à leur tour ceux qui leur étaient chers éprouvaient
dans le même moment le même plaisir à penser à eux.
 
Ce fut une grande surprise pour Scrooge, tandis qu’il prê-
tait l’oreille aux gémissements plaintifs du vent, et qu’il songeait
à ce qu’avait de solennel un semblable voyage au milieu des té-
nèbres, par-dessus des abîmes inconnus dont les profondeurs
étaient des secrets aussi impénétrables que la mort ; ce fut une
grande surprise pour Scrooge, ainsi plongé dans ses réalisa-
tions, d’entendre un rire joyeux. Mais sa surprise devint bien
plus grande encore quand il reconnut que cet éclat de rire avait
été poussé par son neveu, et se vit lui-même dans une chambre
parfaitement éclairée, chaude, brillante de propreté, avec
l’esprit à ses côtés, souriant et jetant sur ce même neveu des
regards pleins de douceur et de complaisance.
 
« Ah ! ah ! ah ! faisait le neveu de Scrooge. Ah ! ah ! ah ! »
 
S’il vous arrivait, par un hasard peu probable, de ren-
contrer un homme qui sût rire de meilleur cœur que le neveu de
Scrooge, tout ce que je puis vous dire, c’est que j’aimerais à faire
aussi sa connaissance. Faites-moi le plaisir de me le présenter,
et je cultiverai sa société.
 
Par une heureuse, juste et noble compensation des choses
d’ici-bas, si la maladie et le chagrin sont contagieux, il n’y a rien
qui le soit plus irrésistiblement aussi que le rire et la bonne hu-
meur. Pendant que le neveu de Scrooge riait de cette manière,
se tenant les côtes, et faisant faire à son visage les contorsions
les plus extravagantes, la nièce de Scrooge, sa nièce par alliance,
riait d’aussi bon cœur que lui ; leurs amis réunis chez eux
n’étaient pas le moins du monde en arrière et riaient également
à gorge déployée. Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
 
« Oui, ma parole d’honneur, il m’a dit, s’écria le neveu de
Scrooge, que Noël était une sottise. Et il le pensait !
 
– Ce n’en est que plus honteux pour lui, Fred ! dit la nièce
de Scrooge avec indignation. Car parlez-moi des femmes, elles
ne font jamais rien à demi ; elles prennent tout au sérieux. »
 
La nièce de Scrooge était jolie, excessivement jolie, avec un
charmant visage, un air naïf, candide : une ravissante petite
bouche qui semblait faite pour être baisée, et elle l’était, sans
aucun doute ; sur le menton, quantité de petites fossettes qui se
fondaient l’une dans l’autre lorsqu’elle riait, et les deux yeux les
plus vifs, les plus pétillants que vous ayez jamais vus illuminer
la tête d’une jeune fille ; en un mot, sa beauté avait quelque
chose de provoquant peut-être, mais on voyait bien aussi qu’elle
était prête à donner satisfaction. Oh ! mais, satisfaction com-
plète.
 
« C’est un drôle de corps, le vieux bonhomme ! dit le neveu
de Scrooge ; c’est vrai, et il pourrait être plus agréable, mais ses
défauts portent avec eux leur propre châtiment, et je n’ai rien à
dire contre lui.
 
– Je crois qu’il est très riche, Fred ? poursuivit la nièce de
Scrooge ; au moins, vous me l’avez toujours dit.
 
– Qu’importe sa richesse, ma chère amie, reprit son mari ;
elle ne lui est d’aucune utilité ; il ne s’en sert pour faire du bien à
personne, pas même à lui. Il n’a pas seulement la satisfaction de
penser… ah ! ah ! ah !… que c’est nous qu’il en fera profiter bien-
tôt.
 
– Tenez ! je ne peux pas le souffrir, » continua la nièce.
 
Les sœurs de la nièce de Scrooge et toutes les autres dames
présentes exprimèrent la même opinion.
 
« Oh ! bien, moi, dit le neveu, je suis plus tolérant que
vous ; j’en suis seulement peiné pour lui, et jamais je ne pour-
rais lui en vouloir quand même j’en aurais envie, car enfin, qui
souffre de ses boutades et de sa mauvaise humeur ? Lui, lui seul.
Ce que j’en dis, ce n’est pas parce qu’il s’est mis en tête de ne pas
nous aimer assez pour venir dîner avec nous ; car, après tout, il
n’a perdu qu’un méchant dîner…
 
– Vraiment ! eh bien ! je pense, moi, qu’il perd un fort bon
dîner », dit sa petite femme, l’interrompant.
 
Tous les convives furent du même avis, et on doit reconnaî-
tre qu’ils étaient juges compétents en cette matière, puisqu’ils
venaient justement de le manger ; dans ce moment, le dessert
était encore sur la table, et ils se pressaient autour du feu à la
lueur de la lampe.
 
« Ma foi ! je suis enchanté de l’apprendre, reprit le neveu
de Scrooge, parce que je n’ai pas grande confiance dans le talent
de ces jeunes ménagères. Qu’en dites-vous, Topper ? »
 
Topper avait évidemment jeté les yeux sur une des sœurs
de la nièce de Scrooge, car il répondit qu’un célibataire était un
misérable paria qui n’avait pas le droit d’exprimer une opinion
sur ce sujet ; et là-dessus, la sœur de la nièce de Scrooge, la pe-
tite femme rondelette que vous voyez là-bas avec un fichu de
dentelles, pas celle qui porte à la main un bouquet de roses, se
mit à rougir.
 
« Continuez donc ce que vous alliez nous dire, Fred, dit la
petite femme en frappant des mains. Il n’achève jamais ce qu’il
a commencé ! Que c’est donc ridicule ! »
 
Le neveu de Scrooge s’abandonna bruyamment à un nouvel
accès d’hilarité, et, comme il était impossible de se préserver de
la contagion, quoique la petite sœur potelée essayât apparem-
ment de le faire en respirant force vinaigre aromatique, tout le
monde sans exception suivit son exemple.
 
« J’allais ajouter seulement, dit le neveu de Scrooge, qu’en
nous faisant mauvais visage et en refusant de venir se réjouir
avec nous, il perd quelques moments de plaisir qui ne lui au-
raient pas fait de mal. À coup sûr, il se prive d’une compagnie
plus agréable qu’il ne saurait en trouver dans ses propres pen-
sées, dans son vieux comptoir humide ou au milieu de ses
chambres poudreuses. Cela n’empêche pas que je compte bien
lui offrir chaque année la même chance, que cela lui plaise ou
non, car j’ai pitié de lui. Libre à lui de se moquer de Noël jusqu’à
sa mort, mais il ne pourra s’empêcher d’en avoir meilleure opi-
nion, j’en suis sûr, lorsqu’il me verra venir tous les ans, toujours
de bonne humeur, lui dire : « Oncle Scrooge, comment vous
portez-vous ? » Si cela pouvait seulement lui donner l’idée de
laisser douze cents francs à son pauvre commis, ce serait déjà
quelque chose. Je ne sais pas, mais pourtant je crois bien l’avoir
ébranlé hier. »
 
Ce fut à leur tour de rire maintenant à l’idée présomp-
tueuse qu’il eût pu ébranler Scrooge. Mais comme il avait un
excellent caractère, et qu’il ne s’inquiétait guère de savoir pour-
quoi on riait, pourvu que l’on rît, il les encouragea dans leur
gaieté en faisant circuler joyeusement la bouteille.


Par Philippe96 - Publié dans : Ecrivains - Communauté : Crèative Common - Textes Libre
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